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HISTOIRES : KIDS STORYS

Retrouvez ici des histoires et témoignages à raconter à vos enfants…

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Elloul : Techouva

1 Elloul
.1 Les Seli’hot de Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev
1.2 Seli’hot à Belz
1.3 Les Seli’hot? C’est quoi?

2 Tichri : Roch Hachana
2.1 Le choix d’un chantre
2.2 L’étrange destin d’un Choffar
2.3 Le mystère de la « Terouah »
2.4 Rabbi Amnon
2.5 Le Pompier
2.6 Le Roch Hachanah de Rabbi Yé’hiel
2.7 Les sonneries de Reb Wolf.
2.8 Que s’est il passé à Roch Hachanna ?
2.9 Concept de Téchouvah: le retour à D.ieu
2.10 Repens-toi-un-jour

1.1 Un cadeau pour Machia’h
1.2 La prière d’un simple
1.3 Une fête d’avance.
1.4 Des Kapparot peu communes
1.5 Kippour dans un camp de travaux forcés
1.6 Vol de kapparot
1.7 Sauver une âme juive!
1.8 Un Kippour avec Reb Leïb Sarah’s.
1.9 La porte est ouverte
1.10 La définition d’un Tsadik
1.11 Kippour à Kouzhnits
1.12 Cellule Kippour!
1.13 Remboursé le jour de Kippour.
1.14 « Repens-toi-un-jour »
1.15 Un doute le jour de Kippour
1.16 Ani Maamin
1.17 Témoignage visuel d’un citoyen romain

1.1 Un million de dollars de chocolats Kacher
1.2 Un Etrog du Paradis
1.3 Fameux Souccot à Meknès
1.4 L’arme secrète
1.5 Tou bichvat: L’homme est un arbre des champs
1.6 La Souccah de Rabbi Baroukh Mordekhaï
1.7 Un Etrog pour Rabbi Lévi Its’hak
1.8 Moché Etrog
1.9 Des Cédrats Après Souccot
1.10 Souccoth en cabane
1.11 Comment décorer sa Souccah?
1.12 Une Souccah chère payée
1.13 A chacun son Etrog

1.1 Une Ménorah … familiale
1.2 Publier le miracle, pas autre chose
1.3 La Ménorah du Rabbi
1.4 Deux ‘Hanoukiot d’argent
1.5 La ‘Hannoukiah disparue
1.6 Une Ménorah Céleste
1.7 Hannoucah avec le Rebbe de Slonim
1.8 La bataille d’Angleterre
1.9 Mon miracle de ‘Hannoucah
1.10 Sauvé par les bougies de ‘Hannouca
1.11 Refuznik!
1.12 Huit bougies à Amsterdam
1.13 Les bougies de mon enfance et… Internet!
1.14 Unis autour des bougies
1.15 Hannoucah en Burgondie…
1.16 Il reverra la lumière…
1.17 Un miracle de ‘Hanouccah
1.18 ‘Hannoucah dans la forêt
1.19 Le Chabbat de Reb Moïché.
1.20 Hannoucah à Dachau
1.21 Une Ménorah attendue
1.22 Bnéi Issakhar
1.23 Jeff revient à la maison
1.24 Les sirènes de Hannoucah
1.25 Hannoucah, Téhéran, 1980
1.26 Un Hannoucca si peu Cacher
1.27 Hannoucah dans une prison russe
1.28 ‘HANOUCCAH SOUS L’OCCUPATION NAZIE
1.29 La Ménorah d’argent
1.30 Hannoucah dans les bureaux du NKVD
1.31 Un rabbin écouté.
1.32 Hannoucah à Bergen Belsen
1.33 Hannoucah au Goulag
1.34 De deux choses, l’une…

1.1 Tou bichvat: une grenade bien méritée
1.2 Tou bichvat: un jugement hâtif?
1.3 Tou bichvat: L’homme est un arbre des champs
1.4 L’arbre était témoin
1.5 « Regarde ses fruits! »
1.6 A chacun son Etrog

1.1 Pourim de Beyrouth
1.2 POURIM DU YEMEN
1.3 POURIM BASRAH, 1770.
1.4 Un Pourim de Prague, 17ème siècle.
1.5 Pourim de Narbonne
1.6 Pourim d’Oria.
1.7 Pourim de Castille
1.8 LE MIRACLE DE LA BOMBE
1.9 Pourim Spiel à Chipoli
1.10 UN HAMAN DE MOINS
1.11 LE GARDIEN D’ISRAËL NE DORT PAS
1.12 L’effet d’une mélodie de Pourim
1.13 PRIS DANS SON PROPRE PIÈGE
1.14 Amsterdam, 1700.
1.15 Michloa’h Manot à Dachau
1.16 Pourim du Caire
1.17 Pourim de Rhodes
1.18 Pourim de Chios
1.19 Pourim d’Istanbul.
1.20 Pourim Saddam
1.21 Un Pourim avec le ‘Hafets ‘Haïm.
1.22 Pourim de Saragosse
1.23 Chapeau à la casquette
1.24 Rabbi d’un jour
1.25 Un problème kabbalistique…
1.26 INTERDICTION DE MICHLOA’H-MANOTH
1.27 Ce que seul Pourim peut accomplir
1.28 Entre l’enfer et le paradis
1.29 Pourim à Dachau

1 Nissan : Pessah
1.1 Des miettes dans la blouse blanche
1.2 Pessa’h dans le Saint Temple
1.3 Comment Papa recherche le ‘Hamets
1.4 La Matsah était encore chaude.
1.5 Un sandwich de Pessa’h.
1.6 L’AFFAIRE TISZAESLAR
1.7 L’étrange destin d’un prospectus
1.8 La joie gagnante.
1.9 D.ieu ne reste pas débiteur…
1.10 LES MATSOT D’ARGENT
1.11 Trois visites du Prophète Elie.
1.12 Veille de Pessa’h à Berditchev.
1.13 Pessa’h dans l’exil russe
1.14 Aimer son prochain.
1.15 Les tribulations d’un paquet de Matsah
1.16 La Matsah du Rabbi
1.17 Kiev, 1950, cuisson des Matsoth.
1.18 Ragusa, 1623. Une accusation de meurtre rituel
1.19 Quatre coupes de lait pour le Séder?
1.20 Des Matsoth sans prix
1.21 Le moment venu
1.22 Pessa’h dans le Temple, vu par un citoyen romain.
1.23 Sueur de Mistvah
1.24 Pessah a Katmandou
1.25 Kadech Ourehats
1.26 Pessa’h au cachot.
1.27 Chapeau le ‘hamets!

1 Yiar : Lag Baomer
1.1 Lag BaOmer à Méron
1.2 Autour de Méron: La synagogue de Rabbi Chimon à Méron
1.3 Lag Baomer sur le canal
1.4 Voir enfin le Prophète Eliahou

2 Sivan : Chavouot
2.1 L’histoire de Rabbi Itsel le Tailleur

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Elloul

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Les Seli’hot de Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev

Ce matin là, Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev était en retard pour les Seli’hot. Bien sûr, les fidèles l’avaient attendu. Il s’approcha de l’Arche Sainte où sont rangés les rouleaux de la Torah et commença une prière peu habituelle …pour qui ne connaît pas Rabbi Lévi Its’hak. Maître du Monde, je suis vieux, fatigué, et je n’arrive pas à me lever si tôt pour lire ces supplications qui sont tellement longues. Mais je fais quand même des efforts. Maître du Monde, Tu est si puissant, Tu ne vieillis pas, Tu ne sommeilles jamais, et tes Seli’hot sont si courtes. La seule chose que Tu as à dire c’est « Sala’hti – Je pardonne ». Alors Maître Eternel, pendant que nous disons nos Seli’hot pour implorer Ton Pardon, dis les tiennes et annonce nous « Sala’hti – Je pardonne ».

Seli’hot à Belz

Des milliers de ‘Hassidim attendaient leur Rabbi pour commencer les Seli’hot, les prières de supplication qu’on récite quelques jours avant Roch Hachana. Mais Rabbi Sar Chalom de Belz avait demandé à son secrétaire de préparer son carrosse: une demi-heure plus tard, il s’arrêta près d’une cabane isolée dans la forêt. Le Rabbi se dirigea vers une des fenêtres ouvertes et regarda ce qui se passait dans la cabane. Un vieux ‘Hassid était assis tout seul à une petite table. Sur celle-ci se trouvaient deux verres et une bouteille de vodka.

Le ‘Hassid leva son verre, trinqua « Le’haïm » (« A la vie! ») et but son verre de vodka. Puis il but le second verre qu’il avait auparavant placé de l’autre côté de la table. Il répéta cette scène encore deux fois. Après l’avoir observé par la fenêtre, le Rabbi de Belz retourna dans son carrosse et se rendit à la synagogue. Quand il entra, un grand silence se fit dans la maison d’études. Tous les yeux suivaient le Rabbi tandis qu’il se dirigeait vers sa place. L’officiant entama « Achréi » et toute la congrégation éclata en sanglots en prononçant les Seli’hot.

Dès que les prières furent terminées, le Rabbi se tourna vers son secrétaire: – « Il y a ici un ‘Hassid qui est arrivé après tout le monde et je suis sûr qu’il terminera les Seli’hot après tout le monde. Attends-le et préviens-le que je désire lui parler dans mon bureau ».

Une demi-heure plus tard, Zelig entra, tremblant, chez le Rabbi. Celui-ci entama directement « l’interrogatoire »:

– Explique-moi ce que tu as fait dans ta cabane juste avant les Seli’hot. Pourquoi avoir préparé deux verres de vodka? Avec qui as-tu trinqué « Le’haïm »? – Le Rabbi connaît tout cela? demanda Zelig, stupéfait. – J’ai regardé par la fenêtre et j’ai tout vu. Mais je veux comprendre ce que tu as fait. – Je ne suis qu’un pauvre homme, Rabbi. Je n’ai pas d’enfant et j’ai perdu ma femme, il y a quelques années. Je vis seul avec mes quelques animaux domestiques. Enfin, je vivais ainsi jusqu’à peu. Ma vache est tombée malade alors j’ai prié D.ieu: « Après tout, ai-je dit à D.ieu, Tu as créé le monde entier et tout ce qu’il contient. Tu dois bien être capable de guérir une vache! » Mais la vache n’a pas guéri. Alors j’ai dit à D.ieu: « Écoute, D.ieu, si Tu ne guéris pas la vache, je n’irai plus à la synagogue ». Je me disais que si D.ieu ne s’occupe pas de moi, je veux dire: s’Il ne se donnait pas la peine de guérir une vieille vache, pourquoi devrais-je faire attention à Lui? Mais la vache est morte et j’en suis devenu fou: j’ai arrêté de me rendre à la synagogue. Puis la chèvre est tombée malade. J’ai dit à D.ieu: « Comment? Ce n’était pas assez? Crois-Tu que je m’amuse? Je promets que si cette chèvre ne guérit pas, j’arrêterai de mettre les Téfilin chaque jour! » La chèvre est morte et je n’ai plus mis les Téfilin.

Puis les poulets ont faibli et j’ai informé D.ieu que je Le menaçais de ne plus garder Chabbath. Une semaine plus tard, je me retrouvais sans poulets et D.ieu se retrouvait sans mon Chabbath! J’ai tenu une semaine puis j’ai réalisé que les Seli’hot arrivaient.

Je me suis dit: « Zelig! Tu n’iras pas prier pour les Seli’hot avec ton Rabbi? Tu es fou, Zelig? » Mais d’un autre côté, j’en voulais à D.ieu et j’avais décidé de ne plus me rendre à la synagogue…

C’est alors que je me souvins qu’un jour, je m’étais disputé avec Schmerel, le boucher. A la suite de cela, durant un mois, nous ne nous étions plus adressé la parole! Puis, un soir, il était venu chez moi avec une bouteille de vodka et m’avait dit: « Oublions le passé et redevenons amis. Nous, les Juifs, nous avons assez d’ennemis! » Ensemble nous nous étions alors souhaité trois fois « Le’haïm », nous nous sommes serré la main, nous avons même dansé un peu ensemble et depuis, nous sommes de nouveau amis.

Je me suis dit que je pouvais agir de même avec D.ieu. Je L’ai invité à prendre place en face de moi, j’ai versé deux verres de vodka et Lui ai dit: « Écoute: Tu oublies mes fautes, j’oublie les tiennes! D’accord? » J’ai bu mon verre et j’ai compris qu’Il voulait que je boive le sien. Nous l’avons fait encore deux fois et nous avons dansé ensemble. Après cela, je me suis senti mieux et j’ai pu venir aux Seli’hot ». Le regard du Rabbi devint très grave. Il plongea ses yeux dans les yeux innocents de Zelig et lui dit: « Ecoute Zelig! Avant les Seli’hot, j’ai vu qu’un terrible décret avait été pris contre nous au Ciel. Tout cela parce que les ‘Hassidim lisaient les prières mais ne se concentraient pas sur le sens des mots, ne se rendaient pas compte de ce qu’ils devaient demander à D.ieu. Mais toi, Zelig, tu as parlé à D.ieu comme s’Il était ton ami. Ton cœur simple a sauvé toute la communauté! Sois béni pour une bonne et douce année! »

Rav Touvia Bolton – www.ohrtmimim.org/torah Traduit par Feiga Lubecki pour le Beth Loubavitch de Paris, Seli’hot 5764

Les Seli’hot? C’est quoi?

En chemin pour Lyozna, où résidait son Maître le Rabbi Chnéour Zalman, Rabbi Chmouel Munkès passa une fois la nuit dans une auberge, à l’époque des Seli’hot. Au milieu de la nuit l’aubergiste et sa femme se levèrent pour aller dire les Seli’hot avec la communauté du village voisin. Ils vinrent naturellement réveiller Rabbi Chmouel Munkès pour qu’il se joigne à eux. – Les Seli’hot, c’est quoi feint de demander Rabbi Chmouel. – Regarde dit la maîtresse de maison à son mari. Ce vieillard au visage d’érudit ignore ce que sont les Seli’hot! Les Seli’hot, c’est de se lever au milieu de la nuit pour aller à la synagogue pour demander à D.ieu que les champs soient bénis d’une récolte abondante, que l’herbe abonde dans les champs pour nos bêtes et qu’elles nous donnent bien du lait et bien du beurre, que la terre nous livre son dû, et que nous soyons rassasiés de pain et de fruit de la vigne. – Ce serait honteux, répondit Rabbi Chmouel, que des vieux comme moi se lèvent la nuit pour demander à manger. Pfff…Quelle honte de se lever en pleine nuit pour de la nourriture matérielle!

Rabbi Yossef Its’hak, Lettres, Volume 5, 437.

Tichri : Roch Hachana

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Le choix d’un chantre

« On veillera à choisir comme officiant pour les Seli’hot et les jours redoutables de Roch Hachana et de Kippour un homme convenable, versé dans l’étude de la Torah et la pratique des Commandements, dans la mesure où il sera possible de le trouver. On veillera aussi à ce qu’il soit âgé de trente ans et plus, car alors la chaleur de la jeunesse s’est calmée et il est plus enclin à l’humilité; il devra être marié et avoir des enfants, pour qu’il prie de tout son cœur et que ses supplications partent du plus profond de son cœur. De même, on veillera à choisir celui qui sonne du Choffar et celui qui dicte les sonneries au sonneur, soient des gens de Torah et remplis de la crainte de D.ieu dans la mesure où on peut les trouver » Abrégé du Choul’han Aroukh, Rav Chlomoh Ganzfried, Chap. 128, 7.


Dans une bourgade proche de Premichlian vivait un homme riche, influent et ambitieux. Cette année là, il avait décidé qu’il serait le « Chalia’h Tsibour », le délégué de la communauté chargé de présenter devant D.ieu les prières de l’assemblée durant les Saints jours de Roch Hachana et de Kippour. Les fidèles ne l’entendaient pas de cette oreille, mais craignaient son courroux devant un refus. On décida de prendre l’avis du Tsaddik Rabbi Méïr de Premichlian. Le Sage répondit aux émissaires venus le consulter que les chantres de ces grands jours avaient l’habitude de se présenter devant lui quelques jours avant Roch Hachana pour recevoir sa bénédiction. Il jugerait donc « sur pièces » notre homme et aviserait. Peu de temps avant Roch Hachana, les chantres des diverses communautés de la région se présentèrent devant Rabbi Méïr. Il eut un mot, une attention pour chacun d’entre eux, et garda notre bourgeois pour la fin. Lorsque tous furent sortis, il se tourna vers lui. Sais tu qu’il y a trois « prières »? Les Psaumes du Roi David mentionnent effectivement trois types de prières. « Prière par Moché » (Psaume 90), « Prière par David » (Psaume 17), « Prière par l’indigent » (Psaume 102). Moïse notre Maître, bien qu’il eut « la langue pesante et la bouche embarrassée » (Exode 4, 10), fut le père de tous les Prophètes et le Maître de tout Israël. C’est à ce titre que sa prière est acceptée. David, le Chantre d’Israël, sait exprimer les prières du Peuple Juif avec le ton qu’il faut. Quant au pauvre, il est dénué de tout, a le cœur brisé, et « D.ieu ne dédaigne pas un cœur brisé et abattu » (Psaume 51). Ces trois niveaux de prières se trouvent également chez un « Chalia’h Tsibour » de nos jours. L’un ne sait peut être pas chanter, mais il est un Juste dans sa génération. Sa prière est modelée sur celle de Moïse notre Maître et est acceptée comme telle. Un autre n’est pas un des piliers de sa génération, mais il a une voix et des intonations qu’il met au service de D.ieu, et sa prière, comme celle de David ouvre toutes les portes. Enfin une troisième sorte de chantre: le pauvre. Ni un Juste, ni un ténor. Du fond de son cœur il interpelle le Créateur, qui ne saurait être insensible à sa détresse. En ce qui te concerne, tu n’es pas un Tsaddik. Tu n’es pas doté d’une voix particulière, et tu n’es pas pauvre, grâce à D.ieu. Mais si tu tiens à être le « Chalia’h Tsibour » de ta communauté pour les grands jours, je dois prier pour toi, que tu puisses accéder à une de ces trois qualités que nous venons de voir. Prier pour que tu deviennes un Tsaddik, c’est peu pensable; pas plus que pour te donner une voix extraordinaire, ce serait une prière en pure perte. Par contre, je peux intercéder au Ciel pour que tu deviennes pauvre. Ainsi tu accéderas à cette grande qualité qu’est la prière du pauvre… » – Non Rabbi, ce n’est pas la peine, je ne tiens pas à être « Chalia’h Tsibour »…

Traduit et adapté de « Sipouréi Hassidim, Volume « Fêtes », Rav Zevin.

(une traduction du volume « paracha » de cet excellent livre d’histoires hassidiques véridiques est parue en français)

L’étrange destin d’un Choffar

Adapté d’un article de Pin’has Pilaï, paru dans « Miv’har Sipourei Massoret », Recueil paru aux Editions Yahadout », Bné Brak.

