Clichy Forever inaugure une série de récits au long cours, publiés sous forme d’épisodes, comme un feuilleton que l’on suit semaine après semaine.
À travers cette série, Robert Eskénazi, ancien de la communauté juive de Clichy, partage une histoire vraie, personnelle, parfois dure, parfois lumineuse, toujours profondément humaine.
Ce ne sont pas des souvenirs figés, mais une mémoire vivante. Une voix. Un témoignage.
« Lorsque l’on posait une question, il n’y avait jamais de réponse, autre que : “c’était la guerre”. »
Robert Eskénazi
Episode 1 – Le préambule
Robert Eskénazi
Clichois Auteur – écrivain
🎬 Si vous avez le courage de me suivre… épisode 1 – Le PRÉAMBULE Par Robert Eskénazi
Avant les lieux, avant la communauté, avant même les souvenirs conscients, il y a une naissance. Une époque. Une peur. Dans ce premier épisode, Robert Eskénazi pose les fondations de son récit : une identité, une erreur administrative, et l’ombre de l’Histoire qui traverse toute une vie.
« Si vous avez le courage de me suivre, je vous raconterai pourquoi. »
Robert Eskénazi
Bonjour les amis, je vais vous raconter l’histoire d’une sacrée aventure, et d’une menée d’équipe décidée, le terme sacré n’est aucunement détourné. Je me nomme Robert Naftali Eskénazi, Mais je dois aussi pour être complet vous dire sur mes documents officiels, je me nomme Robert Nathalie comme le guide de « Gilbert Bécaud », pour les anciens. Car mon père venu de Turquie avec son accent dans la valise à peine en carton, plus la trouille de l’employé municipale, a certainement dit NAFTALI mais je n’imagine pas un instant que ce brave homme est entendu une seul fois ce prénom Naftali. Et avec Robert rien ne l’a choqué, brave fonctionnaire. C’est fort non ? Mais encore plus fort que personne de ma famille n’ait pensé utile de retourner à la mairie pour rectification.
Mais qui aurait osé à cette époque-là faire la moindre réclamation. Mais nous sommes en 1941 les nazis se promènent. Tous les juifs ont peur, dès l’imposition du port de l’étoile jaune sur les poitrines, ils rasent les murs et ont raison d’éprouver cette peur. Ceux qui voudraient passer discrètement en plaçant un foulard style nonchalamment sont repérés de suite car ils sont blêmes. Tout ceci devait être énoncé dans ce petit préambule. Non pas parce que c’est intéressant, mais pour tenter de faire savoir ce que sera la suite, toujours la même. Qui ne devra jamais s’oublier, nous avons un contrat à durée illimité nous contraignant à faire face à une haine inextinguible à l’état pure.
« Nous sommes en 1941. Les nazis se promènent. Tous les Juifs ont peur. »
Robert Eskénazi
Que je qualifiais toujours comme le film ayant pour titre « l’aventure c’est l’aventure ». Mais je ne suis pas Ashkénazes, je ne suis que sépharade mais d’un côté devenu rare, « Los Turcos » ceux du 11eme arrondissement, de la Roquette à Popincourt, mais surtout de la rue Sedaine où se trouvaient un café connu du monde entier « Le Bosphore » a cent mètres du « L’Athènes » qui lui se trouvait en face du café « Chez Sotil » tenu par le frère de mon grand-père maternel qui lui n’est pas revenu de « pitchipoï ».
Café restaurant « Chez Behar » 17 rue Popincourt dans le 11e arrondissement, renommé L’Istanbul après guerre. Il était tenu par la famille Behar. De gauche à droite : Conorte Behar, Haïm Hadjès, Mlle Lucienne. Dans le médaillon : Jacques Behar dit Bohor Behar, premier propriétaire. Paris 1945. Collection de la famille Abouth Behar-Cohen. Source: sefaradinfo.org
Tout comme le frère de mon père Yomtov, sa femme sa femme Fannie est leurs trois enfants qui étaient partis sans retour. J’ai donc été privé de six personnes. Mais lorsque l’on dit ça, on ne perçoit pas le poids du manque il s’agit d’un vide, je n’ai pas connu de grand père. Mais je vais être hors sujet alors stop.