Traduit par Feiga Lubecki

Durant cinquante ans, Reb Yoël Haïm Weissfinger sonna chaque année du Choffar dans sa petite synagogue de Jérusalem. Nombreux étaient ceux qui venaient de loin spécialement pour écouter les sons clairs et puissants qui sortaient de cette corne de bélier, dont on disait qu’elle avait déjà passé de main en main au cours d’aventures et de péripéties innombrables. En 1913, Reb Yoël Haïm, arrivé à un âge avancé, souffla dans le Choffar pour la dernière fois… Il laissait deux fils: Chimone et Leibl. Lequel hériterait du Choffar? On arriva finalement à un compromis. L’aîné, Chimone, hériterait de la petite épicerie de son père, tandis que Leibl, qui était par ailleurs porté sur les études talmudiques, recevrait le Choffar. Les années passèrent. Chimone décida de vendre sa boutique et de tenter sa chance aux Etats Unis. Effectivement, il monta une petite entreprise qui prospéra rapidement. Chimone devint un notable de la communauté juive. Par contre, en Terre Sainte, la guerre éclata entre l’Empire turc ottoman et la Grande Bretagne. Sans raison apparente, Leibl fut considéré comme citoyen britannique. Un jour, les soldats turcs l’arrêtèrent dans la rue, l’emprisonnèrent et le condamnèrent à l’exil en Egypte. Leibl ne put emporter avec lui que son Choffar. Au même moment, arrivait aux portes de la Terre Sainte un navire américain chargé de vivres pour les habitants de Jérusalem, de la part de leurs généreux frères juifs des Etats-Unis. Celui qui était chargé de l’acheminement et de la répartition de ce chargement n’était autre que Mr. Sam White, de son vrai nom… Chimone Weissfinger! Quand Sam entendit ce qui était arrivé à son frère, il décida immédiatement de se rendre en Egypte. C’est là qu’il rencontra un pauvre individu qui manquait de tout, et en qui il eut du mal à reconnaître son propre frère. De suite, il ouvrit largement sa bourse et lui donna une importante somme d’argent. Leibl ne savait comment le remercier. Au moment où Chimone remonta dans le bateau, Leibl lui tendit un vieil étui en cuir usé. Les yeux de Chimone brillaient de joie, il savait bien ce qui était à l’intérieur: le Choffar! Durant tout le voyage de retour, Chimone garda sur ses genoux l’étui comme s’il s’agissait d’un trésor. Mais en arrivant chez lui, il se rendit compte qu’on le lui avait volé! Les années passèrent. Leibl voyait sa situation économique se dégrader de plus en plus. Il se vit obligé de quitter la Terre Sainte et s’installa avec sa famille en Pologne. Funeste décision… La seconde guerre mondiale éclata. Les Nazis envahirent la Pologne et mirent en place la « Solution Finale ». Leibl passa par toutes les étapes de l’enfer et ne survécut que grâce à une suite ininterrompue de miracles. Après la guerre, il erra de camp en camp, pauvre personne déplacée, cherchant à retourner en terre d’Israël. La veille de Roch Hachana, il arriva avec ses compagnons d’infortune, dans une ferme en Italie. Ils n’avaient pas de Choffar mais ils ne manquaient pas de larmes pour prier et épandre la tristesse de leurs cœurs. Et pourtant ils étaient pleins d’espoir car ils se rapprochaient des côtes méditerranéennes d’où ils pourraient prendre le bateau pour Jaffa. Après la fête, ils prirent congé de leur hôte, qui s’était montré généreux et accueillant. Le paysan leur demanda de rester encore un moment. « J’ai un grave problème sur la conscience et je voudrais m’en débarrasser une fois pour toutes. Avant la guerre, j’étais marin dans un navire qui traversait la Méditerranée et l’Atlantique. J’avais remarqué un Juif apparemment riche qui gardait toujours avec lui un sac dans lequel je supposais qu’il cachait tout son argent. A notre arrivée à New York, je profitais du désordre qui régnait sur le navire pour subtiliser la sacoche. Mais quand je l’ouvris, je fus bien déçu: elle ne contenait que cela; je suppose que c’est un objet de culte! » C’était un Choffar! « Cela fait des années que je recherche des Juifs à qui je pourrais remettre cet objet volé et leur demander de me pardonner… » Les compagnons de Leibl regardaient le Choffar, en regrettant de ne l’avoir pas eu pour la fête. Quant à Leibl, il était pétrifié: il avait reconnu le Choffar de son père! Après quelques minutes, il fut de nouveau en mesure de parler; il expliqua à ses amis tout ce qui était arrivé à ce Choffar. Maintenant c’était eux qui étaient stupéfaits de cette série de coïncidences miraculeuses. Enfin, Leibl arriva à Jérusalem. Il y retrouva son frère qui avait abandonné ses affaires aux Etats Unis et avait retrouvé son prénom: Chimone et tout ce que cela signifiait. Ils s’embrassèrent longuement, racontèrent ce qui leur était arrivé. Et alors que Chimone disait n’avoir qu’un regret: celui d’avoir perdu le Choffar de leur père, Leibl prit dans son balluchon le sac en cuir… Chimone faillit s’évanouir de joie. Depuis, les deux frères ne se quittèrent plus.

Le mystère de la « Terouah »

Les fidèles de la synagogue de cette petite ville de Turquie étaient déjà habitués à ce rituel bizarre qui se reproduisait chaque année. Le vieux Juif qui devait sonner du Choffar à Roch Hachana ne se faisait pas remarquer tout au long de l’année: il restait assis dans un coin à lire des Psaumes. Mais juste avant de sonner du Choffar, il se tournait vers l’assemblée et racontait une curieuse histoire, toujours la même, précisément à cet instant si solennel. « Chez nous, en Turquie, il y avait une fois un Juif, chargé de sonner du Choffar à Roch Hachana. Durant de longues années, il s’acquitta de sa fonction fidèlement, car il respectait scrupuleusement tous les commandements de la Torah. Mais, petit à petit, à la suite de diverses circonstances, il abandonna une Mitsvah, puis une autre et s’éloigna de la vie communautaire. Ses coreligionnaires également s’écartèrent progressivement de lui, il se retrouva isolé et décida qu’il n’avait rien à perdre: il se convertit à l’islam. Il adopta les coutumes de ses concitoyens qui, ravis d’avoir pu attirer un Juif dans leur religion, le prirent en amitié et l’encouragèrent, tant et si bien qu’il acquit une haute fonction dans l’entourage du Sultan. Comme il était très doué pour la musique, il fut admis dans la chorale de la cour royale. Pour se faire encore mieux accepter par ses nouveaux amis, il ne manquait pas une occasion de se moquer des Juifs et du Judaïsme. Un jour, lors d’une grande réception au palais, il décida tout à coup de saisir cette occasion en or pour se faire remarquer et apprécier de tout le gratin des courtisans. Il saurait faire de cette soirée un événement inoubliable. Fiévreusement, il se mit à fouiller dans ses armoires jusqu’à ce qu’il trouva ce qu’il cherchait. Il saisit le Choffar qu’il n’avait plus utilisé depuis des années et se rendit au palais, tout content du bon tour qu’il allait jouer, lorsqu’il sonnerait du Choffar devant les dignitaires musulmans, ses amis, qui ne manqueraient pas de rire avec lui des coutumes ridicules des Juifs. Effectivement, il devint l’attraction de la soirée lorsqu’il approcha de ses lèvres la corne de bélier au son si bizarre. Il souffla facilement pour exprimer le son long de la « Tekiah », puis celui des « Chevarim », comme des sanglots entrecoupés, et essaya celui de la Terouah, ces sons majestueux qui inspirent le respect. Mais des sons bizarres sortaient du Choffar. Il soufflait et soufflait, son visage devenait rouge, il était en sueur à cause de cet effort intense, mais il n’arrivait pas à produire la « Terouah ». Maintenant les spectateurs hilares ne se moquaient plus du Choffar, mais de lui-même. Il avait voulu prouver sa virtuosité, mais n’arrivait qu’à exprimer des sons ridicules. Rouge de honte, il quitta la réception sous les huées des convives; rentré chez lui, il essaya de nouveau, mais en vain: il arrivait facilement à sonner la Tekiah et les Chevarim, mais pas la Terouah. Il comprit que ce n’était pas un hasard. Il décida de se rendre auprès du Rav Avraham Hi’him. Celui-ci ne semblait pas étonné. Il expliqua: « A Roch Hachana, lorsque tous les Juifs se tiennent devant D.ieu, rassemblés à la synagogue, dans une atmosphère de pureté et de sainteté, toutes sortes d’accusateurs se lèvent contre eux; et nous, les Juifs, nous sonnons dans le Choffar pour les faire reculer, les confondre et les faire disparaître. Il y a trois sortes de sons. La « Tekiah », ce son uni très long, rappelle notre patriarche Avraham. Mais celui-ci avait aussi un autre fils, Ichmaël, et lui aussi vient réclamer sa part. Les « Chevarim », cette suite de sons hachés, rappelle notre père Isaac mais lui aussi avait un autre fils, Esaü, et donc les non-Juifs peuvent y avoir droit eux aussi, d’une certaine manière. Mais la Terouah est particulière à notre patriarche Jacob. Elle n’appartient qu’au peuple juif, comme nous disons dans la prière: « Heureux le peuple qui connaît la « Terouah ». Et c’est pourquoi tu n’as pas réussi à sonner la « Terouah » devant les non-Juifs », conclut le Rav. Le converti était incapable de bouger, comme frappé de stupeur. D’un coup, il comprit la gravité de ses actes, il reconnut qu’il était devenu comme un non-Juif qui ne pouvait plus prétendre à l’héritage de Jacob. Il ressentit alors une envie intense de rejoindre son peuple, sa foi, son D.ieu. Il tomba aux pieds du Rav et lui demanda comment revenir au judaïsme. Celui-ci lui conseilla de quitter la ville et de s’installer loin de là, dans une petite communauté, et de se consacrer nuit et jour à la prière et aux Psaumes. Et l’homme retourna à son peuple et son D.ieu. Comme auparavant, il sonnait chaque année du Choffar » concluait le vieil homme. Un jour, alors qu’il répétait son histoire avec une émotion particulière, tous les fidèles ressentirent une envie de repentir très intense, chacun se décidant à abandonner telle ou telle conduite répréhensible. Mais le vieil homme continua: « Je suis ce Juif renégat qui a décidé de retourner à son peuple »! Cette dernière phrase fit l’effet d’un coup de tonnerre. Tous les fidèles tremblaient et pleuraient. Le vieil homme approcha le Choffar de ses lèvres parcheminées, annonça chacun des sons prescrits qui s’élevèrent comme sans effort dans le silence et le recueillement des fidèles. Quelques jours plus tard, son âme rejoignait son Créateur. Traduit par Feiga Lubecki

Rabbi Amnon

Il y a près de mille ans de cela, en 4773 (1013), un très grand homme vivait dans la ville de Mayence. Son nom était Rabbi Amnon. C’était un grand érudit très pieux. Les juifs autant que les non juifs l’aimaient et le respectaient. Son nom était connu partout. Même le Duc de Hesse, le gouverneur du pays, admirait et respectait le rabbin à cause de sa sagesse, de son érudition et de sa piété. Souvent, il était invité au palais du Duc pour donner des conseils en matière de politique et de gestion de l’Etat. Rabbi Amnon n’acceptait jamais de récompense pour les services rendus au Duc ou à l’Etat. De temps en temps, le rabbin demandait au Duc d’alléger la situation des juifs dans le duché de Hesse, d’abolir des décrets ou des restrictions auxquels étaient soumis les Juifs à cette époque et de leur donner la possibilité de vivre en paix et en sécurité. C’était là la seule faveur que le rabbin eût jamais demandée au Duc et celui-ci ne refusa jamais. C’est ainsi que Rabbi Amnon et ses coreligionnaires vécurent dans de bonnes conditions pendant de nombreuses années. Mais, les autres hommes d’Etat qui entouraient le Duc , étaient jaloux du rabbin. Le plus envieux de tous était le secrétaire du Duc qui souffrait de voir avec quel honneur et quel respect le rabbin était traité par son maître et qu’une grande amitié se développait entre le Juif et le Duc . Il commença à chercher les moyens de discréditer Rabbi Amnon aux yeux de son maître. Un jour, le secrétaire dit au Duc : « Sire, pourquoi ne persuadez-vous pas Rabbi Amnon de devenir chrétien comme nous ? Je suis sûr qu’il abandonnerait sa foi et embrasserait la nôtre, en égard aux honneurs et aux faveurs dont il jouit à votre Cour ». Le Duc pensa que ce n’était pas une mauvaise idée. Le lendemain, lorsque Rabbi Amnon vint au palais, le Duc lui tint les propos suivants: « Mon cher ami, Rabbi Amnon, je connais ta loyauté et sais que tu m’as rendu service avec dévouement pendant de nombreuses années. Je voudrais maintenant te demander une faveur personnelle. Abandonne ta religion et deviens chrétien comme moi. Si tu acceptes, tu deviendras l’homme le plus important de mon état, tu seras comblé d’honneurs et de richesses comme aucun autre homme dans mon Etat ;enfin, tu seras l’homme le plus puissant, de mon duché…  » Le rabbin pâlit. Pendant quelques minutes il ne put trouver de mots pour répondre, mais finalement il se ressaisit et répliqua : »Sire, pendant de nombreuses années je vous ai servi loyalement et le fait d’être Juif n’a en rien porté atteinte à mon dévouement envers vous ou l’Etat. Au contraire, ma religion me commande de me dévouer loyalement au service du pays où j’habite. Je suis prêt à sacrifier pour vous et pour votre duché tout ce que je possède, même ma vie. Cependant, il y a une chose que je ne peux pas abandonner : c’est ma foi. Je suis attaché à ma religion, la religion de mes ancêtres, par une alliance indissoluble. Voudriez vous, Majesté, que je trahisse mon peuple et mon Dieu? Accepteriez-vous à votre service un homme ne respectant ni sa religion ni les liens les plus sacrés qui existent ? Si je trahis mon Dieu, pourriez-vous jamais avoir confiance en moi sans soupçonner qu’un jour je vous trahirais aussi ?. Je suis sûr, Majesté, que cela n’est pas votre intention et votre proposition n’est qu’une plaisanterie.  » « Ah, non, pas du tout…  » dit le Duc , bien que sur un ton moins certain, car au fond de son cœur, la réponse du rabbin lui plaisait. Celui-ci eut l’impression que cette discussion était finie, mais en arrivant au palais le lendemain, le Duc renouvela sa demande. Le rabbin, très malheureux, évitait désormais le palais et ne s’y rendait que dans des cas absolument nécessaires. Le Duc perdit patience en voyant l’opiniâtreté du Juif et un beau jour, il lui donna à choisir carrément ou de se convertir au christianisme ou de supporter toutes les conséquences relatives à son refus. Le Duc insista pour obtenir la réponse sur-le-champ mais Rabbi Amnon lui demanda trois jours de réflexion. A peine eut-il quitté le palais, que Rabbi Amnon se rendit compte du grand péché qu’il venait de commettre. « Mon Dieu, qu’ai-je fait, se dit-il en lui-même. « Manquerais je de foi et de courage en sollicitant trois jours de réflexion? Une seule réponse est possible. Comment ai-je pu faire preuve, même un seul instant, d’une telle faiblesse? 0 Dieu, pardonne-moi. »

Il arriva chez lui le cœur brisé. Il s’enferma dans sa chambre et passa trois jours en prières et en supplications, demandant à Dieu de lui pardonner l’hésitation dont il avait fait montre pendant un petit instant. Le troisième jour, il refusa de se rendre au palais malgré les invitations du Duc. Le Duc se fâcha et donna l’ordre de l’amener de force devant lui. Le Duc eut de la peine à le reconnaître, tant celui-ci avait changé ces trois derniers jours. Le Duc , chassant tout sentiment de sympathie qu’il pouvait encore éprouver pour son ancien ami, lui lança des paroles impitoyables. « Et tu oses désobéir à mes ordres ! Pour quelle raison ne t’es-tu pas présenté à temps pour me rendre la réponse ? J’espère pour toi que tu as décidé de donner suite à ma demande, car autrement, il t’en cuira…  » Bien que souffrant physiquement, la lucidité du rabbin n’avait pas diminué. « Sire », répondit-il avec courage, « il n’existe qu’une seule réponse : je resterai un Juif loyal aussi longtemps que je vivrai. Ma langue qui a failli mérite d’être coupée ». Le Duc , hors de lui, ne put retenir sa colère. « La question n’est plus maintenant ta conversion au christianisme. Tu as désobéi à mes ordres en ne venant pas m’apporter la réponse et tu seras puni d’abord à cause de cela… » « Sire « , lui répliqua le rabbin, « en demandant trois jours de réflexion, j’ai commis un grave péché envers Dieu ». Ces paroles courageuses mirent le Duc encore plus en colère. « En ce qui concerne tes péchés envers Dieu, qu’il te les fasse payer. Moi, je te punirai pour ne pas avoir donné suite à mes ordres. Ce sont tes pieds qui ont commis la faute, car ils ne t’ont pas mené chez moi. Par conséquent, tu auras les pieds coupés ». Il lui fit couper un par les orteils de ses pieds et les doigts des mains, et entre chaque geste, on lui redemandait d’accepter de se convertir. Donnant à peine signe de vie, gisant dans un brancard sur lequel on avait jeté ses doigts, le corps de Rabbi Amnon fut renvoyé à sa malheureuse famille. La nouvelle concernant le terrible sort du rabbin se répandit dans toute la ville. Tout le monde était horrifié et peiné. Quelques jours plus tard, le jour de Roch Hachana, Rabbi Amnon demanda d’être emmené à la synagogue. A sa demande, on le plaça en face de l’Arche Sainte. Tous les fidèles, hommes, femmes et enfants pleuraient à chaudes larmes en voyant l’agonie de leur cher rabbin et jamais prières plus déchirantes ne furent offertes qu’en ce jour de Roch Hachana. Lorsque le ‘Hazan se mit à réciter la prière de Moussaf, Rabbi Amnon fit signe d’arrêter un instant la prière pour lui permettre d’en dire une spéciale. Un silence absolu régna dans la synagogue et Rabbi Amnon commença à proclamer « Ountaneh Tokef ». La congrégation reprit chaque mot et leur prière s’intensifia avec Alénou. En arrivant aux mots « Il est notre Dieu. Notre Dieu unique », Rabbi Amnon les prononça à haute voix avec ses dernières forces, puis il décéda. Trois jours plus tard, Rabbi Amnon apparut en rêve à Rabbi Kalonymos fils e Rabbi Mechoulam fils de Rabbi Kalonymos fils de Rabbi Moché, fils de Rabbi Kalonymos, et lui enseigna les paroles de sa prière « Ountaneh-Tokef » pour qu’elle soit proclamée lors des offices des Jours redoutables.

Récit du Or Zaroua, qui le rapporte d’après un manuscrit de Rabbi Efraïm de Bonn, (né 1132 à Bonn).

La prière « Ountaneh-Tokef », la prière la plus solennelle de Roch Hachana et de Yom Kippour est récitée dans toutes les synagogues du monde entier et le courage de Rabbi Amnon. L’auteur inoubliable de cette prière nous sert d’exemple à nous tous.

Adapté de « Les Fêtes juives » Nissan Mindel

Le Pompier

Il y a bien longtemps, lorsque les pompes à incendie, les brigades de pompiers et les systèmes d’avertissement électriques n’existaient pas encore, et que la plupart des maisons étaient construites en bois, un incendie était une chose horrible. Toute une ville, ou une très grande partie, pouvait être dévorée par les flammes, de sorte qu’à l’annonce du feu, chacun quittait son travail et se précipitait vers le lieu du sinistre pour aider à l’éteindre. Il y avait une tour qui dominait les autres maisons et sur laquelle un veilleur était continuellement en observation. Dès qu’il apercevait de la fumée ou du feu, il sonnait l’alarme. Les citadins formaient alors une chaîne humaine depuis l’incendie jusqu’au puits le plus proche, et se passaient de main en main des seaux remplis d’eau pour éteindre le feu. Il existait différentes façons de donner l’alerte. Dans certaines villes, on sonnait les cloches et dans d’autres on battait le tambour. Il y avait aussi des villes où l’on sonnait le cor. Dans les villages, le cri » Au feu » suffisait à mobiliser tout le monde. Un jour, un jeune garçon qui habitait un village allait pour la première fois en ville. Il s’arrêta dans un estaminet à la périphérie de la ville. Tout d’un coup, il entendit les sons d’un cor. Il demanda au patron ce que cela signifiait. « Chaque fois qu’il y a un incendie », répondit le patron, « nous sonnons le cor et l’incendie est rapidement maîtrisé. » « Quelle idée magnifique », s’exclama le garçon, je raconterai cela aux habitants de mon village et cette nouvelle sera une surprise sensationnelle pour eux. » Le jeune homme s’en alla et s’acheta un cor. En revenant dans son village, il était tout excité. Il rassembla les villageois et s’adressa à eux comme suit: « Ecoutez, chers amis. Il n’y a plus lieu de vous effrayer lorsqu’un incendie éclate. Vous n’avez qu’à regarder comme j’éteins vite le feu ». Ceci dit, il se précipita vers la cabane la plus proche et mit le feu au toit de paille. Les flammes commencèrent à s’étendre rapidement. « Ne vous alarmez pas » cria le garçon. « Regardez-moi ». Sur ces entrefaites, il commença à sonner du cor de toutes ses forces, ne s’arrêtant que pour reprendre haleine et s’écrier . »Attendez et vous verrez que le feu sera ainsi circonscrit en quelques secondes. » Mais le feu s’étendait et gagnait un toit après l’autre jusqu’à ce que le village entier fut en flammes. Les villageois commencèrent à injurier et à maudire le garçon. « Idiot », s’écrièrent-ils, « est-ce que tu t’es imaginé vraiment que tu pourrais vaincre le feu par le seul son de la trompette ? Elle ne sert qu’à donner l’alarme pour réveiller les gens quand il fait nuit ou pour leur faire quitter leurs occupations habituelles pour aller chercher de l’eau et éteindre le feu ». En entendant les sons du Choffar le jour de Roch Hachana, certaines personnes font le même raisonnement que le garçon du village, car ils pensent que le retentissement du Choffar suffit pour arranger tout. Ils s’imaginent qu’ils peuvent continuer à « dormir » ou à vaquer à leurs affaires, sans avoir à changer en quoi que ce soit leur façon de vivre et leurs habitudes de tous les jours. Ils sont convaincus que la résonance du Choffar dans la synagogue leur amènera certainement une bonne année. Mais, à l’instar du cor de notre histoire ci-dessus, le retentissement du Choffar n’est qu’un « avertissement ». Il nous transmet le message : »Réveillez-vous, rendez-vous compte de ce que vous faites, retournez à Dieu et luttez contre « l’incendie » qui menace de détruire vos foyers juifs. Courez au puits, à la source d’eau, à la Torah et aux Mitzvoth. Dépêchez-vous avant qu’il ne soit trop tard. » C’est la raison pour laquelle nous disons tout de suite après avoir sonné le cor : »Heureux sont ceux qui comprennent le sens du retentissement du Choffar ils marchent dans Ta lumière, ô Dieu. »

Extrait de « Les Fêtes juives » Nissan Mindel

Le Roch Hachanah de Rabbi Yé’hiel

(Adapté de Sippouréi ‘Hassidim de Rav Chlomoh Yossef Zevin, vol. Moadim)

Rabbi Yé’hiel était le gendre du Baal Chem Tov. Né dans une grande famille allemande d’un père aussi érudit que riche qu’érudit et craignant D.ieu Un jour, le père réunit tous ses garçons et leur tint à peu près ce langage: « Je voudrais que chacun de vous parte et cherche sa voie dans le monde de la Torah. Allez où vous voulez, étudiez, enrichissez vous spirituellement. Si un bon parti se présente, une jeune fille craignant D.ieu et de bonne famille, qu’il se marie. Je vous donne pour cela une somme d’argent qui pourvoira à vos besoins immédiats, et ne vous demande qu’une chose: dans cinq ans, que chacun revienne me montrer ce qu’il a appris… »


C’est ainsi que Rabbi Yé’hiel arriva jusqu’en Pologne, découvrit le Baal Chem Tov et ses enseignements, et épousa sa fille Adèle. Les cinq ans allaient se terminer, et Rabbi Yé’hiel voulut prendre congé du Baal Chem Tov pour accomplir la Mitsvah de respecter son père et son engagement. Le Saint Rabbi le bénit et lui souhaita bon voyage. Rabbi Yé’hiel émit le souhait d’être de retour pour Roch Hachana, car l’été était déjà bien avancé, mais le Rabbi ne répondit pas. La veille du départ, il réitéra sa demande, sans plus de résultat. Le moment du départ était déjà arrivé, et Rabbi Yé’hiel n’avait toujours pas reçu la bénédiction du Rabbi pour son retour avant Roch Hachana. Il compris qu’il ne serait pas de retour et ajouta à son maigre baluchon un Choffar.

(… Durant son séjour en Allemagne, Rabbi Yé’hiel eut l’occasion de faire connaître à sa famille les enseignements du Baal Chem Tov, qui étaient une nouveauté pour l’époque, puis il prit le chemin du retour). Pour son retour, Rabbi Yé’hiel dut prendre le bateau et traverser la mer. A l’époque, point de moteur, point d’hélices: les bateaux étaient à la merci de vent et de Celui qui souffle le vent. Un grand vent emporta le bateau loin des côtes, puis des jours durant, le bateau resta en haute mer, sans la moindre brise. Ce n’est que la veille de Roch Hachana que le bateau accosta dans une île inconnue. Rabbi Yé’hiel ne fut pas étonné outre mesure, et comprit qu’il aurait à passer les deux jours de la fête, seul Juif au milieu des Gentils qui habitaient l’île. Il trouva rapidement une cabane abandonnée au bord de l’eau dans laquelle il élut domicile …

Le soleil allait se coucher lorsqu’il commença la prière de Min’ha, non sans s’être immergé dans la mer pour se purifier, puis enchaîna la prière d’Arvit du saint jour. Faut il décrire les prières telles qu’un élève du Baal Chem Tov peut les faire un jour de Roch Hachana? Les villageois n’avaient jamais entendu un tel mélange de cris, de pleurs, de mélodies profondes sortant du fond du coeur. On décida rapidement que ce ne pouvait être qu’un fou, et les badauds firent un attroupement autour de sa cabane. Au petit matin, il retourna se plonger dans la mer, à défaut de Mikvé, puis commença la prière du matin de Roch Hachana avec des pleurs et des gémissements terribles. Il y avait déjà une grande foule autour de lui lorsqu’il sortit son Choffar et fit retentir avec la plus profonde concentration les sonneries de la fête: Tekiyah, Chevarim, Terouah, Tekiyah …

Il n’entendit pas la foule éclater de rire: « quelle folie! » se disaient ils. Moussaf. Sans moins de concentration, d’émotion. Il était tout entier dans sa prière, à évoquer devant D.ieu le Jour du Jugement, demander ses bénédictions matérielles et spirituelles, évoquer le souvenir de nos ancêtres qui firent don d’eux mêmes pour proclamer la Sainteté du D.ieu Unique et le servir, évoquer Sa Royauté sur le monde, les sonneries du Choffar qui accompagnèrent le don de la Torah … Avec des éclats de voix et des pleurs qui remuaient assurément les anges préposés à recevoir les prières du Peuple Juif en ce saint jour.

L’agitation était à son comble dans l’assistance lorsque le carrosse du roi vint à passer. « – Qu’est ce donc que cet attroupement? – … – Allez voir! – Majesté, ce n’est qu’un fou qui gesticule et crie depuis hier soir, et maintenant sonne du cor en pleurant. – Tiens donc, allons voir. » Le roi fut vite fixé. Sa connaissance des langues et des coutumes diverses des peuples du monde lui fit dire qu’il ne s’agissait pas d’un fou, d’autant que l’aspect de Rabbi Yé’hiel ne pouvait évoquer que la sagesse et la piété. Il le fit mander, et Rabbi Yé’hiel s’approcha du roi avec respect. « – Qui es tu, d’où viens tu, que fais tu? » Rabbi Yé’hiel lui explique qu’il était juif, que la Providence Divine l’avait fait accoster sur cette plage la veille du saint jour de Roch Hachana, et qu’il ne faisait que le culte pratiqué depuis des millénaires par le Peuple Juif en ce jour. Le roi le pria de venir avec lui au palais pour poursuivre la discussion, mais Rabbi Yé’hiel répondit qu’en ce jour il ne pouvait monter dans le carrosse avec le roi, ni se déplacer jusqu’au palais. Il s’y rendrait le lendemain soir à la nuit tombante. Le ton de Rabbi Yé’hiel et sa franchise plurent au roi, et il laissa son hôte poursuivre ses prières.


Le lendemain soir, le roi eut longuement l’occasion de parler avec Rabbi Yé’hiel. Il apprit beaucoup sur la foi des Juifs, leurs coutumes. Il put prendre la mesure de la sagesse de son hôte sur des sujets aussi variés que la connaissance de la nature, l’histoire des peuples, le commerce ou l’industrie.

« – Yé’hiel, j’aimerais tant que tu m’amènes ici 300 Juifs comme toi pour s’installer dans mon royaume, y prospérer et le faire prospérer! – Majesté, pour deux raisons je ne pourrais accéder à votre demande. Avant tout, je n’ai pas les pouvoirs d’ordonner ou de contraindre des Juifs à venir habiter votre pays. Mais plus encore, si la Volonté du Maître du monde était qu’il y ait des Juifs dans votre Royaume, ce n’est pas avec des faveurs et de l’or mais avec des coups et des chaînes au pied qu’il les aurait fait venir. S’il n’y a ici aucun juif, c’est que ce n’est pas dans Son projet, et c’est pourquoi il ne m’est pas possible de satisfaire votre demande. » La réponse directe et désintéressée de Rabbi Yé’hiel plut au roi, et il le remercia. Il le fit accompagner jusqu’au terme de son voyage, à Medziboz.

Le Baal Chem Tov l’accueillit avec chaleur, et lui déclara d’emblée: « – Saches, Rabbi Yé’hiel, que dans cet endroit il y avait beaucoup d’étincelles de sainteté qui attendaient depuis la création du monde qu’un juif vienne les élever. Si tu n’étais pas passé là bas, il aurait fallu que 30 juifs y soient déportés dans les pires conditions. Mais par tes prières sincères de Roch Hachana et ta grande concentration, tu as fais remonter toutes ces parcelles de sainteté jusqu’à leur source divine, et jusqu’à la venue de Machia’h, il n’y aura plus besoin que des juifs se perdent là bas.

Les sonneries de Reb Wolf.

Quelques semaines avant Roch Hachana, le Baal Chem Tov commença à étudier avec son beau-frère Reb Wolf Kitses les Kavanoth (intention profonde) des sonneries du Choffar. Il lui conseilla d’en noter les grandes lignes sur un papier qu’il consulterait juste avant de sonner du Choffar, afin de mieux les retenir. Lorsque le moment solennel fut arrivé Reb Wolf se rendit compte que le papier avait disparu. Il en fut tellement tourmenté qu’il oublia tout ce qu’il avait appris. Aucune des intentions profondes qui devaient accompagner le son du Choffar ne lui venait en tête.

Il en fut brisé et c’est en pleurant qu’il porta le Choffar à sa bouche. Il n’avait plus qu’une seule idée en tête souffler le point sonner du Choffar parce que la Torah l’a demandé.

A la fin de l’office il s’approcha du Baal Chem Tov, qui le consola « Un cœur brisé et affaibli, D.ieu ne le repousse pas (Psaumes 51,19), il compte devant D.ieu plus que toutes les Kavanoth et devant lui toutes les portes s’ouvrent, car les portes par lesquelles rentrent les larmes d’un cœur brisé ne sont jamais fermées, lorsque le cœur s’ouvre, toutes les portes du ciel s’ouvrent sans qu’on ait besoin d’un mot supplémentaire. Mais saches qu’il faut pleurer à bon escient: seulement pour D.ieu, sans y mêler d’arrières pensées personnelles. »

Que s’est il passé à Roch Hachanna ?

Le premier jour de sa création, Adam enfreignit le commandement de Dieu, en mangeant le fruit de l’arbre dont il était interdit à l’homme de se nourrir. Cela lui valut le jugement de Dieu. Nous apprenons par là qu’il est humain de se tromper, mais divin de pardonner.

Le premier jour de Roch Hachanah, Caïn naquit ainsi que sa sœur jumelle. Abel et sa soeur jumelle naquirent également un jour de Roch Hachanah.

Ce fut un jour de Roch~-Hachanah que Caïn tua son frère Abel, mais il se repentit tout de suite après. En s’apercevant de la force du repentir, Adam se repentit également.

Le premier jour de Tichri est le Jour de l’An du calendrier hébreu. C’est aussi le premier jour du cycle septennal, ainsi que du cycle qui se répète tous les cinquante ans.

On dit que les eaux du déluge se desséchèrent un jour de Roch Hachanah. On suppose également que nos patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, naquirent et moururent un jour de Roch Hachanah. Nous lisons, le premier jour de Roch Hachanah, le chapitre concernant la naissance d’Isaac, et le second jour celui qui concerne le Sacrifice d’Isaac (Akedah).

Sarah et Rivkah (Rébecca) ainsi que la prophétesse ‘Hannah, qui étaient stériles, eurent la bénédiction d’avoir des descendants ; leurs prières furent exaucées un jour de Roch Hachanah (la Haphtarah du premier jour de Roch Hachanah concerne la naissance du prophète Samuel, fils de ‘Hannah).

Il y a d’autres événements dans notre histoire, qui ont eut lieu le jour de Roch Hachanah. C’est ce jour-là que le prophète Elisée bénit la femme de Sunem qui, plus tard, accoucha d’un enfant. Les exilés revenant de Babylonie recommencèrent à offrir des sacrifices à Dieu; Ezra réunit tout le peuple et leur lut des chapitres de la Torah, réveillant ainsi chez les exilés des sentiments de pénitence. Mais Ezra et Néhémie dirent au peuple de ne pas être triste ou dans la peine un jour de fête, et de reporter le jeûne et les lamentations à la période qui suivait Souccoth.

Au Moyen Age, un jour de Roch Hachanah, en 4773 (1013), Rabbi Amnon mourut en martyr. Il est l’auteur de la prière solennelle « Ountaneh-Tokef » que nous récitons à l’office de Moussaf à Roch Hachanah et à Yom Kippour.

Au moment de la création, le deuxième jour de Tichri fut un Sabbat, le premier Sabbat. A la fin de Sabbat, Adam et Eve aperçurent pour la première fois la nuit. Ils eurent peur et restèrent accroupis dans l’obscurité lorsque Adam eut l’idée de frotter deux pierres, produisant ainsi des étincelles. Il prononça ensuite la bénédiction concernant la lumière. (C’est la raison pour laquelle nous la récitons tous les samedis soir, lors de la Havdalah.)

Roch Hachanah ne peut jamais tomber un dimanche, un mercredi ou un vendredi.

Concept de Téchouvah: le retour à D.ieu

Le Lundi de la Parachat Ki Tétsé, 6 Elloul 5564 (1804), le Tséma’h Tsédek (Rabbi Mena’hem Mendel) fut reçu par son grand père l’Admour Hazaken (Rabbi Chnéour Zalman de Liady), qui lui dit: Pendant le Chabbat Parchat Tavo 5528 (1768), mon Maître (le Maguid de Mézeritch) donna un commentaire qui commençait par les mots: « Et tu retourneras jusqu’à l’Eternel ton D.ieu ». Il expliqua que l’effort de la Téchouva (le retour à D.ieu) doit être, jusqu’à ce que le niveau de la Divinité, Qui transcende les mondes, soit « ton D.ieu », en bas. Elokim, « D.ieu », a en effet la même valeur numérique que « Hateva » (la nature), ainsi qu’il est dit: « Au commencement, Elokim créa le ciel et la terre ». Tous les disciples furent émerveillés par ce discours. Le Tsaddik Rabbi Mechoulam Zoussia d’Anipoli indiqua qu’il ne pouvait atteindre ainsi une Téchouva aussi élevée. Il préférait donc la découper en plusieurs étapes, car le mot Téchouva est constitué des initiales de: . « Tav »: « Tamim », « tu seras intègre avec l’Eternel ton D.ieu ». . « Chin »: « Chiviti », « je place l’Eternel toujours face à moi ». . « Vav »:  » Veahavta », « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». . « Beith »: « Bekhol Derakhekha », « en toutes tes voies, connais-Le ». . « Hé »: « Hatsna Lekhet », « sois humble devant l’Eternel ton D.ieu ». Lorsque mon père (le Rabbi RaChaB, Rabbi Chalom Ber) me raconta tout cela, il conclut: le mot Téchouva est composé de cinq lettres et chacune d’entre elles est un chemin, une méthode pour faire Téchouva. Il expliqua précisément ces cinq façons. Toutes prennent une existence effective grâce à une prière fervente. »

Voici un résumé du commentaire de mon père (le Rabbi Rachab) sur le premier concept de Téchouva:

Tav, " Tamim", "tu seras intègre avec l'Eternel ton D.ieu".

Cette Téchouva découle de la sincérité. Il existe plusieurs niveaux d’intégrité. Lorsqu’il s’agit de la Téchouva, la plus élevée est l’intégrité du cœur, la droiture. C’est ainsi qu’il est dit, à propos d’Avraham: « Tu as trouvé son cœur fidèle devant Toi ».

Voici un résumé du second concept de Téchouva:

Chin, "Chiviti", "je place l'Eternel toujours face à moi".

L’Eternel « l’existant », est le nom qui fait allusion à l’existence de l’univers et des créatures. Car l’existence du monde entier et la vitalité qui l’anime sont des notions liées à la création ex nihilo. Cette forme de Téchouva découle d’une conscience de chaque instant de la manière dont le monde et ce qui s’y trouve est conduit à l’existence.


Voici un résumé du troisième concept de Téchouva:

Vav, " Veahavta", "tu aimeras ton prochain comme toi-même".

L’Admour Hazaken enseigne que ce sentiment est l’approche qui permet d’éprouver l’amour de D.ieu, et trouve son explication dans cette sentence de nos Sages: « celui dont les créatures sont satisfaites, D.ieu en est satisfait ». Cette Téchouva découle des bonnes dispositions du cœur.

Voici un résumé du quatrième concept de Téchouva:

Beith, "Bekhol Derakhekha", en toutes tes voies connais-Le.

Celui qui observe, de tout son cœur et de toute son attention, ce qui survient à lui-même et à son entourage peut y percevoir la Divinité de manière tangible. L’Admour Haemtsahi (Rabbi Dov Ber) enseignait que telle est précisément l’avantage des hommes du monde sur ceux qui se consacrent à l’étude toute la journée, en ce qu’ils peuvent percevoir l’intervention divine de manière effective. Cette Téchouva découle de la perception de la Divine Providence.

Voici un résumé du cinquième concept de Téchouva:

Hé, "Hatsna Lekhet", "sois modeste devant l'Eternel ton D.ieu".

Il faut à tout prix éviter les manifestations ostentatoires. Nos Sages disent: « on doit toujours être rusé dans la piété ». Cette ruse consiste à ne rien laisser transparaître de cette piété. On sait que beaucoup des premiers ‘Hassidim cachaient ce qu’ils étaient réellement. Lorsqu’ils étaient découverts, ils en souffraient sincèrement. Cette Téchouva découle de la discrétion.


Extrait d’un discours de Rabbi Yossef Its’hak Hayom Yom, Recueil journalier de pensées ‘hassidiques, Tichri.