Puis l’autre café « l’Istanbul » lui se trouvait à cent mètre de là, dans la rue Popincourt où se trouvait la Synagogue du quartier qui m’a accueilli le jour de ma Bar Mitsva et en grande tenue de l’époque s’il vous plait. Tout comme l’appariteur qui était toujours à l’entrée en grande tenue d’huissier avec une grande chaine autour du cou et un bicorne. Je vous entends déjà vous demander pour quelles raisons sérieuses, je vous raconte cette histoire ? Eh bien je vous réponds de suite parce que « cette une formidable histoire » si vous avez le courage de me suivre, je vous raconterais pourquoi. Mais pour ceux qui ne savent pas le 11eme avec le 12eme avant la Shoah plus de dix milles juifs. On appelait le quartier Sedaine Popincourt « la petite Turquie ». Comme le Marais était le Pletzel.
Je suis né le 02 aout 1941 ce qui pour les jeunes ne veut rien dire, si ce n’est que les nazis était partout, je suis donc placé chez une nourrice en banlieue et comme la milice passe chez les nourrices en se promenant pour voir s’il n’y aurait pas un enfant de plus à envoyer pour nourrir les crématoriums. Le curé du village, un homme de qualité, un juste parmi les nations qui, ne pouvant pas faire de faux certificats de baptêmes, ne faisait que de vrais Baptêmes alors oui ce brave curé baptisait les enfants juifs et les enfants de communistes, mais qui curieusement pouvaient aussi être juifs. Un homme de bien, mais pour quelques paquets de cigarettes, il a été dénoncé, à la milice qui a fait suivre à la gestapo qui n’a pas trouver mieux que de le fusiller. Moi qui marchais à peine c’est ainsi que je débute cette formidable vie. Ne me demander pas combien de temps, je suis resté hors de Paris 11eme, ça je ne le sais pas car les juifs d’orient qui sont pourtant assez causant, lorsque l’on posait ce genre de question il n’y avait jamais de réponse, autre que : « c’était la guerre » personne ne parlait. Ma mère était allée tous les jours au Lutétia jusqu’au dernier autobus de survivants pour ne pas dire des revenants et ma mère ne s’est jamais remise de la déportation de son père.
« Lorsque l’on posait une question, il n’y avait jamais de réponse, autre que : “c’était la guerre”. »
Robert Eskénazi
En face du camp de Drancy se trouvait et se trouve toujours un café hôtel qui moyennant quelques sous, prêtait une chambre pour que les familles puissent parler 5 minutes à des prisonniers et ma mère m’avait emmené pour me porter à bout de bras pour que mon grand-père me voit et même séparer par une rue et pour qu’il demande en criant (car il fallait que les voix traverse la rue) : « la Cosa se iso ? » traduction : la chose a été faite ??? Qui en français dirait : a-t-il été circoncis ? Important pour lui qui était certain de revenir, car ancien combattant de la guerre précédente. Alors qu’il n’était pas français aucune obligation de la faire cette guerre. Mais avec d’autre turcs il avait dit : « on vit ici alors on y va, mais en les voyant on leur disait qu’ils ne pouvaient être incorporés que dans la « légion étrangère » par force puisque pas français. C’est curieux non ? J’ai l’impression d’écrire mes mémoires qui sont déjà écrites depuis deux ans.
Je dois aussi vous dire aussi que pour ces Turcos qui n’étaient pas turcs de nationalité, mais ils vivaient en Turquie depuis notre mise à la porte de l’Espagne 1492, je sais c’est loin mais je préfère le préciser. Donc en arrivant en France dans ma famille se trouvaient des apatrides, des indéterminés, et des citoyens du Levant. En clair ils n’étaient rien, zéro, hormis tout de même qu’il faisant partie du peuple élu. Mais vous aurez donc enregistré que, je peux aller chez les, Ashkénazes, où les Sépharades mais, de « rite Ladino », et bien sûr, je suis multicarte puisque baptisé par un vrai curé et j’avais même une marraine qui était la fille de la maison.