Repens-toi-un-jour

Ils étaient bien peu à connaître son vrai nom. C’était un vieillard frêle, vêtu d’habits usés et délavés à faire pâlir d’envie plus d’un jeune d’aujourd’hui. Il vivait tranquillement sa vie, à l’écart de tout et de tous. Il ouvrait rarement la bouche, et lorsqu’il officiait deux fois par an pour l’anniversaire du décès de ses parents, sa voix douce et profonde surprenait tout le monde. Les premiers fidèles le trouvaient tôt matin assis sur son banc, vêtu de son Talith et ses Téfilin, attendant le premier office du lever du soleil, et les retardataires du soir le laissaient penchés sur un livre. Nul ne savait si cet homme dormait … Sa maison? une petite pièce perdue au fond de la ruelle des tailleurs. Les bonnes âmes lui glissaient dans la poche ou sous la porte quelques pièces, et des mères de famille lui faisaient porter régulièrement quelques plats cuisinés. Tous l’appelaient « Chouvyomé’had » contraction de « Chouv Yom E’had lifné mitatekha », repens toi un jour avant ta mort (Pirkei Avoth). Toutes les questions qui couraient sur la vie du personnage, son passé mystérieux, et plus encore, le secret de son curieux sobriquet: « Repens-toi-un-jour », ne l’empêchaient pas de faire partie du paysage de la ville, et depuis longtemps. La nouvelle fit le tour de la ville: « Repens-toi-un-jour » est mort! Toutes sortes de rumeurs sur le personnage émergèrent, comme si les 96 années passées sur la terre n’avaient pas suffi aux gens pour le connaître. On en faisait un des 36 Justes, un converti … Lorsque le Rav convoqua la communauté à s’associer aux funérailles de « Repens-toi-un-jour », on n’en savait toujours pas plus. Dans son oraison, le Rav leva une partie du voile: « Le défunt vit dans notre ville depuis maintenant 40 ans. Voici ce que m’en a raconté mon prédécesseur qui a quitté la ville depuis 25 ans. Son vrai nom est Shraga Feivish fils de Yéhoudah Leïb, de Pologne. Shraga Feivish était encore un jeune homme lorsqu’il a décidé un jour que son village était trop petit pour lui et que le Shtibel (Maison d’étude) de son enfance ne lui apportait pas tout ce dont il avait besoin. Il devint un grand commerçant dans une vraie ville, et y connut une réussite à la mesure de ses ambitions. Il connut aussi la réalisation du verset « Yechouroun a engraissé et a rué dans les brancards ». Un appauvrissement spirituel à la mesure de son enrichissement soudain. Il quitta le caftan pour un costume à la mode, oublia barbe et péoth, pour en arriver à changer de nom et jouir sans limite de tous les plaisirs de ce monde. C’est avec un profond mépris qu’il jetait un regard sur son passé, sur ses amis restés au village, heureux qu’il était d’avoir su trouver « son » chemin dans la vie. Au cours d’un de ses voyages, Shraga Feivish arriva dans une auberge de notre ville. Au matin il ressentit une grande fièvre et décida de rester en ville. Sa situation empira vite et le médecin ne put rien y faire. Shraga Feivish sentit qu’il n’en avait plus pour longtemps, et fit appeler le Rabbin, mon prédécesseur. A grand peine, il parvint à se nommer, indiquer sa ville de naissance où il avait laissé ses parents à leurs souffrances. Il raconta sa fuite, sa vie débridée. Le Rav l’écouta avec bienveillance, et lui glissa à l’oreille: Nos Sages ont ordonné « Chouv Yom E’had lifné mitatyekha », repens-toi un jour avant ta mort. Ceci veut dire qu’un homme doit se repentir chaque jour, car demain peut être son dernier jour, et il ne faut pas mourir sans s’être repenti. Que lui adviendra-t-il s’il meure sans Techouva? Nos Sages ont également enseigné « celui qui vient pour se purifier, on l’aide à se purifier ». Et si un homme décide fermement qu’il veut revenir dans les chemins de D.ieu, du Ciel on lui en donne les forces et même on lui rajoute encore des jours et des années à sa vie. Prends une bonne décision, et peut être du Ciel on te prendra en pitié. » Personne ne sait ce qui s’est passé ensuite dans la tête de Shraga Feivish. Toujours est il que de cet instant là, ses forces lui revinrent. Il n’est jamais retourné dans sa ville, ni vers la « famille » qu’il y avait laissée. Il est resté dans notre ville, et y a passé tout le reste de sa vie. Sa vie montre qu’il a suivi les conseils du Rav, et a choisi le chemin d’une vraie repentance. Cette histoire que tous connaissaient il y a quarante ans s’est oubliée au fil des ans et des générations, et il n’en est resté que le surnom de « Chouvyomé’had, Repens-toi-un-jour ». Il semble que ce matin la Techouva de Reb Shraga Feivish a atteint sa perfection, et il a été rappelé au Tribunal Céleste. Souvenons-nous de la parole de nos Sages: « Là où les repentis se tiennent, même un Juste parfait ne peut se tenir »

Traduit de Si’hat Hachavoua N° 921, Elloul 5764.

Tichri : Kippour

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Un cadeau pour Machia’h

Dans un village, non loin de la demeure de Rabbi Zeev de Zobriz, habitait un Juif peu recommandable qui ne perdait pas une occasion pour répandre des rumeurs calomnieuses sur ses coreligionnaires auprès des autorités. Il était solitaire et agressif; par sa conduite ignoble, il espérait sans doute s’acquérir les faveurs du gouvernement.

Même si la plupart du temps ses racontars s’avéraient faux, ils causaient de grands torts aux autres Juifs. Ceux-ci cherchaient le moyen de mettre fin à ses agissements et en arrivèrent à la conclusion que seul le Tsaddik, Rabbi Zeev, pourrait le maudire de façon conséquente afin qu’il meure le plus vite possible. Quand Rabbi Zeev entendit leur demande, bien qu’il fût horrifié au récit de ces forfaits, il refusa catégoriquement: « Maudire un Juif n’est pas un acte simple et ne doit être envisagé qu’en dernière extrémité. Je vous en prie, dit-il à la délégation de notables, restez avec moi ce Chabbat! »

Ceux-ci acceptèrent avec joie l’invitation du Tsaddik. Ils espéraient qu’au cours de la journée, ils auraient l’occasion d’expliquer plus en détails la situation et de convaincre Rabbi Zeev qu’il ne restait que cette solution.

Mais Rabbi Zeev ne voulut rien entendre ni pendant Chabbat ni même après Chabbat. Le dimanche matin, les notables le supplièrent encore une fois et il leur répondit par une histoire: « Quand Machia’h viendra et rassemblera tous les Juifs, tous les rois du monde voudront lui apporter des cadeaux. Savez-vous quels cadeaux ils pourront lui apporter? »

Les notables présents n’en avaient pas la moindre idée…

« Alors écoutez: quand Machia’h viendra, chacun sera en train de vaquer à ses occupations habituelles: le marchand de tissu vendra ses étoffes, le commerçant servira ses clients, le cordonnier réparera les chaussures et le vitrier remplacera les carreaux cassés.

« Soudain on entendra une rumeur de plus en plus forte; chacun posera ses outils et se dépêchera. Vers où peut courir un Juif? Vers la synagogue! 

« Les non-Juifs leur demanderont:  » Que se passe-t-il? «  »

« Et les Juifs répondront:  » Nous courons à la synagogue pour avoir encore le mérite d’une prière et le mérite de l’étude de la Torah «  ».

« Il y aura une longue sonnerie du Choffar et alors même les Juifs les plus endurcis abandonneront leurs activités et courront vers la synagogue.

« Puis un grand nuage s’abaissera pour emmener tous ces Juifs conscients de l’événement et une voix céleste proclamera:  » Que tous ceux qui ont attendu Machia’h prennent place sur le nuage! «  »

« Ceux qui resteront pleureront et regretteront leur passivité:  » Maître du monde! Allons-nous rester éternellement en exil? «  »

« Leur cœur brisé les amènera à retourner à D.ieu et un autre nuage, peut-être moins confortable, les emmènera eux aussi vers la Terre Sainte! »

« Finalement tous les Juifs feront « Techouva »: un troisième nuage emmènera tous les « retardataires » et Machia’h lui-même les conduira tous à Jérusalem vers le Temple reconstruit.

« Quand les rois du monde entendront le son du Choffar, ils seront bouleversés. Ils sauront que maintenant Machia’h pourra leur demander des comptes pour les persécutions qu’ils ont infligées au peuple juif tout au long des siècles. 

« Ils se rassembleront pour décider ensemble quoi offrir au Machia’h pour se faire pardonner. L’un proposera de lui offrir une couronne en pierres précieuses, l’autre s’engagera à offrir la moitié de son royaume.

« Mais l’un d’entre eux, plus intelligent que les autres, répliquera:  » Machia’h n’a pas besoin de nos cadeaux! Le monde entier lui appartient! Ce que nous pouvons lui offrir, ce qui lui fera le plus plaisir, c’est un Juif! Nous l’installerons dans une belle voiture, et ce sera sûrement le plus beau cadeau pour Machia’h! «  »

« Les rois se mettront alors à chercher dans leurs pays respectifs mais ne trouveront plus un seul Juif. Car qui aurait été assez borné pour ne pas faire « Techouva » d’une manière ou d’une autre? » « Ce n’est qu’après de longues recherches qu’ils retrouveront votre tourmenteur, celui qui vous dénonce sans cesse aux autorités! Ils le forceront à s’asseoir dans la belle voiture et l’enverront, couronné d’or, d’argent et de pierres précieuses au Machia’h.

« Quand la rumeur se répandra comme quoi les rois du monde ont préparé un beau cadeau pour Machia’h, les Juifs se moqueront de cette idée: « Quel cadeau peut-on faire à Machia’h? » Et lui-même trouvera l’idée ridicule! Mais quand les rois du monde ouvriront la portière de la voiture et que tous verront: « Un Juif! » Machia’h lui-même se lèvera et ira l’embrasser: « Un Juif! C’est le cadeau qui me fait le plus plaisir! »


Rabbi Zeev se tut un instant et dévisagea chacun de ses interlocuteurs affectueusement. « Et c’est un cadeau aussi extraordinaire que vous désirez me voir maudire? Allons, laissons-le en paix pour l’offrir en cadeau à Machia’h! ». 

Traduit par Feiga Lubecki

La prière d’un simple

Au cours de son discours, le Rabbi a évoqué une histoire contée par le Rabbi Yossef Its’hak à propos du rapport qu’avait le Baal Chem Tov avec les gens simples.

Et voici l’histoire.

Une année, le jour de Kippour, le Baal Chem Tov vit qu’une terrible menace pesait sur une certaine communauté. Ses prières furent dirigées avec insistance vers le salut de cette ville, et en particulier la prière finale de la Néïlah, pour laquelle il était l’officiant. Mais rien n’y faisait. Pire encore, son insistance ne faisait qu’accroître les accusations qui pesaient sur cette ville, et sur lui-même qui veillait à ce que des Juifs s’installent dans des contrées rurales et des petites bourgades où ils risquaient de s’assimiler aux non juifs.

La nuit était déjà tombée et le Rabbi priait encore. Les fidèles comprirent qu’il se passait quelque chose, et redoublèrent d’ardeur à la prière et à la lecture de Psaumes avec larmes et émotion. 

Parmi eux se trouvait un jeune villageois, venu passer le Saint Jour à la ville, car il n’y avait pas de Minyan dans son village. 

Il ne savait pas lire, ni même prier, et se contentait de regarder et mimer ses voisins. Lorsqu’il vit l’assistance prier avec tant de cris et de larmes, il fut très ému. Il souhaitait exprimer sa simple prière, mais ne savait prier comme eux. Au comble de son émotion, il cria de tous ses poumons « Cocorico! D.ieu, aie pitié de nous, aide tes enfants! »

De tels cris d’animaux n’étaient pas usuels dans la synagogue, et les fidèles auraient expulsé le jeune enfant si le vieux bedeau ne s’était interposé. 

Quelques instants plus tard, le Rabbi Baal Chem Tov avait terminé sa prière, et arborait un sourire, signe de la plus grande satisfaction. 

Le Baal Chem Tov raconta par la suite que l’appel pur et simple de ce jeune l’accusation qui pesait sur le Baal Chem Tov et qu’ainsi il avait pu obtenir l’annulation du mauvais décret sur la communauté.


Notes du Rav Haïm Mordekhaï Hadakov, Année 5701 Egalement rapporté dans les Lettres de Rabbi Yossef Its’hak, vol. 4, p. 314.

Une fête d’avance.

Le jour précédent Yom Kippour, l’air même de la ville de Loubavitch était empreint de sainteté. Reb Chmouel, un ‘Hassid et un érudit très respecté, était assis dans un coin de la synagogue, concentré dans son étude et sa prière quand la porte s’ouvrit avec fracas.

Un colporteur entra, jeta son balluchon sur un banc et, s’approchant de l’arche sainte, saisit le rideau brodé et se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter.

« Que t’arrive-t-il, mon frère? » demanda Reb Chmouel.

« Oïe, dit l’homme, que l’exil est long et dur! Justement aujourd’hui, je passais devant le château du Comte Lobomirsky. Chacun sait combien il est mauvais et chaque fois que je suis obligé de passer par là, je marche aussi vite que je peux. Soudain quelqu’un cria : « Hé Juif!  » Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Mais, D.ieu merci, ce n’était que le valet du Comte qui voulait m’acheter une écharpe. 

« Il me raconta que le Comte avait fait emprisonner toute une famille juive dans le donjon parce que le mari n’avait pas payé son loyer. S’ils n’ont pas remboursé leur dette d’ici demain, il les fera mettre à mort, D.ieu préserve! Oïe, si seulement j’avais cet argent…! Comme l’exil est terrible! « 

En entendant cela, Reb Chmouel quitta la synagogue et se dirigea vers la demeure du Comte. 

« Je dois parler à Son Excellence » dit-il au garde.

On le fit entrer dans le bureau du Comte. Quand celui-ci vit ce Juif, il devint furieux : « Qui t’a laissé entrer? Que veux-tu, Juif? « 

« Je veux connaître le montant de la dette de cette infortunée famille » répondit calmement Reb Chmouel.

Le cupide Comte Lobomirsky comprit en un clin d’œil qu’une aubaine se présentait à lui.

« Laisse-moi réfléchir, dit-il. Voyons donc : bien sûr, il y a le montant du loyer qui n’a pas été payé depuis plusieurs mois, puis il y a, n’est-ce pas, les frais que j’ai engagés pour « nourrir » et « loger » ces gens dans le donjon; de plus, il y a une pénalité légale. Ah, j’oubliais : il y aussi des frais importants parce que je devrais annuler la fête que j’avais prévue pour mes amis qui voulaient assister au spectacle de leur pendaison : Quel dommage, voilà qui aurait été divertissant! Bon… voyons… disons qu’il s’agit de trois mille roubles! « 

Une somme exorbitante!

« D’une manière ou d’une autre, D.ieu m’aidera à trouver cet argent, Comte Lobomirsky », dit Reb Chmouel imperturbable.

L’heure avançait. Reb Chmouel alla de porte en porte, expliquant à chaque fois combien cette pauvre famille avait besoin d’être aidée. Les Juifs de ce village étaient eux-mêmes très pauvres mais chacun fit un geste, même ceux qui n’avaient pas de quoi offrir à leurs enfants un repas digne de la fête qui approchait, donnèrent généreusement les quelques pièces de monnaie qu’ils avaient si durement économisées. Après avoir frappé à toutes les portes, Reb Chmouel n’avait récolté que quelques kopecks.

Il errait dans les rues, ne sachant que faire pour obtenir au plus vite cette somme énorme. Il arriva devant une taverne. Des échos de conversations grossières lui parvenaient, des voix imbibées d’alcool lançaient des injures, de l’argent circulait d’une table à l’autre…

Reb Chmouel eut soudain l’intuition que l’argent dont il avait besoin se trouvait peut-être là. En entrant, il fut saisi de dégoût par les odeurs de boisson et de tabac, par la bassesse des conversations. Assis autour d’une table, se trouvaient trois Juifs jouant aux cartes. 

La veille de Yom Kippour! 

En voyant Reb Chmouel, ils éclatèrent d’un rire gras insupportable. Mais Reb Chmouel se maîtrisa et leur expliqua la situation.

« Il n’y a pas de temps à perdre. Vous devez m’aider. Je dois ramasser trois mille roubles pour sauver une famille juive innocente! « 

Les trois compères se regardèrent et l’un d’entre eux eut, soi-disant, une idée géniale : « Si tu avales le contenu de cette bouteille de vodka, dit-il à Reb Chmouel, je te donne mille roubles! »

A l’approche du jeûne, Reb Chmouel n’avait bien sûr pas envie de boire toute une bouteille de vodka. Mais que pouvait-il faire? L’inconfort de cette situation n’était que peu de chose par rapport à la souffrance de cette famille. Il se força donc à boire le liquide qui lui brûlait la gorge, qui emplissait son estomac vide, qui grisait déjà son cerveau. 

« Chose promise, chose due » dit le joueur étonné mais « honnête ». Il lui donna les mille roubles.

Et les deux autres joueurs, pour ne pas être en reste, en firent de même. C’est ainsi que Reb Chmouel dut absorber, l’une après l’autre, trois bouteilles de vodka, alors que la fête approchait et qu’il lui faudrait jeûner et prier toute la journée suivante! 

Titubant, les jambes flageolantes, la tête prise dans un épais brouillard de vapeur d’alcool, Reb Chmouel avança en se cramponnant où il pouvait vers le palais du Comte. En trébuchant, il entra dans le bureau, se mit à vider ses poches devant le noble ébahi. Celui-ci n’en croyait pas ses yeux, mais il se mit à compter l’argent scrupuleusement : « Le compte est bon. Faites sortir la famille juive ».

Le père, la mère, les enfants, tous amaigris et vêtus de haillons, furent alors remis en liberté et remercièrent chaleureusement Reb Chmouel. 

Mais celui-ci n’entendait déjà plus rien. Péniblement, il mit un pied devant l’autre, et parvint, par miracle, à marcher jusqu’à la synagogue où il s’effondra.

Les fidèles arrivaient, vêtus de leurs habits de Chabbat, recouverts de leur Talit (châle de prière) fraîchement lavé et repassé.

En passant devant Reb Chmouel, vautré sur un banc, avec ses vêtements de semaine souillés par l’alcool et les vomissements, ils ne pouvaient s’empêcher de grimacer de dégoût : « Un jour comme Yom Kippour! Quelle honte se disaient-ils.

Reb Chmouel ronfla et hoqueta durant tout l’office du soir. La prière terminée, on récita les Psaumes et chacun rentra chez soi. 

Le lendemain matin, Reb Chmouel était toujours endormi dans un coin. Il était évident qu’il n’avait pas prié. Soudain il se réveilla, ouvrit avec peine un œil, puis l’autre, s’étira et se leva d’un bond. Se dirigeant droit vers l’arche sainte, il tapa du poing sur le pupitre et d’une voix tonitruante, s’écria : « Tu as enseigné que l’Eternel est D.ieu! Rien n’existe sinon Lui! « 

Le rituel de Simh’at Torah!! Horrifiés, les autres ‘Hassidim cherchèrent à le faire taire. Il outrepassait les bornes! De quel droit se mettait-il à prendre la place de l’officiant, après avoir dérangé la prière par ses ronflements d’alcoolique, et, de surcroît, en prononçant les versets de la prière de Sim’hat Torah? 


Ne savait-il pas que c’était Yom Kippour, le jour le plus saint de l’année? 

Mais le Rabbi se leva à son tour et les rassura : « Laissez Reb Chmouel. Son Yom Kippour a bien plus de valeur que le nôtre. Avec la grande « Mitsvah » qu’il a faite, il a atteint un niveau incomparable. Il a déjà dépassé Yom Kippour! Il nous attend pour la prière de Sim’hat Torah! « 

Traduit par FL 

Des Kapparot peu communes

Un vieux disciple de Rabbi Elimekekh de Lizinsk, ‘Hassid dans toutes les qualités du terme vint le consulter l’avant veille de Kippour. Avec une seule demande dans la bouche: il voulait assister à la cérémonie des Kapparot du Rabbi. 

« – Voici des dizaines d’années que je viens voir le Rabbi, et je n’ai jamais eu l’occasion de voir comment le Rabbi fait ses Kapparot. J’ai tellement envie de voir …

– Mais toi-même, comment fais tu les Kapparot?

– Moi, je suis un juif simple, répondit le ‘Hassid. Je prends un coq blanc, selon la coutume, et je suis les indications du livre, pour lire « que ceci soit mon change, …. » – Et bien tu vois, je fais la même chose. Avec une différence, c’est que toi tu cherches un coq blanc, et moi je n’y prête guère attention: blanc, noir, c’est la même chose. » Le ‘Hassid insista –comme à l’accoutumée. Il voulait voir les Kapparot telles que le Rabbi les faisait, certain d’assister à un événement hors du commun. « – Puisque c’est ainsi, je vais te donner un conseil précieux. Va dans tel village, chez tel juif. Tu verras chez lui de belles Kapparot ». Le ‘Hassid fit immédiatement préparer son attelage, et partit sur sa charrette vers ledit village. Il s’enquit de la demeure de cet homme. On le dirigea vers une auberge à l’extrémité du bourg. Il était près de minuit lorsqu’il poussa la porte d’une salle enfumée où des dizaines de paysans s’agiotaient. Qui buvait, qui chantait, qui jouait aux cartes, qui abreuvait les autres de longs discours. Il s’assit dans un coin pour voir comment les « belles Kapparot » allaient se passer. Lorsque le maître de maison s’aperçut de sa présence, il s’approcha de lui pour s’enquérir de ses besoins. « Pas grand chose, je voudrais juste passer la nuit ici. Pas de chance, balbutia l’aubergiste. Je n’ai pas de chambre à vous proposer aujourd’hui,. Et de toute façon, vous trouverez dans le village des possibilités plus convenable pour un homme comme vous. Notre ‘Hassid insista pour qu’on le laisse se reposer sur un banc jusqu’au lever du jour puis fit semblant de s’y endormir. Peu de temps après l’aubergiste commença à chasser ses consommateurs récalcitrants. Les uns gentiment, les autres avec force vociférations. Lorsque l’auberge fut vide, il ouvrit toutes les fenêtres pour en évacuer la fumée, puis s’assit à une des tables. « Femme, apporte moi le carnet qui est sur l’armoire, dans l’arrière boutique. » Il ouvrit le carnet et commença à énumérer d’une voix brisée toutes les fautes qu’il avait commises durant l’année. « Tel jour, j’ai dépassé le temps de la lecture du Chéma, tel jour j’ai fait ceci, etc. » Lorsque la confession fut terminée, il poussa un long soupir puis éclata en sanglots. « Maître du Monde, déjà l’an dernier j’ai fait repentance, et j’ai promis de me conduire comme il se doit, et ne pas refaire de fautes devant Toi. Vois quel est mon sort: des fautes, des fautes, des fautes. » Il se remit à sangloter de pklus belle. Au bout d’un certain temps, il demanda à sa femme un autre carnet, dans tel endroit. « Maître du Monde, tel jour j’ai traversé la forêt et des brigands m’ont rossé et détroussé, tel jour mon enfant est mort, tel jour il m’est arrivé ceci, tel jour… » Il ressortit ainsi tous les malheurs qui l’avaient frappé cette année là, puis se remit à pleurer. « Maître du Monde, ne T’avais je pas demandé l’an dernier de me donner une année bénie de bonnes choses, de vie, de paix. J’ai cru en Toi et j’ai été sûr qu’il en serait ainsi. Et en fin de compte quel a été mon année?  » Un long silence entrecoupé de soupirs. « On est maintenant la veille de Kippour, et il faut qu’on fasse la paix entre nous. Maître du Monde, oublions nos reproches mutuels. Tu ne me dois plus rien, et je ne te dois plus rien. » Il prit les deux carnets, les ficela ensemble, les fit tournoyer au-dessus de sa tête. « Ceci est mon change, ceci prend ma place, ceci est mon expiation… » Puis jeta les cahiers par la fenêtre. Le ‘Hassid avait assisté à tout cela médusé. C’est vrai qu’il venait d’assister à des Kapparot hors du commun. Emu, il quitta discrètement l’auberge et eut longuement le temps de méditer sur la simplicité et la sincérité de l’aubergiste dans ses relations avec le Tout Puissant. Il arriva peu avant l’aube chez Rabbi Elimekekh, et fut admis immédiatement dans la chambre du Rabbi, qui lui demanda de raconter tout ce qu’il avait vu.

Le Rabbi fut très satisfait de la leçon que son ‘Hassid venait de prendre. 

Kippour dans un camp de travaux forcés

Rabbi Israël Spira, le Rabbi de Bluzhev était Rav de Prochnik, en Pologne, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Il a livré quelques-uns uns de ses souvenirs au Jewish Observer de Juin 1978. Cela se passe dans le camp de travail de Lemberg Yanowsky, quelques jours avant Yom Kippour. Comme ailleurs, dans les autres ghettos et camps de travail, les tortionnaires nazis avaient choisi des juifs pour surveiller les travailleurs juifs et les pressuriser jusqu’à leur ultime souffle. Le chef surveillant à Lemberg, était un juif nommé Schneeweiss, dont la cruauté n’avait d’égal que la haine que lui rendaient ses frères.. Comme ses semblables à la botte des nazis, son plaisir avide de satisfaire ses maîtres pour en tirer quelques croûtons de pain supplémentaire ou quelques jours de vie de plus, le menait à être encore plus cruel qu’eux-mêmes. Les nazis quant à eux se délectaient de ces juifs qui opprimaient d’autres juifs. Yom Kippour arrivait. Certes on pouvait s’arranger avec le jeune. Il était clair que jeûner représentait un risque fatal, les rations quotidiennes suffisant à peine à nourrir les travailleurs. D’ailleurs les Rabbins consultés sur le sujet étaient unanimes: « La Torah ordonne de manger dans de telles conditions, et interdit de prendre le risque de mourir de sous nutrition. Nous n’avons pas le droit de hâter la mort, même si nous sommes trop petits pour comprendre le sens de notre vie dans de telles conditions ». Malgré ceci il y avait quelques entêtés pour qui un jeune de Kippour, une paire de Tefiline, un morceau de Matsah ou une sonnerie de Choffar, quelques gouttes d’huile pour allumer une lampe de Hannoucah, un Minyan … valaient suffisamment pour risquer de prendre une balle, ou simplement une bastonnade. Ils ‘étaient regroupés autour de leur chef spirituel dans le camp Yanowski de Lemberg. « Rav Spira, Yom Kippour arrive. Qu’allons nous faire, Comment est ce possible de le profaner et de travailler ce saint jour comme un autre jour? » Le Rabbi était toujours ému de voir le courage de ses juifs. Il leur promit de faire quelque chose. Il partit à la rencontre de Schneeweiss. « Monsieur le Surveillant Chef, vous savez certainement que Kippour approche. Je suis Rabbin, et il m’importe de respecter ce saint jour. Un groupe de mes disciples est avec moi. Nous ne vous demandons pas de nous exempter de travail, mais de nous donner un travail qui ne soit pas une transgression des interdictions de travailler de ce jour. Nous sommes prêts à faire plus de travail les jours suivants pour que les quotas soient respectés. » A vrai dire, parler ainsi à Schneeweiss était déjà un acte de courage, car il était bien peu ami des juifs pratiquants, et avait de plus un pouvoir de vie ou de mort sur ses travailleurs. Il aurait pu utiliser cette demande comme un acte de rébellion, et se faire valoir un peu plus aux yeux de ses maîtres, en dénonçant « la paresse des rabbins qui cherchent tous les moyens de saper la victoire de la race supérieure avec des prétextes fallacieux ». Schneeweiss laissa entendre qu’il réfléchirait. Le lendemain, il fit savoir au Rabbi qu’il était disposé à laisser un nombre restreint de travailleurs nettoyer les appartements des officiers du camp. Mais en aucun cas il ne les défendrait si les allemands s’apercevaient de quoi que ce soit. Dans tous les cas, il ne devait pas rester un grain de poussière à la fin de la journée, sous peine de… C’est donc un office de Kippour inhabituel que dirigea le Rabbi de Bluzhev cette année là, avec quatorze disciples. Il était debout sur un rebord de fenêtre, nettoyant les vitres, tandis que les élèves balayaient, époussetaient, mettaient de l’ordre. Ceci en récitant les prières du jour comme s’il était le chantre devant toute la communauté. A midi, le chariot du repas fut apporté. Nul n’y prêta attention, tant ils étaient occupés à prier – ou à balayer. Lorsque les Allemands vinrent contrôler le travail de leurs hommes de ménage de ce jour, tout fut excellent. Jusqu’au moment où ils tombèrent sur le chariot. « Juifs, bouffez ça tout de suite! » Rabbi Spira se dirigea vers les officiers et leur expliqua qu’aujourd’hui c’est le saint Jour de Kippour, qu’ils ont travaillé loyalement malgré ceci, que le travail a été très bien fait, et qu’ils demandent à être dispensés de manger puisque leur loi le leur interdit, et que ceci ne les empêchera pas de poursuivre leur travail dans les meilleures conditions. Les officiers étaient furieux. Ils firent venir Schneeweiss. Le surveillant Chef s’approcha en tremblant. « Ces chiens de juifs refusent de manger. Occupe-toi d’eux. On revient dans deux heures, et s’ils n’ont pas mangé, on te descend. » Schneeweiss se redressa, ouvrit sa chemise et leur répondit: « Je n’ai pas l’intention de les forcer à manger. Moi-même je jeune aujourd’hui. Si vous voulez me tuer, tuez-moi tout de suite. » Un allemand sortit son arme, mais Schneeweiss resta ferme. Un coup partit, et Schneeweiss s’écroula par terre. Ainsi le maudit Schneeweiss était devenu Schneeweiss le martyr, le saint. Les allemands se tournèrent alors vers les prisonniers juifs, qui étaient prêts à subir le même sort. « continuez à travailler. La nourriture sera jetée, et vous ne recevrez rien jusqu’à demain matin. Au boulot! »


Qui peut sonder le fond d’un cœur juif? Qui sait quelles élévations l’âme juive peut atteindre? 

Extrait du site de Aharon ALTABE

Vol de kapparot

25 Septembre 2001 Avant veille de Kippour 5762, certes, mais aussi période de grande tension en Terre Sainte comme dans bien d’autres endroits. On redoute des attaques terroristes, et surtout des attaques aussi innovantes que sophistiquées. C’est donc avec rapidité que les forces de sécurité se mobilisent lorsqu’on apprend qu’un avion de type Ultra Léger Motorisé survole Eilat. Une infiltration terroriste à partir de la Jordanie! Qui peut savoir qui conduit cet avion, quelle est sa cible et quel est son potentiel nuisible: explosifs, toxines ou toxiques… Mis en garde par hauts parleurs, entouré d’hélicoptères de l’armée prêts à le « descendre » à la moindre escapade, l’intrus finit par atterrir après vingt minutes de poursuite, sous haute surveillance policière. A la surprise générale, descend de l’engin, un barbu plutôt terroriste version intellectuel plus que kalachnikoff, le Rabbin Shimon Eizenbach, avec un cageot contenant un coq et une poule. Il était tout bonnement parti avec un pilote pour promener les volailles au dessus de la tête de ses concitoyens d’Eilat, dans la plus innovante tradition des kapparot. C’est ainsi qu’il s’était acquitté de l’antique usage des veilles de Kippour, lorsqu’on demande pardon à D.ieu et que l’on agite un gallinacé au dessus de sa tête en priant « Ceci est mon change, ceci prend ma place, ceci est mon expiation… » Les poulets eux n’étaient pas très contents de la mobilisation générale entraînée par toute cette agitation et emmenèrent le rabbin et son Icare au poste de police. S’il avait effectivement demandé les permissions adéquates du contrôle aérien, il avait omis de prévenir la police et l’armée. Malgré le procès dont il est menacé, le Rabbin Eizenbach a déclaré qu’il était heureux d’avoir réalisé le rituel des kapparot pour sa vile, puis est parti procéder à l’abattage des poulets selon la tradition. 


Jerusalem Post, 26 September,2001. Extrait du site de Aharon ALTABE

Sauver une âme juive!

Narewka, Biélo Russie. Durant ces dix jours de pénitence, même le ciel participe aux préparatifs de Yom Kippour. Une pluie drue tombe sans cesse de lourds nuages où le noir l’emporte sur le gris. Un gris qui se fond à l’horizon au gris des chemins boueux du village et ses alentours. Les modestes demeures couvertes de paille du quartier juif semblent s’être resserrées entre elles pour mieux affronter la rigueur du Jugement. Tôt le matin, les rues s’emplissent de ces ombres qui se pressent pour aller aux Seli’hot et les juifs s’attardent aux prières dont le murmure déborde les murs de la synagogue. La vie familiale se renforce: on parle plus gentiment entre maris et femmes, on évite de lever la main sur les enfants … et les enfants évitent d’obliger leurs parents à le faire. Tous se doivent d’arriver unis et forts devant D.ieu pour ce jour du Jugement. Pas étonnant que l’on commerce moins, qu’aucun coche ne s’écarte de la ville. Qui donc quitterait son foyer à l’approche du jour solennel? C’est là tout le problème de Baroukh. Il cherche avec entêtement un cocher qui accepte de braver les éléments déchaînés et soit prêt à quitter la ville pour l’emmener à Stuhlin. Chez le Rabbi! Mais personne ne veut en entendre parler. A vrai dire, Baroukh serait bien resté chez lui. Si les conditions du voyage et l’idée de laisser seuls femme et enfants ne suffisent pas à vous expliquer pourquoi, il faudrait que je vous parle de la fureur de la maîtresse de maison… Mais Baroukh n’y pouvait rien. C’est le Rabbi lui-même qui lui avait demandé, lors de son séjour habituel de Chavouot, de revenir pour Yom Kippour. Allez faire comprendre ceci à la maîtresse de maison! Finalement Baroukh fit appel à un cocher non juif, le gardien du cimetière qui accepta de le conduire à Stuhlin. A peine furent ils sortis de la ville que les ennuis commencèrent. Ici, une roue se cassa. Là la charrette s’enfonça dans une boue épaisse. Plus loin c’est un essieu qui se manifesta. On aurait dit que le Satan en personne s’était mis de la partie pour empêcher Baroukh de satisfaire la demande de son Rabbi. Baroukh éleva la voix pour stimuler le cocher. Mais à quoi bon crier alors que la charrette dérapait, que le cheval glissait hors de la route, et qu’après quelques pas une autre pièce se cassait, un nouvel obstacle bloquait la route… La nuit venue ils firent un bref arrêt dans une auberge, qu’ils quittèrent tôt le matin pour poursuivre la route. La pluie battante avait transformé le chemin en un vaste marécage, dans lequel le cheval avançait pas à pas. On avançait sûrement et lentement … dans l’après-midi. Baroukh pensait aux autres juifs, qui avait déjà prié Min’ha, s’étaient mis à table ou même l’avaient déjà quittée, étaient prêts pour le jour solennel. Et lui Baroukh, le ‘Hassid pour qui la moindre demande du Rabbi était un ordre, était perdu dans une plaine de boue interminable, loin de toute communauté, loin des siens, loin de son Rabbi pour qui il avait entrepris ce voyage insensé. La lumière du jour baissait, et la pluie redoublait. De loin on apercevait une forme de baraque isolée sur le bord de la route. « Peut être un juif habite ici » se rassura Baroukh en désignant la direction à son cocher. Ils furent accueillis par les aboiements d’un grand chien noir qui émergea de la maison. A la fenêtre apparut un paysan. « Eh, juif, qu’est ce que tu fais dehors par un temps pareil? Fais le rentrer, par un temps pareil on a pitié même des chiens errant » enchaîna la paysanne. Trempé jusqu’aux os, grelottant, Baroukh s’écroula sur un banc près de la cheminée et se mit à pleurer. Kippour aux côtés de ses enfants, il n’avait pas. Kippour avec un Minyan et une communauté, il n’avait pas. Et plus que tout Kippour chez le Rabbi, et à la demande du Rabbi il n’aurait pas non plus. Il fallait bien s’y résoudre, il passerait ici dans la plus grande solitude le saint jour du pardon! Les yeux embués de larme, il se leva, revêtit son Kittel, s’enveloppa dans son Talith. Et commença à prier le cœur serré. Lorsqu’il entama le « Kol Nidréi », il se sentit déjà soulagé. Le poids qu’il avait sur le cœur semblait moins lourd. Les mots s’envolaient au fur et à mesure que la mélodie traditionnelle l’emportait. Plus rien n’existait sinon lui et son Créateur, et il éleva la voix, comme s’il était le ‘Hazan de cette communauté absente qu’il aurait aimé trouver dans cette solitude. Sa voix empreinte de tristesse et d’espoir, de crainte et de certitude parcourait certainement toute la campagne alentour pour y diffuser la Sainteté du Jour. L’écho semblait reprendre de l’infini « et D.ieu répondit: je pardonne comme tu l’as demandé ». Comment décrire la joie de Baroukh dans sa prière. Il n’était plus perdu dans un océan de boue dans lune maison étrangère. Il était là devant le Rabbi, chantant et dansant au moindre signe, au plus petit regard du Rabbi. Un cri strident suivi d’un bruit de chute le tira de son extase. Baroukh se précipita vers la chambre de son hôte. La paysanne gisait au sol, et son mari lui frottait les tempes avec un torchon imbibé de vodka. « Quel malheur! On était en train d’écouter ta prière, et tout d’un coup elle a perdu connaissance. Reste là, je vais chercher un médecin! » dit il avant de disparaître sous un épais manteau et de se jeter dehors. La paysanne fit signe à Baroukh de s’approcher. 


« Quand j’avais sept ans, toute ma famille est morte dans un pogrom. Une famille chrétienne a eu pitié de moi et m’a recueillie… Avec le temps, je me suis mariée à cet homme, et j’ai complètement oublié mon origine juive… Ton « Kol Nidréi » m’a réveillée. Je me suis mise à trembler, et tout m’est revenu… Mes années d’enfance, mon père qui nous bénissait d’une voix tremblante la veille de Yom Kippour, les mains posées sur nos têtes… Et ma mère, au regard triste et empli d’amour pour ses enfants. Ce n’est pas possible, je dois revenir chez les miens, ça ne peut plus durer… Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E’had … » Elle tourna sa tête et se tut… Baroukh savait maintenant pourquoi le Rabbi l’avait envoyé dans cette plaine perdue. Sauver une âme juive!


Traduit de Otsar Ha’hag, Yom Kippour Mena’hem Mandel, Jérusalem 5745 Extrait du site de Aharon ALTABE

Un Kippour avec Reb Leïb Sarah’s.