J’espère que vous n’êtes pas jaloux, il y en a suffisamment pour dire que nous sommes partout, et touchons à tout, Mais mes 15 premières années se vivent sous le signe du chagrin, Puis les études ne voulant pas de génie, je commence à travailler alors, je m’envole, peu de temps passe, je suis de la génération du golf Drouot ou je vois deux ou trois fois par semaine Johnny et Eddy Mitchell dit Chmol, qui raconte souvent qu’il a fréquenté une jeune fille Ashkénaze qui le traitait de « Chmok » alors il a transformé ce petit diminutif car choquant. Souvent ils grattaient leur guitare, mais qui aurait pu penser aux carrières qu’ils allaient avoir ?
Getty images / Johnny Hallyday et Eddy Mitchell
Surtout grâce à monsieur Henry Leproux devenu patron et qui lança a la place du golf miniature le tremplin des jeunes. Personne n’aurait pu imaginer la carrière de ces deux timides du quartier Trinité, aussi grand que timides. Mais je parle de la belle France d’avant, authentique éternelle, bref vous m’aurez compris. Bien évidemment que ce passage délirant ne présente aucun intérêt avec ce que j’entends relater mais, c’est histoire de faire un clin d’œil aux vieux de ma génération qui auraient partagé ces moments ou les jeunes entraient dans une ère nouvelle. Le temps des YE-YE.
Anecdote : LA SONNETTE CLICHOISE 🛎️ ..La situation étant tendue avec les groupuscules nous avions toujours deux policiers devant la porte de la Synagogue de la rue de Belfort et c’est nous qui ouvrions la porte lorsque qu’une personne tournait le bouton dans le vide. Mais un jour nous avons vus la porte fortement bousculée. Nous avons ouvert avec Shlomo avec toute la prudence et en position pour le cas où, mais il s’agissait d’un des deux policiers qui avait un besoin impérieux et urgent. Il s’excusait pour le bruit mais nous dit : « j’ai sonné comme tout le monde, mais la porte ne s’ouvrait pas » Le comme tout le monde, il fallait entendre qu’il appuyait sur « la mézouza », qu’il prenait pour « une sonnette » mais comme il ne devait pas embrasser ses doigts, alors la porte, nenni. Je dois dire que cela semblait très urgent.
Anecdote sur le local communautaire rue de Belfort à Clichy
J’ai eu l’immense honneur de faire partie de l’équipe administrative qui a conduit le projet, de la communauté de Clichy jusqu’à l’élaboration du grand témoin qu’est la Synagogue de la rue MOZART.
Puis passe encore du temps et, je me marie à Clichy en 1960 et nous y demeurons jusqu’en 2017.
Nous vivons désormais à 300 km de NOVAoui, LE 07 OCTOBRE. Le malheur des malheurs. Il y a une chose que je n’ai n’avais jamais pu dire c’est : « A présent nous ne craignons plus rien nous avons un pays ! Nous avons même une puissante armée. » Mais depuis déjà très longtemps, peut-être 50 ans, je fais mienne la phrase de SANTA ANNA disant :
« Qui oubli son passé se prépare à le revivre ». Alors nous en avons eu la confirmation et sommes toujours dans l’attente que ce malheur se termine. Nous les anciens qui n’en non pas encore terminé avec la Shoah.
Nous pensions que la prochaine génération échapperait à ces lamentables histoires. Mais je pose ces lignes le 27 janvier 2026 le jour d’après que Tsahal ait ramené le corps de Ran Gvili chez lui absent depuis 800 jours. Tenez bon la barre j’y viens… mais d’abord une pose pour vous dire ou répéter que mon premier : « sale youpin » je me le suis vu accordé à l’école de la rue Léon Frot dans le 11eme.
J’avais 7ans et je ne savais pas ce que cela voulait dire mais j’avais compris que pas beau. J’ai demandé à mon père ce que cela voulait dire,
mais je ne me suis jamais souvenu de ce qu’il m’avait répondu…
🔜 À suivre…
Prochainement épisode 2🔜 Le 03 octobre 1980 : SIMHA THORA – ATTENTAT DE COPERNIC
Robert Eskénazi
Clichois Auteur – écrivain
La suite de ce récit sera publiée dans la rubrique Clichy Forever …