Des pluies torrentielles avaient obligé les voyageurs à se réfugier dans les auberges ou abris de fortune que la campagne russe pouvait leur offrir. C’est la raison pour laquelle le saint Rabbin Reb Leïb Sarah’s se trouvait à l’entrée ce petit village, bien loin de la ville où il s’était préparé à passer le saint Jour de Yom Kippour. Après avoir scruté ce qu’on pouvait apercevoir sous les tornades de pluie, il décida que c’est ici qu’il serait obligé de passer la fête. Qui mieux que lui qui parcourait sans cesse monts et forêts pour y trouver des juifs perdus voire égarés pouvait être certain que c’est la main de D.ieu qui l’avait amené dans ce petit village? Il parvint à trouver l’aubergiste juif du village, et y entra dans l’auberge dégoulinant de pluie. Quelle ne fut pas la joie de l’aubergiste! « Grâce à D.ieu, un juif de plus sera parmi nous à Yom Kippour et nous pourrons prier avec lui! » « Il y a donc dix juifs dans ce petit village? Non, Rabbi, mais deux villageois des alentours se déplacent pour la fête et complètent le Minyan de dix hommes juifs indispensable. » Reb Leïb Sarah’s était heureux de pouvoir prier avec une communauté. L’aubergiste lui prépara une chambre, des vêtements secs. Reb Leïb partit se tremper dans la rivière proche pour se purifier pour le saint jour. L’après midi touchait à sa fin. L’aubergiste avait préparé une table de fête pour sa famille et son illustre invité, mais scrutait d’un air inquiet le chemin à l’entrée du village. Il fallut bien se rendre à l’évidence: les deux juifs attendus n’étaient pas là, et n’arriveraient pas. Ils étaient neuf dans l’auberge, à lire les Psaumes et les confessions qui précèdent le début de la prière. Reb Leïb leva les yeux de son livre et se rendit compte du désastre. « Il a du leur arriver quelque chose. Ce ne sont pas des gars que les intempéries arrêtent, et ils sont toujours venus pour prier avec nous à Yom Kippour! » Peut être il y a-t-il encore un juif qui habite dans les environs? tenta Reb Leïb. Non. Ou peut être un juif perdu, qui a quitté la vie juive? Un juif renégat avec nous?!! Comment est ce possible? Sachez qu’un juif reste toujours un juif, et qu’il peut revenir à D.ieu et à ses commandements tant qu’il est vivant. Serait il tombé dans le plus profond de l’abîme, il peut ressentir des regrets et les portes du repentir ne sont jamais fermées. Même devant le pire des renégats. … Le silence fut rompu par un des villageois. « C’est vrai, on a ici un juif perdu. Mais quel bonhomme! Le seigneur du château en personne. On dit de lui qu’il est d’origine juif. Oui, Oui. Un vrai renégat. Voici des dizaines d’années qu’il a abjuré. Il a sûrement même oublié ses origines. Une vieille histoire renchérit un autre. Il a une soixantaine d’années, et est le fils d’une famille de paysans juifs. Pauvres et simples, éloignés de toute pratique juive. Pas étonnant qu’il ait passé sa vie à courir derrière le luxe et les honneurs, et il les a rattrapés. Il a touché à tout dans sa jeunesse pour gagner sa vie, et a trouvé grâce aux yeux d’un noble qui l’a aidé. En quelques jours, il en a fait un « goy »: Ses vêtements ont changé, sa chevelure a poussé avec des bouclettes à la mode, il a appris la chasse, la musique, les « bonnes manières ». Au bout d’un an, on racontait dans le village qu’il s’était converti pour épouser la fille du noble et devenir l’héritier d château. L’épreuve avait été trop difficile pour ce pauvre garçon issu de la misère. A-t-il des enfants, demanda Reb Leïb Sarah’s? Non. Sa femme est morte il y a un certain temps, et il est resté seul. Enfermé et solitaire. Ce que l’on sait de lui, c’est sa haine des juifs, et nous n’avons aucun lien avec lui. Quelqu’un a-t-il essayé de lui parler? D.ieu garde! On dit qu’il y a dans son jardin une fosse dans laquelle il jette tous les visiteurs indésirables. C’est ce que faisait déjà son beau-père. Reb Leïb Sarah’s n’en demanda pas plus. Le temps était précieux, surtout un jour de Kippour. Vêtu de son Kittel, il sortit seul sous la pluie et se dirigea vers le château. Les villageois auraient bien tenté de l’en dissuader, mais son visage rayonnant de sainteté les avait arrêté. Lorsqu’il arriva aux portes du château, il dut frapper bien fort pour que le bruit soit plus fort que le tonnerre. Les gardiens, sidérés de voir un juif s’aventurer avec tant d’audace au château le laissèrent rentrer sans souffler un mot. Là, dans la grande salle du château, face à la cheminée, était assis un vieillard. Seule la lumière rougeâtre des braises qui s’éteignaient éclairait son visage. A ses pieds, un énorme chien noir, qu’il caressait d’une main. Et dans l’autre main, un verre d’alcool qu’il savourait. Il était trop occupé à observer l’âtre pour percevoir l’arrivée de Reb Leïb. « Valentin, qu’attends tu pour remettre du bois, le feu va s’éteindre! Tant qu’il reste une braise, le feu peut reprendre! » C’est à ce moment là qu’il perçut un bruissement inhabituel et tourna la tête. Il se leva, rouge de colère, prêt à déverser sa colère sur son visiteur inattendu, sur ces gardiens insensés qui laissent entrer n’importe qui, et de surcroît un juif! Allait il lâcher le chien, s’emparer d’une arme… Il resta immobile, dévisageant Reb Leïb qui ne le lâcha pas du regard. Il finit par baisser les yeux. La sainteté de son hôte avait eu raison de son courroux. Reb Leïb rompit le silence. « As tu entendu ce que tu as dit? Tant qu’il reste une braise, le feu peut reprendre! » … Je m’appelle Reb Leïb Sarah’s. J’ai eu le mérite d’être élève du Saint Baal Chem Tov, que tant de nobles ont connu et apprécié. Ce Saint a déclaré que chaque juif, où qu’il se trouve, doit faire sa prière. Comme le Roi David l’a dit dans les Psaumes « Sauve moi du sang, D.ieu ». Or le mot « damim, sang » signifie aussi l’argent. Et David annonce: « évite moi de faire de l’argent ma divinité ». Résister à l’épreuve de la richesse est bien difficile, et il faut admettre que tu n’as pas réussi. Pour de l’or, de l’argent, des pierres, tu as renoncé au D.ieu de tes ancêtres, tu as apostasié. Mais la voie n’est pas fermée, même pour toi. On peut acquérir son monde futur en un instant, et le moment est venu pour toi. Je te mets en garde, ne perds pas cette occasion, ni ta part de vie, ta vie du monde futur. Dans quelques instants le soleil va se coucher, et commencera le grand jour, ce jour où chaque juif peut arriver au pardon de son Créateur. Et la première Mitsvah que tu feras ce jour là c’est d’être le dixième de l’assemblée. Viens prendre ta part, dont il est dit « et le dixième sera sanctifié pour D.ieu ». Reb Leïb Sarah’s avait terminé de parler, et le seigneur restait muet. Terrifié par le regard du Juste, son accoutrement, le ton de son discours, il semblait pétrifié. Pâle, il revoyait défiler son enfance: en haillons, dans la petite synagogue, aux pieds de son père qui s’accrochait au livre de prière comme un désespéré s’accroche à un tronc qui flotte. Et ces mots de prière qu’il prononçait à grand peine, mais avec ferveur. Il tourna la tête pour chercher une aide que nul ne pouvait lui donner. Il saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Reb Leïb Sarah’s l’avait déjà précédé et se hâtait vers l’auberge. Dans l’auberge, la tension était à son comble. Qui savait ce qui pouvait leur tomber sur la tête à cause de l’audace de leur étrange invité? Le seigneur était capable de tout pour se venger d’une telle impudence. Lorsque la porte s’ouvrit, tous retinrent leur respiration. Reb Leïb fit irruption, le visage en feu, et derrière lui, la tête basse, le redoutable seigneur! Sans perdre de temps, Reb Leïb tendit un Talith au seigneur et lui fit signe de s’en couvrir. Puis il sortit de l’Arche deux rouleaux de la Loi, selon l’usage de Kol Nidréi. Il tendit l’un à un des villageois et l’autre au seigneur. Il poussa un profond soupir, se plaça devant le pupitre et commença la prière du Kol Nidréi: « Avec la permission, de D.ieu et la permission de la communauté, nous permettons la prière avec les renégats … » Un fort coup de tonnerre ponctua sa phrase. Le seigneur éclat en sanglots déchirants, et tous se mirent à pleurer avec lui. Reb Leïb poursuivit l’office, entrecoupé de soupirs et de pleurs qui soulevaient l’assistance. Le seigneur resta debout toute la soirée, la tête baissée, courbé, soumis. La sainteté du Tsaddik agissait sur lui et « nettoyait » les années d’égarement. Nul ne voyait son visage, caché sous le talith, mais on entendait ses pleurs, on voyait le flot de ses larmes. Jamais les villageois n’avaient eu un tel Kippour empli de ferveur, d’enflamme ment, de sensations d’élévation spirituelle. Le lendemain, la même scène se reproduisit. Le seigneur resta entouré de son Talith toute la journée, et l’on n’entendit que des larmes et des gémissements. Lorsque le jour tira à sa fin, à l’office de Néïla, il se mit à bouger d’un bout à l’autre de la pièce, puis s’approcha de l’Arche, étreignit les Rouleaux de la Loi et cria du plus profond de lui « Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E’had ». Dehors la tempête s’était arrêtée. Les derniers rayons du soleil inondaient la pièce, et on entendait le sifflement des oiseaux sur les arbres. Le seigneur s’arrêta quelques instants pour prêter attention à l’hymne que la création entonnait à son Créateur, puis s’écria  » Ado-naï hou haElo-him ». La phrase fut dite sept fois, selon l’usage de la Néïla, pour signifier l’acceptation de la Royauté Divine. A chaque fois, sa voix se faisait plus forte, et il se redressait encore un peu plus. Son visage découvert apparut à tous rayonnant et purifié. Puis il s’écroula sans vie sur le sol.

Il restait encore à prier l’office du soir, Maariv, mais il n’y avait plus dix hommes! Reb Leïb, par le mérite de qui le seigneur avait fait repentance déclara « Il a le mérite d’être parti en prononçant le Nom de D.ieu. Il fait maintenant partie des Justes; ceux dont il est dit que même morts ils sont appelés « vivants ». Et s’il en est ainsi, nous pouvons l’associer au Minyan. « Vehou Ra’houm … Et Lui dans sa Miséricorde il pardonne le péché » (premiers mots de l’office du soir). Le soir même, le seigneur fut porté en terre dans le cimetière juif du village, sous les soins de Reb Leïb Sarah’s. Les années passèrent, mais jamais Reb Leïb n’oublia cet homme, et chaque année, à Yom Kippour il disait un Kaddich pour l’élévation de son âme. Traduit de Otsar Ha’hag, Yom Kippour Mena’hem Mandel, Jérusalem 5745

La porte est ouverte

Chnéour fils de Ephraïm était un des notables de la ville de Bodon. Il était riche, comblé, honoré des siens comme des Gentils de sa ville, était réputé pour sa bienveillance et fréquentait l’aristocratie locale. Il tomba un jour amoureux d’une femme non juive, pour laquelle il abandonna femme et enfants, à la grande honte des siens et de toute la communauté juive de sa ville. On n’avait jamais vu une telle exaction à Bodon, et les dirigeants de la communauté décidèrent de passer à l’action pour l’amener à abandonner son erreur. Après des mises en garde répétées, ils décidèrent de l’attraper et lui couper sa barbe, afin que tous voient et craignent le péché. Lorsque Chnéour eut vent du projet, il se précipita chez le prêtre et se convertit pour échapper à ses poursuivants. Chnéour différait toutefois des renégats « usuels ». Il était resté un ami des Juifs. Il continuait chaque vendredi à distribuer des dons aux nécessiteux de la ville pour les besoins de Chabbath, et même plus qu’auparavant. Il ne manquait pas une occasion d’intervenir auprès des autorités locales pour alléger les souffrances des Juifs. A vrai dire, au début, on craignait beaucoup de ses bontés. Ne dit on pas que rien de bien ne peut sortir d’un méchant? Il fallut bien se rendre à l’évidence: Chnéour aimait réellement ses juifs. Son dévouement, les risques qu’il prenait à chaque fois ne pouvaient être des calculs perfides. Sa réputation de bonté lui valut de nombreuses visites, et les occasions ne manquèrent pas d’aider ses frères, de sa poche que par ses interventions auprès des princes. Son soutien aux juifs ne lui valut pas que des amis. On se méfiait beaucoup dans la ville de ce « nouveau chrétien » si proche de ses frères. On commença par se moquer de lui, l’humilier puis lui faire mille et une misères, avant de lui nuire ouvertement. Lorsqu’il parvint à déjouer un complot qui visait à déguiser en crime rituel un meurtre, rien n’alla plus. Le coupable fut exécuté, et lui mis au ban parmi les Gentils. Sa maison fut assaillie, pillée, et il fut roué de coups. Sa côte n’était pas plus forte chez les Juifs. Il avait deux fils, Avraham et Ephraïm, attachés au judaïsme. Ils fréquentaient régulièrement la synagogue, où l’on prenait soin de ne faire aucune allusion à leur père. Pour ne pas les vexer, bien sûr, mais aussi pour ne pas avoir à prononcer le nom d’un impie. Tous s’en accommodaient de ce silence, sauf les « gabbaïm » (administrateurs de la synagogue). Il est en effet d’usage d’évoquer le nom de quelqu’un en le mentionnant « untel fils d’untel ». Or comment pourraient ils appeler ces deux fils à la lecture de la Torah s’ils devaient prendre soin de ne pas mentionner leur père? Ils pouvaient certes se contenter d’appeler « Que vienne Avraham » « Que vienne Ephraïm » comme on le fait parfois pour des enfants de père inconnu… Le Rav n’était pas plus à l’aise sur la question. Il préférait les nommer selon l’usage « fils de Chnéour », mais c’était contraire à l’avis de deux grands décisionnaires, Rabbi Yéhouda Ha’Hassid et Rabbi Israël Isserlin. Il adressa la question à deux « géants » de l’érudition de son époque, le Rav Méïr de Padoue et le Rav Aharon HaLévy de Constantinople, l’auteur du « Zekan Aharon ». Les deux érudits convinrent avec lui qu’on pouvait nommer les enfants du nom de leur père. Le Rav Méïr de Padoue rajouta que compte tenu des bonnes actions -par ailleurs- du père, il fallait veiller à ne pas lui fermer les portes de la synagogue, car à l’évidence cet homme n’avait pas réellement choisi le christianisme. Ce ne furent pas des années faciles pour Chnéour. Brisé moralement et blessé dans sa chair, il endura des années de souffrance et de regrets, en proie à l’hostilité des juifs et au mépris des chrétiens. Il dut déménager plusieurs fois pour échapper à la haine de ces derniers, mais fut toujours retrouvé, reconnu, montré du doigt. Ce n’est que ses dernières années, après le décès de sa femme non juive que les poursuites cessèrent. Sentant sa dernière heure venir, on était à la veille de Yom Kippour, il demanda à être transporté dans la grande synagogue de Bodon. La synagogue était pleine de fidèles réunis dans la ferveur des derniers instants qui précèdent le Kol Nidreï. L’entrée du vieillard sur une civière glaça d’effroi la communauté. D’une voix lente et sourde, il s’adressa au public: « Messieurs, mes frères, Assemblée d’Israël. Je tiens à confesser publiquement mes fautes. C’est vrai, j’ai fauté, j’ai éteint volontairement l’étincelle de l’âme juive qui m’a été donnée à ma naissance, j’ai renié le D.ieu d’Israël, le D.ieu de mes pères, celui qui nous a accompagnés depuis que le Peuple Juif est devenu un peuple, et a été à nos côtés en toutes circonstances. Mais si l’on dit que même à l’entrée de la tombe, la porte est ouverte au repentir, à plus forte raison pour celui qui a eu des regrets toute sa vie. Mes actions prouvent suffisamment mes intentions. Vous savez ce que j’ai entrepris pour le bien de la communauté. J’ai mis en péril mes biens, ma vie, pour vous sauver de l’exil et de la destruction. Mon Créateur sait ce que j’ai souffert dans mon corps, combien de larmes j’ai versées, combien de jeunes j’ai fait, combien de mortifications je me suis imposées pour pardonner la faute que j’ai commise en cédant aux passions de mon cœur et aux envies de mes yeux. Mes frères, participez à ma tristesse et implorez pour moi la miséricorde du D.ieu clément et patient qu’il pardonne à un pécheur comme moi qui revient de tout son cœur. Mes frères, je vous en supplie, veillez à ce que l’on dise Kaddich chaque année pour l’élévation de mon âme. » L’assemblée était sidérée et certains versaient des larmes. Avant même que le ‘Hazan ait le temps de commencer Kol Nidreï, Chnéour tint à marque l’acceptation de la Royauté Divine en s’écriant « Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E’had » et mourut devant toute l’assemblée. Emus, les membres de la communauté acceptèrent avec l’accord du Rav et des dirigeants de la ville que chaque année, à dater de ce Yom Kippour, on dirait Kaddich pour l’élévation de l’âme de Chnéour. De nombreuses années plus tard, lorsque l’auteur du « Chaaréi Ephraïm » prit la direction spirituelle de la communauté, il s’étonna de cet usage de réciter Kaddich juste avant le Kol Nidréï, et une fois mis au courant il prit ainsi la coutume d’étudier la Michna « Chivat Yamim kodem Yom Hakippourim » (sept jours avant Yom Kippour…) qui commence par la lettre Chin comme Chnéour, puis de réciter Kaddich. 

Traduit de Otsar Ha’hag, Yom Kippour Mena’hem Mandel, Jérusalem 5745

La définition d’un Tsadik

Un des ‘Hassidim du Rabbi Chalom Ber de Loubavitch était très riche mais était lui-même un juif simple. Le Rabbi lui manifestait une certaine proximité et il se permettait de poser des questions que personne d’autre n’aurait jamais osé poser. Il demanda une fois au Rabbi. « Qu’est ce qu’un Tsadik? Mais, s’il vous plait, ne me donnez pas une réponse inaccessible, mais répondez moi dans des termes simples que je puisse moi-même comprendre. » Le Rabbi lui dit alors: « Un Tsadik, c’est quelqu’un qui pendant la prière d’un jour ordinaire ressent une.ferveur et un élan de Techouva comparable à ce que tu éprouves au moment de la prière de Neïla, à la conclusion deYom Kippour… »

Lu dans ‘Il était un foi », ‘Habad à Neuilly sur Seine, N° 108.

Kippour à Kouzhnits

Il était bien tard, à Kouzhnits, cette veille de Kippour. Les derniers rayons du soleil jouaient à cache cache sur le toit des maisons. Les derniers retardataires se pressaient dans les ruelles désertes de la ville, qui serrant sous le bras un livre de prières, qui tirant son enfant à grands pas. Par contraste, la synagogue ressemblait à une ruche. Ici on terminait d’enfiler le « kittel », robe blanche traditionnelle aux jours de Kippour évoquant un linceul. Ici quelques juifs se hâtaient de se vêtir du Talith avant la tombée de la nuit. Ailleurs, on lisait des Psaumes, d’autres récitaient le rituel de « vidouï », confessions, en se frappant la poitrine. D’autres attendaient tout simplement que le Rabbi commence le « Kol Nidréi », l’annulation des vœux envers D.ieu, vœux que l’on aurait pu prononcer sans trop y prêter garde. Mais contrairement à son habitude, le Rabbi tardait à entamer la prière. Debout à sa place au fond de la synagogue, près de l’Arche Sainte, le Rabbi restait immobile, entouré de son Talith qui en cachait le visage. La nuit était déjà tombée, que rien n’avait bougé. Un grand silence s’était installé dans la salle de prières, et des centaines de regard étaient tournés vers le Rabbi, attendant qu’il s’approche de l’Arche Sainte, l’ouvre et prenne le premier Sefer Torah pour commencer le « Kol Nidreï ». Chacun fouille au fond de lui-même pour y chercher une faute, une demi-faute, un zeste de quelque chose qu’il n’aurait pas encore « nettoyé » avant Kippour, et que le Rabbi veut lui donner l’occasion de réparer avant le jour terrible. Mais le Rabbi ne bougeait pas. Les proches du Rabbi se tournèrent vers Reb Yéro’ham, le bedeau. Peut être sait il quelque chose de cet étrange imprévu. Reb Yéro’ham se fraye un chemin jusqu’à Rabbi Elyakim, le fils du Rabbi, et lui murmure quelque chose à l’oreille. « Non, non  » comprennent tous les ‘Hassidim à voir Rabbi Elyakim agiter sa tête. Non, il n’ira pas déranger son père, le Rabbi, dans ses saintes pensées. Deux heures se sont écoulées. Même les bougies commencent à fondre dans la chaleur de la synagogue. Les fidèles se serrent encore un peu plus pour apercevoir le Rabbi de dos. Ne dit on pas dans les livres de Kabbalah que le soir de Kol Nidreï les âmes se pressent dans la synagogue pour revenir demander pardon à D.ieu et chercher une réparation à leur vie terrestre? Tout à coup, le Rabbi se retourne vers l’Assemblée. Le visage pourpre, de la couleur du four le jour de la cuisson des Matsot. Les sourcils froncés, le visage sévère. – « Il y a-t-il ici un habitant de Filabvé? » Pas de réponse. – « Peut être l’un d’entre vous connaît cette ville? » Du fond de la salle de prières, une voix rompt le silence pour répondre au Rabbi. – « Saint Rabbi, j’habite un village près de Filabvé, et je connais bien cette vile car je m’y rends régulièrement pur y vendre les produits de ma ferme. – Connais tu le Comte Tchirinski et son chien? – Oui Rabbi je le connais lui et son énorme chien. – Peux tu raconter dans quelles circonstances le Comte a acheté ce chien? – Oui Rabbi, c’est une histoire qui a fait le tour de la ville et a fait causer bien du monde. Le Comte était parti une fois faire la fête dans une ville lointaine avec d’autres nobles, et il a gagné cette fois là au jeu des sommes très importantes. Avant de revenir, le Comte s’est acheté un chien, impressionnant tant pour sa taille que pour ses dents, pour la somme de 1800 roubles, une somme énorme! Et une fois rentré à la ville, il a fait construire une niche, un palais, pour ce chien, pour 200 roubles de plus! Vous comprenez que toute la ville en a jasé bien longtemps. – Et dis moi pourquoi il a chassé ce chien? » Les fidèles du Rabbi ne comprenaient pas du tout ce qui tracassait tant le Rabbi un soir de Kippour. Mais ils savaient que ce n’était pas une conversation de café, et que le Rabbi avait un but. – « Rabbi, le Comte apportait chaque jour à son chien une part de viande que n’aurait pas dédaigné une famille entière de paysans. Un jour le chien n’a pas attendu que le Comte dépose dans son écuelle sa part de viande, et a sauté pour la lui arracher des mains. Le Comte s’est mis en colère, et a fait détruire immédiatement la maison du chien, puis a chassé de son domaine son fidèle chien, sous une pluie de coups et d’injures. » Le Rabbi s’était tu, enfoncé à nouveau dans ses pensées. – « As tu entendu, ange Michaël? » S’écria-t-il soudain, avant de saisir le Sefer Torah et entamer le Kol Nidréï.

A l’issue de Kippour, les proches du Rabbi le pressèrent d’expliquer ce qui s’était passé. « Une grande accusation pesait sur les Juifs. Les anges, là haut avaient du mal à la faire passer. La cause en était la suivante: un juif de là bas avait des difficultés à marier sa fille. Un pauvre homme, droit, discret, qui vivait modestement du travail de ses mains. De quoi manger un peu chaque jour, certes, mais pas de quoi marier sa fille. Il lui était difficile de supporter la souffrance morale de sa fille, ni les demandes pressantes de sa femme qui le suppliait d’aller quémander ses frères juifs dans les alentours pour réunir le nécessaire au mariage. Mais il lui était aussi difficile de se faire à l’idée qu’il faudrait tendre la main pour cela. N’ayant pas d’autre horizon que celui ci, il finit mettre Talith et Téfilin dans un grand sac et se mit en chemin. C’est ainsi qu’il arriva jusqu’à Filabvé. Avec un discours hésitant, il visita les riches bourgeois de la ville pour demander leur aide. Malheureusement, ces derniers ne daignèrent pas lui venir en aide, et au contraire l’enfoncèrent par des paroles acerbes. Couvert de honte, notre homme sortit de la ville et s’assit au bord de la route dans la forêt pour épancher son cœur devant D.ieu. C’est alors qu’il entendit le galop d’un attelage, et vit s’arrêter devant lui un splendide carrosse, dont le passager l’interpella. Rien de bon se dit il, car un noble polonais était capable de tout, et plus encore avec un juif… Il s’approcha en tremblant du carrosse. La voix aimable du Comte le rassura. – « Pourquoi pleures tu ainsi? » Il lui raconta ses mésaventures de la journée, lui parla de sa fille, de sa femme, de son travail… – « Et combien te faut il pour marier ta fille? Cent roubles? » Ne bouges pas. Le Comte sortit un carnet, où il griffonna quelques mots, déchira la feuille et la tendit à notre homme. – « Va en ville; donne ceci à Untel, et il te donnera cent roubles. Adieu mon ami » lui cria-t-il pendant que le cocher repartait. Voilà que les juifs se moquent de moi, et maintenant même les polonais s’y mettent, se dit il, poursuivant sa route pour quitter cette ville malheureuse. Arrivé le soir dans une auberge, il conta à l’aubergiste ses malheurs, et sa rencontre bizarre avec un inconnu prêt à se payer sa tête pour cent roubles. – « Montres moi la feuille? Mais, c’est la signature du Comte Tchirinski! Ce papier vaut vraiment cent roubles, retourne vite en ville! » Comme le juif ne semblait pas convaincu, l’aubergiste s’installa avec lui sur sa charrette, et l’emmena en ville. Quelques jours plus tard on célébrait le mariage de la jeune fille. Un superbe mariage, de cent roubles.

Le Rabbi poursuivit: Il y eut dans le ciel une terrible accusation contre les juifs de la ville. C’est le bon cœur de ce noble qui avait sauvé cette famille, alors que ses frères juifs l’avaient rejetée, humiliée, méprisée. D’un geste, il avait permis ce que des dizaines de juifs avaient refusé à cet homme. En cette veille de Kippour, l’ange chargé de ramasser les fautes des juifs et de les présenter devant le Tribunal Céleste avait de quoi se réjouir. Les bons anges chargés de la défense du Peuple Juif eurent beau tenter de lui arracher sa trouvaille, de la minimiser, rien n’y faisait. C’est alors que je me suis souvenu avoir entendu une histoire sur ce Comte et son chien, et que j’ai demandé à un des fidèles de m’en conter les détails, pour bien prouver que ce n’est pas par bonté que cet homme a offert cent roubles à ce pauvre juif. S’il est capable de dépenser 2000 roubles pour un chien, et de les perdre sur un coup de tête ou d’orgueil, parce que ce chien ne respecte pas les bonnes manières, cela montre qu’il n’apporte aucune considération à l’argent, et qu’il peut aussi bien le gaspiller pour ceci que pour cela. Ce n’est pas de la bonté, c’est de l’inconscience! Vous comprenez qu’avec cette histoire là, l’Ange Michaël a vite fait de faire taire les accusations là haut. »

Traduit de Otsar Ha’hag, Yom Kippour Mena’hem Mandel, Jérusalem 5745

Tichri : Souccot

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Un million de dollars de chocolats Kacher

Pas très agréable, c’était là l’humeur de Mr Richard, alors qu’il contemplait la scène qui s’offrait à ses yeux dans la salle d’attente de son bureau au sommet de son immeuble, celui de la société Chocolat International Richard qui valait plusieurs millions de dollars.

La lumière d’un flash illumina ses yeux,  » Est-il vrai Mr Richard? « , demandait un journaliste,  » Est-il vrai que les ventes des chocolats Richard sont en train de s’effondrer à cause des nouvelles spécialités fabriquées par les Chocolats Treifa,  » Est-il vrai que les chocolats Richard sont au bord de la banqueroute? « .

 » Sans commentaire! « répondit Mr Richard sèchement tournant rapidement les talons.

 » Je sors pour l’après-midi, Mlle Serz  » dit-il à sa secrétaire en entrant dans son bureau. Au moins ne serait-il irrité, ni dérangé. Mais les graphiques tracés en rouge des chiffres de ventes ne lui accordaient aucune paix, sa compagnie avait de gros problèmes. Cela avait été une journée terrible, des enquêteurs énervés, des journalistes bruyants, chacun avec son visage sinistre et tout cela à cause des Chocolats Treifa qui étaient en train de gagner la guerre au Etats Unis, la guerre des gourmands, alors que son empire du chocolat s’effondrait autour de lui.

Et pourquoi? pourquoi? pourquoi?

 » Pour ce qui nous aidera vraiment..  » demanda Avi à sa soeur Myriam alors qu’il entraient dans l’ascenseur.

 » Imagine-donc ! Une Souccah juste en face de l’immeuble Richard!  » s’exclama Avi,  » Est-ce que ce ne serait pas extraordinaire? « 

 » Calme toi ! « , dit Myriam, » tout va très bien se passer.. « 

 » Nous allons simplement faire en sorte que les choses avancent « 

Il était déjà tard quand Avi et Myriam, le neveu et la nièce de Mr Richard, sortirent de l’ascenseur.

Ils avaient vu très rarement leur fameux oncle, et ils savaient à peine à quoi il ressemblait. Dans la lumière tamisée, ils ne l’auraient certainement pas reconnu, alors qu’il sortait de son bureau, soucieux d’échapper à ses soucis, si ils ne l’avaient pas heurté dans leur hâte.

Bang!!!  » Oh non! non je suis désolé, vous allez bien monsieur? Pouvons nous vous aider? Oh c’est oncle, c’est oncle Seymour! Laisse nous t’aider « 

 » M’aider? m’aider? oui, aidez moi s’il vous plaît, aidez moi à sortir d’ici, aidez moi, sauvez ma compagnie, aidez moi à balayer très fort, ouf, oh de l’aide « 

Avec un ronflement, Mr Richard, l’Oncle Seymour, se remit sur ses pieds.

 » Ouf ! « , dit-il  » Mais est ce que je ne vous connais pas? Ne sommes nous pas de la famille? « 

 » Oui, Oncle Seymour, je m’appelle Avi Sturn, je suis votre neveu.

 » Et moi je suis Myriam « 

 » Eh! bien, qu’ est ce que vous en dites? « , demanda Mr Richard en montant la poussière de son costume.

 » Ah, c’est très impressionnant , Oncle Seymour  » dit Myriam, regardant autour d’elle,

 » c’est beau!  » dit Avi.

 » Oh oui! j’ai tout fait moi-même , vous savez? Quand je suis arrivé dans ce pays, je ne parlais même pas anglais, et j’ai vendu des parts de chocolat dans les rues, alors que j’étais plus jeune que vous. J’ai économisé, sou après sou. Alors que je n’avais que 19 ans, j’ai ouvert ma propre usine de chocolats à OB, j’ai vendu, j’ai fait de la publicité, j’ai travaillé comme un forcené, mais j’ai réussi, je suis devenu de plus en plus gros, de plus en plus grand, j’ai tout fait moi-même! Et maintenant, regardez moi, ruiné, je suis ruiné, au delà de tout espoir « 

 » Oncle Seymour « , dit Myriam avec hésitation,  » Oncle Seymour, nous sommes venus te demander quelque chose « 

 » Une demande ? « 

 » Oncle Seymour, tu sais, tu connais cette grande place? juste devant ton immeuble? « 

 » Est ce que je connais la place, juste devant mon immeuble? La place plantée d’arbres, la Place du Chocolat avec cette fontaine importée de Paris? Cette place pavée de marbre grec importé spécialement de Rome, cette place qui a remporté tous les grands prix d’architecture internationaux et de bon goût? cette place que la banque veut m’arracher, oui bien sûr, je connais cette place, même trop bien! « 

 » Oncle Seymour, la fête de Souccot arrive, chaque année nous t’invitons dans notre Soucca « 

 » Merci les enfants, mais cette année je ne crois pas que je pourrai me joindre à vous, j’ai vraiment beaucoup de choses à faire, j’ai beaucoup de soucis « 

 » Oncle Seymour « , continua Myriam,  » nous voulons te demander de nous aider, cette année nous voudrions construire notre propre Soucca, penses-tu que nous pouvons le faire? « 

 » Est-ce que je ne vous ai jamais empêché de construire une Souccah? Mais construisez-la! Comme vous voulez! « 

 » Pourrions-nous la construire là?  » dit Myriam, en désignant la place qui s’étendait juste en dessous.

 » Là? « 

 » Là, oui, sur ta place « 

 » Sur ma place ? « 

Mr Richard regarda sa nièce et son neveu,  » C’est absurde  » dit-il,  » une Souccah sur ma place! , au milieu de la 5ème Avenue! « 

Avi et Myriam se regardaient l’un l’autre, ne sachant à quoi s’attendre. Tout à coup le ton parut changer, l’endroit changea, la personne changea, Mr Richard fut transporté pour le bref moment d’une vision, au temps très précieux où il était près de son père, dans la petite ville où il avait grandi, il construisait une Souccah et lui le petit Tzvi, aidait à tenir les planches.

L’air était plein de la bonne odeur des feuillages nouvellement coupés, du sapin qu’on vit placé sur le toit.  » Rappelle toi de la Mitsva de la Souccah ,mon fils », lui disait son père,  » Qu’Hachem te protège toujours, et t’accompagne dans tout ce que tu feras « .

Tout à coup il s’éveilla de ses souvenirs.  » Vous savez les enfants, cela fait longtemps que je n’ai pas eu de Souccah, mon père, votre arrière grand-père, aimait s’asseoir dans une Souccah. Je me rappelle comment il chantait « , Mr Richard regardait les enfants debout devant lui, si plein d’espoir. Il pensa lui-même et comme il avait le pouvoir de les satisfaire, si seulement il le voulait. Alors peu à peu l’expression de son visage commença à s’adoucir, elle prit la forme d’un sourire.

 » Oui!  » s’exclama-t-il soudain,  » je vais vous aider! Je n’ai rien à perdre de toute façon, la banque peut prendre ma place, mon immeuble, ma maison, elle peut tout prendre mais elle ne prendra jamais notre Souccah! Les enfants construisons la plus grande Souccah que le monde ait jamais vu! « 

Dans les semaines qui suivirent, Mr Richard entreprit son grand changement, il insista pour qu’on l’appelle à présent Oncle Tzvi et il se consacra complètement, corps et âme, à construire notre Souccah, sur la place en face de son immeuble. Il ne fit pas que surveiller personnellement la construction, mais à la grande surprise et au grand désarroi de son personnel, on le vit monter sur une échelle d’aluminium, tenant des planches, des clous à la main, les enfonçant à l’aide d’un marteau.  » Prends cela …et Bang …et allez que le plus grand vent vienne et essaie d’abattre notre Souccah, ou d’enlever notre Se’hah (feuillage). Tiens cela Goldberg!  » appela-t-il son comptable personnel, un homme dont les doigts n’avaient jamais touché d’outil plus lourd qu’un stylo ou plus difficile à saisir qu’un ordinateur.

 » Goldberg, j’ai dit Goldberg, retirez donc ce ridicule trois pièces, allez ici, tenez prenez cette Kipa, tenez maintenant, tenez moi l’échelle. Ils ne font plus de bonnes échelles de bois, maintenant. « 

Les piétons commencèrent à s’arrêter et à regarder, la foule commença à se rassembler, à l’heure du déjeuner,  » Mais que construisent-il ici exactement?  » demandait tout le monde.

Les passants se frottaient les yeux, essayant de voir ce qui se passait. On dut nommer de nouveaux policiers pour régler tout le trafic de voitures et le ralentissement. Bientôt des journalistes vinrent quotidiennement visiter l’endroit, essayant de décrire quelque chose de nouveau, ou ce qui arrivait à la société de Mr Richard.

Le journal se mit même à publier un article avec de gros titres,  » Richard est devenu fou, il transforme sa place en Souccah « . Des centaines de personnes vinrent d’abord, puis des milliers, pour assister à ce qui se passait. Alors qu’ils se tenaient, en train de regarder, assistant au spectacle, ils dégustaient bien sûr, la nouvelle trouvaille de Richard, une ligne de barres de chocolat Kachère, fabriquée à PP sous stricte surveillance rabbinique, dans des usines fermées le Chabbat. Les ventes s’élevèrent alors à des millions de dollars, alors que Souccot n’était pas encore arrivé, les Chocolats Treifa avaient définitivement disparu.

Finalement le grand jour arriva, une conférence de presse géante fut convoquée au milieu de la Souccah géante de Oncle Tzvi. Chacun fut invité à dire la bénédiction sur le Loulav et l’Etrog, et à goutter la nouvelle ligne de chocolats de Souccot.

 » Mr Richard, j’ai juste une question à vous poser. Est ce que finalement, tout cela n’était qu’une publicité ingénieuse inventée pour faire remonter vos ventes et redonner sa chance à votre compagnie? Qu’est ce que vous avez à répondre à cela? « 

 » J’ai à vous répondre : gouttez donc ce chocolat, jeune homme! Est ce qu’il n’est pas extraordinaire? « 

 » C’est exactement cela « 

 » Tenez prenez en encore, nous l’avons appelé le Chocolat de la Manne. « 

 » Mais qu’avez vous à dire sur la publicité, Mr Richard? « 

 » Nous méritons toute la publicité que nous pouvons avoir, jeune homme, il existe un Maître à ce monde, vous savez, il s’appelle Hachem, D-ieu, si nos chocolats sont en succès, c’est à Lui que le mérite en revient, vous pouvez me citer, vous pouvez le répéter de ma part, Oui, Hachem nous donne les choses les plus douces que vous puissiez imaginer, elles sont appelées des Mitsvot, des Commandements , vous avez compris? Ce sont des Mitsvot, Eme, I, Té ,Esse, Vé , O, Té, Mitsvot!. Nous sommes au milieu de l’une d’entre elles d’ailleurs, juste en ce moment! des Mitsvot . Bien sûr elles méritent de gros titres.

Faites les Mitsvot, jeune homme, c’est un conseil que je vous donne. Vous deviendrez même plus riche que Richard! Ah..Ah..Ah..! « 

Un Etrog du Paradis

Ceci arriva le premier jour de Souccoth. Pour tous les fidèles réunis dans la synagogue du Rabbi Elimélekh de Lizinsk, il y avait dans l’air une atmosphère de fête.

Tous les yeux se tournèrent vers Rabbi Elimélekh lorsque, se tenant au pupitre, il commença à réciter le Hallel. Ce jour de Souccoth, il y avait quelque chose d’inhabituel dans son comportement. Pourquoi s’arrêtait-il à mi-temps d’agiter l’Etrog et le Loulav comme s’il était essoufflé ?

Pourquoi n’exécutait-il pas l’office comme d’habitude ? Il était évident qu’il était préoccupé par quelque chose, à en juger par l’expression radieuse de son visage.

Dès que les prières furent terminées, Rabbi Elimélekh se précipita à l’endroit où se trouvait son frère Rabbi Zoussia (qui était venu pour passer la fête avec lui) et lui dit : « Viens m’aider à trouver l’Etrog qui parfume toute la synagogue de son parfum de Jardin d’Eden. »

Ils allaient d’un fidèle à l’autre jusqu’à ce qu’ils arrivèrent dans un petit coin tranquille de la synagogue où ils trouvèrent un homme absorbé dans ses réflexions.

« Voilà l’Etrog », s’écria Rabbi Elimélekh transporté de joie. « 0, mon ami, dis-moi qui tu es et d’où provient ce merveilleux Etrog. »

L’homme, plutôt surpris et confus par cette question inattendue, répondit lentement et d’une voix mesurée :

« C’est toute une histoire, cher Rabbin. Voudriez-vous vous asseoir et l’entendre en entier ? » « Mais oui, certainement, s’empressa de répondre le Rabbin. C’est certainement une histoire qui vaut la peine d’être racontée. « 

« Mon nom, c’est ainsi que l’homme au regard calme commença son histoire, mon nom est Ouri et je viens de Strelisk. J’ai toujours considéré « Etrog-Bentchen » (La bénédiction sur l’Etrog) comme ma Mitzvah préférée et bien que je sois pauvre et ne puisse normalement pas me payer un Etrog, ma jeune femme qui est d’accord avec moi sur ce point, s’est engagée comme cuisinière pour m’aider à acquérir l’Etrog. Au point de vue matériel, elle ne dépend pas de moi de sorte que je peux dépenser ce que je gagne pour des choses spirituelles et religieuses. Je travaille comme précepteur dans la ville de Yanov non loin de ma ville natale. J’emploie la moitié de mon salaire pour nos besoins matériels, et j’économise le reste pour m’acheter un Etrog à Lemberg.

Afin de ne pas dépenser de l’argent pour le voyage, je fais le chemin à pied.

Cette année, pendant les Dix Jours de Pénitence, je me suis mis en route pour Lemberg à pied comme d’habitude, avec 50 guldens en poche, afin d’acheter un Etrog. En chemin, je passai par une forêt et je m’arrêtai dans une auberge bordant la route pour me reposer. C’était l’heure de Min’ha et je me mis dans un coin pour dire mes prières…

Au milieu du Chmoneh-Esreh, j’entends des gémissements et des soupirs. On aurait dit une personne qui souffrait terriblement. Je m’empressais de finir la prière pour voir ce qui se passait et pour porter assistance. En me tournant, je vis un homme aux traits durs et au regard bizarre, qui était évidemment en détresse. Il était vêtu en paysan et, le fouet à la main, il racontait à l’aubergiste ses soucis et ses difficultés. J’arrivais à démêler de ses phrases confuses, coupées par des sanglots, que l’homme au fouet était un pauvre juif qui gagnait sa vie comme cocher.

Il avait une femme et plusieurs enfants et arrivait ~ peine à joindre les deux bouts. Mais quel malheur l Son cheval qui lui était indispensable, s’était écroulé dans le bois, non loin de l’auberge, et il ne pouvait pas le faire lever . Il m’était pénible de voir le désespoir de cet homme et j’ai essayé de lui faire comprendre qu’il existait un Dieu là-haut qui pourrait l’aider, quelles que soient ses difficultés.

Je te vendrai un cheval pour 50 guldens, bien que sa valeur soit au moins de 80 guldens. Je le fais seulement pour t’aider », dit l’aubergiste au cocher.

Je n’ai même pas 50 sous et il me propose un cheval pour 50 guldens  » dit l’homme d’un ton amer. Je me suis dit que je ne pouvais pas garder mon argent pour acheter un Etrog devant une situation si désespérée qui menaçait la vie de cet homme et de toute sa famille. Je m’adressai donc au patron de l’auberge et lui demandai le dernier prix auquel il pouvait vendre le cheval.

L’aubergiste se tourna vers moi tout étonné et me dit :

Si vous pouvez payer comptant 45 gulden, je vous vendrai le cheval à ce prix, mais pas un sou de moins. Je le vends avec perte. « 

Je sortis mon porte-monnaie, payait 45 guldens, tandis que le cocher me regardait les yeux étonnés. Il ne pouvait prononcer un mot tant il était heureux. « Vous voyez maintenant que l’Eternel peut aider, même si la situation paraît sans espoir », lui dis-je. Puis, il partit avec l’aubergiste pour atteler le cheval à la voiture qui était restée dans la forêt. Dès qu’ils furent partis, je ramasse mes affaires et disparus pour ne pas être embarrassé par les remerciements du cocher.

Et Finalement, j’arrivai à Lemberg avec 5 guldens dans la poche. Je ne pouvais naturellement m’acheter qu’un Etrog tout ce qu’il y avait d’ordinaire. J’avais pensé dépenser 50 guldens pour mon Etrog, comme je faisais tous les ans, mais comme je vous l’ai raconté, j’avais estimé que les besoins du cocher étaient plus importants que l’achat d’un Etrog d’une qualité supérieure.

Jusqu’à maintenant, mon Etrog était toujours le meilleur de tout Yanov et tout le monde avait l’habitude de venir chez moi pour dire réciter les bénédictions et accomplir la Mitsvah sur cet Etrog. Cette année, j’avais honte de rester à Yanov avec un fruit si ordinaire et ma femme fut d’accord pour que je me rendis à Lizinsk où personne ne me connaissait. « 

« Mon cher Rabbi Ouri « , enchaîna Rabbi Elimélekh, votre Etrog est tout à fait exceptionnel. Je comprends maintenant pourquoi il a le parfum du Jardin d’Eden. Permettez-moi de vous raconter la suite de ce récit : »Lorsque le cocher que vous avez sauvé, réalisa sa chance inattendue, il se dit que vous deviez être le Prophète Elie que Dieu avait envoyé sur Terre sous forme humaine pour le tirer d’embarras. Etant arrivé à cette conclusion, le cocher chercha un moyen d’exprimer sa gratitude à Dieu, mais le pauvre homme ne savait pas un seul mot d’hébreu et aucune prière.

Il se demandait comment exprimer sa reconnaissance. Subitement, un éclair traversa son esprit. Prenant son fouet, il l’agita dans l’air en s’écriant « 0, Père aux Cieux, je suis plein d’amour pour Toi, que puis je faire pour Te prouver mon amour ? Je veux agiter mon fouet comme preuve de mon affection pour Toi ». Et le cocher claqua son fouet en fendant l’air par trois fois. Le soir de Yom Kippour, le Tout-Puissant était assis en juge sur son trône pour écouter les premières prières du Jour des Expiations. Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev qui était l’avocat des Juifs, était en train de pousser une voiture pleine de Mitzvoth en direction des portes du Ciel, lorsque satan apparut, se mit sur le chemin avec un tas de péchés juifs, barrant ainsi la route au Rabbin. Mon frère, Rabbi Zoussia, et moi l’aidions à pousser la voiture, mais nos efforts étaient inefficaces. Même à trois, nous n’arrivions pas à la faire avancer.

Subitement, l’air fut fendu par le son du claquement d’un fouet et un rayon aveuglant éclaira l’univers entier jusqu’aux cieux. Nous aperçûmes les anges et tous les justes assis en cercle et chantant la louange à Dieu. Lorsqu’ils entendirent les paroles du cocher claquant son fouet, ils dirent : « Heureux le roi qui est ainsi loué! »

Au même instant apparut l’ange Michel conduisant un cheval, suivi par le cocher qui avait le fouet en main. L’ange Michel attela le cheval à la voiture chargée de Mitzvoth et le cocher claqua son fouet. La voiture se mit en marche, écrasant les péchés juifs qui avaient obstrué la route et parvint jusqu’au Trône Divin. Le Roi des rois accepta la charge de la voiture avec grâce et Se levant du Trône du Jugement, Il s’assit sur le Trône de la Miséricorde. Une bonne nouvelle année était assurée.


Et maintenant, cher Rabbi Ouri, dit en conclusion Rabbi Elimélekh, comme vous le voyez, tout cela est arrivé grâce à votre noble action. Retournez chez vous et devenez un chef en Israël, car vous avez prouvé que vous le méritiez. Mais avant de partir, permettez-moi de saisir ce merveilleux Etrog et de louer Dieu avec lui. « 

Fameux Souccot à Meknès

Kountrass News N° 25


Cette histoire s’est passée au Maroc, Meknès, un jour de Kippour. Les magasins tenus par des Juifs étaient fermés et toute la communauté était rassemblée dans les différentes synagogues de la ville. En plein milieu de la prière du matin, l’un des gardes du gouverneur entra dans une synagogue, afin de chercher une personne.

Après quelques instants, ayant apparemment trouvé ce qu’il cherchait, il se fraya un chemin parmi les fidèles… jusqu’au médecin juif de la ville. Il lui murmura rapidement à l’oreille que le gouverneur était malade, et qu’il lui demandait de venir immédiatement.

Surpris, le médecin lui demanda pourquoi le gouverneur faisait appel à lui, alors qu’il avait certainement à sa disposition des médecins de sa communauté… Mais le garde lui expliqua que les médecins s’étaient déjà rendus au chevet du gouverneur sans trouver de remède à sa subite maladie.

« Dis au gouverneur qu’aujourd’hui est un jour particulièrement saint pour nous et que je suis dans l’impossibilité de venir tout de suite. S’il le veut, je viendrai au plus vite, dès que la nuit sera tombée », répondit le médecin.

Pendant ce temps Ià, l’état du gouverneur empira. Le garde qui était allé chercher le médecin juif, trouva à son retour le gouverneur qui se tordait de douleur.

D’une voix remplie de haine, le garde fit son rapport au gouverneur: « Le juif ne désire pas venir maintenant. Il ne pourra se libérer que ce soir », omettant sciemment de préciser la vraie raison de son refus.

Le gouverneur s’emporta bien évidemment: « Je me vengerai de ce Juif et de son peuple. Ils apprendront qui dirige ici, à Meknès… « 

Le gouverneur savait que quelques jours plus tard aurait lieu la fête de Souccot chez les Juifs. Il savait aussi qu’à cette occasion les Juifs construisaient des cabanes et qu’ils en formeraient le toit avec des joncs. Il eut alors une idée de vengeance un peu particulière: il empêcherait les Juifs de se procurer ces joncs!

Le gouverneur était très fier de son idée.

Quand les pauvres Juifs arrivèrent au marché pour acheter ce qui leur servirait à confectionner leur Souccah, les vendeurs déclarèrent : « Désolés, cette année, le gouverneur a tout acheté! « 

Les Juifs ne savaient que faire. Ils décidèrent de se rendre chez Rav Yaacov Berdugo, le Rav de la ville. Le Rav et les dirigeants de la communauté firent leur enquête et découvrirent rapidement que cet acte du gouverneur était une vengeance au refus du médecin de venir le soigner le jour de Kippour. Ils décidèrent de solliciter une entrevue chez le gouverneur pour lui expliquer que le médecin n’avait pas le droit travailler le jour de Kippour, à moins qu’il ne s’agisse d’une question de vie ou de mort. Le gouverneur accepta de les recevoir, mais au moment où la délégation entrait chez lui, il fixa le Rav du regard, se frotta les yeux, le regarda à nouveau, et se mit à crier:  » C’est lui! Oui, c’est bien lui! « 

Un peu gênés, les Juifs se demandèrent quelles étaient les raisons des cris et de l’émoi du gouverneur. Après quelques instants, le gouverneur se calma, et leur dit :

« Ecoutez donc mon histoire: la nuit dernière, j’ai fait un terrible cauchemar. Mes caves avaient pris feu, et l’incendie se propageait rapidement. Tout fut brûlé: mes meubles, mon argent, tous mes biens. Et alors que je me trouvais assis à mon bureau, les flammes étaient sur le point de m’atteindre. J’essayai de m’enfuir mais c’était trop tard. J’étais encerclé. De part et d’autre les flammes s’élevaient et formaient une muraille de feu. Je me mis à appeler au secours. La fumée commençait à m’étouffer et je sentais que ma dernière heure était arrivée. Et soudain, un homme vêtu de blanc apparut. Il avait exactement le visage de votre Rav. Il me dit: « J’ai la possibilité de vous sauver de ce feu… « 

Je me mis à crier « Alors faites-le! Je ferai tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me fassiez sortir d’ici ». Et l’homme en blanc me répondit: « Je ne vous aiderai qu’à une seule condition: que vous donniez à chaque Juif de quoi faire le toit de sa Souccah ». Je m’y engageai… et le feu cessa.

A présent que vous êtes venus, je comprends mon rêve… et je me vois dans l’obligation d’accomplir ma promesse: j’offre à la communauté juive tous les joncs que j’ai achetés! « 

Et la fête de Souccot, qui s’était annoncée plutôt triste, fut l’une des plus joyeuses pour les Juifs de Meknès, cette année-là.

L’arme secrète

Mercredi 10 Octobre 1973 veille de Souccot, cinquième jour de la guerre de Kippour.

Rav Yekoutiel Green vient de terminer la construction de sa Souccah dans son village de Kfar ‘Habad, alors qu’à trois heures du matin, il s’était levé pour écouter un discours du Rabbi de Loubavitch, retransmis en direct de New York par téléphone.

Tout en présentant de profonds commentaires ‘hassidiques sur la fête de Souccot, le Rabbi avait fait l’éloge des soldats de Tsahal qui se battaient sur tous les fronts afin de protéger la population.

Onze heures du matin Le secrétariat du village Kfar ‘Habad demande au Rav Green de se rendre par avion dans une base aérienne militaire à Refidim, dans le Sinaï, et d’y passer la fête de Souccot. Le commandant de la base avait téléphoné à la direction du village et avait vraiment supplié qu’on lui envoie quelques ‘Hassidim pour remonter le moral des troupes.

Une heure de l’après midi. Dans une base aérienne près de Tel-Aviv, un avion militaire occupé par des médecins et des infirmiers s’apprête à décoller. On y a réservé trois places pour les ‘Hassidim. Rav Green, Rav Eliahou Kook et Rav Avraham Goldberg qui sont par ailleurs des réservistes. « Nous avions décidé de mettre nos vêtements de Chabbat pour nous rendre à la base; si nous avions revêtu nos uniformes, nul n’aurait fait attention à nous ».

Le soir de la fête, entre le gémissement des sirènes et les attaques incessantes des avions, la présence des ‘Hassidim apporte un réconfort certain. Mais l’essentiel de leur action se passe le lendemain. Ils passent d’un abri à, l’autre et n’oublient pas les sentinelles de garde à l’entrée de la base: les centaines de soldats se voient proposer de prononcer les bénédictions du Loulav et d’agiter ensemble les « Quatre Espèces ». Tous sont très émus.

Deux pilotes jouent aux échecs en attendant le signal imminent du départ. Rav Green leur propose le « Loulav ». « Comment? Dans les dernières minutes de ma vie, tu t’imagines que je ferai ce en quoi je n’ai jamais cru? » déclare avec fermeté l’un des pilotes.

Mais Rav Green ne se laisse pas démonter: « Telle est la force du Juif. Quand il secoue le Loulav et l’Etrog dans les six directions, il affaiblit l’ennemi ». L’argument eut raison du pilote et il accepta de prononcer la bénédiction ainsi que son camarade. A peine avaient-ils terminé qu’ils reçurent l’ordre de décoller immédiatement.

Les trois ‘Hassidim continuent leur mission. De temps en temps, ils entendent des appels par haut-parleur: « Vous, les ‘Habadnikim, mettez-vous à l’abri! Couchez-vous par terre! ». Des avions égyptiens tentent sans relâche d’attaquer la base.

Soudain le Rav Green et ses amis aperçoivent quatre avions qui retournent à leur base. Ils effectuent des figures de voltige impressionnantes et toute la base applaudit de joie. En un instant tout le monde comprend ce qui s’est passé. ce sont les avions ennemis qui sont tombés tandis que l’escadrille israélienne revient intacte.

– « Vous ne comprenez pas? leur dit-on. Depuis le début de la guerre, aucune escadrille n’est revenue au complet à la base! »

Et quelque temps plus tard, les haut-parleurs crachent la nouvelle. « Les pilotes avaient prononcé les bénédictions sur le « Loulav » des ‘Hassidim avant de monter dans leurs avions! »

« II est impossible de décrire ce qui s’est passé par la suite. Les soldats qui, jusqu’à présent, avaient refusé de faire la bénédiction se sont précipités vers nous et ont demandé à le faire maintenant. Des jeunes gens issus des Kibboutzim ont prononcé la bénédiction « Chéhé’héyanou », « Béni soit Celui qui nous a fait vivre, exister et arriver jusqu’à ce jour » et ont pleuré d’émotion comme des enfants.

« Le commandant de la base nous attendait avec deux command cars. « Montez, nous dit-il, il y a d’autres bases dans la région ».

– « Excusez-nous, commandant, n’oubliez pas qu’aujourd’hui est un jour de fête et nous ne voulons pas monter en voiture! »

Le commandant ouvre des yeux ronds et demande: « De quoi parlez-vous? C’est une situation de danger de mort! Vous avez bien vu ce que vous avez réussi à faire avec votre « Loulav! »

Le Rav Green, qui est un auteur prolifique dans le domaine de la ‘Hassidout et de la ‘Halakha, sourit et ajoute. « Bien sûr, nous n’avons pas voyagé. Mais il serait intéressant à l’occasion de demander à une autorité rabbinique si dans un cas pareil, c’est ce qu’il fallait faire! »


Traduit par Feiga Lubecki

Tou bichvat: L’homme est un arbre des champs

Il arriva qu’une épidémie se déclencha dans la ville de Nadvorna, et les Services de l’Hygiène de la ville exigèrent un nettoyage complet de la ville et plus de propreté.

Lorsque la fête de Soukkot arriva, le Saint Rabbi Mordekhaï construisit cependant sa Soukka dans sa cour, sans se soucier des consignes données par le Gouverneur. A vrai dire, le Gouverneur de Nadvorna était un homme connu pour sa méchanceté et le peu d’estime qu’il avait pour les Juifs.

Dès qu’il apprit le méfait, le Gouverneur envoya un policier chez le Rabbi pour le sommer de « débarrasser sa cour » et se conformer au règlement d’hygiène de la ville.

Le Rav répondit tranquillement qu’il avait construit cette cabane pour qu’elle soit là, et non pas pour la détruire.

Rabbi Mordekhaï fut donc convoqué devant le Gouverneur, qui ne le somma de détruire sa Soukka, sous peine des pires sanctions. Le Rabbin réitéra tranquillement sa réponse, ce qui eut pour effet de plonger le Gouverneur dans une furie rare.

Et il conclut: « saches que le saint Rabbi Méïr de Primichlan était mon grand-oncle! »

« Mais qu’ai-je à faire de ton grand-oncle, moi je te somme de détruire ton cabanon immédiatement! »

« J’ai bien dit que Rabbi Méïr de Primichlan était mon grand-oncle, et si tu me laisses m’expliquer, tu comprendras pourquoi je le dis.

Il était une fois un prêtre qui avait dix beaux garçons, forts et bien portants. Il possédait une vaste demeure, et un grand parc orné d’arbres splendides dont les fleurs, les fruits et l’odeur ne pouvaient que réjouir D.ieu et les créatures.

Il lui vint un jour l’idée de créer un jardin botanique dans un coin du parc pour ajouter à la splendeur de son parc. Il fit donc arracher quelques arbres pour les besoins du jardin.

Peu après, son fils aîné tomba malade et malgré tous les efforts du prêtre et des nombreux médecins appelés, mourut rapidement. Un par uns, ses fils succombèrent dans des conditions identiques, sans que les médecins ne puissent faire quoi que ce soit.

Lorsque son dernier fils tomba également malade, médecins, guérisseurs et sorciers furent de peu d’utilité. Des proches lui conseillèrent de se tourner vers le Rabbi Méïr de Primichlan, dont la réputation de saint homme s’était étendue jusque chez les Gentils.

Ayant déjà tout essayé, le prêtre se résolut à consulter Rabbi Méïr. Il lui raconta son malheur, la mort successive de ses aines, la maladie incurable du cadet, son désespoir.

« Tu avais jadis un très beau jardin, mais tu l’as taillé pour y planter des fleurs. Ainsi D.ieu a taillé auprès de tes enfants, car l’Homme est un arbre des champs. Mais puisque tu es venu me voir, et qu’il est encore temps, je m’engage à ce que ton cadet survive et guérisse rapidement, avec l’aide de D.ieu. »

Le Rabbi pria pour la santé du petit et ses prières furent accueillies: le garçon grandit et devint un homme.

Et maintenant conclut le Rabbi de Nadvorna, saches que cet enfant, c’est toi.

Est ce là la seule gratitude que tu peux avoir envers mon grand-oncle à qui tu dois la vie? »

Le Gouverneur s’inclina devant Rabbi Mordekhaï.

« C’est vrai, je connaissais cette histoire, et je te supplie de me pardonner pour tout ce que j’ai pu faire aux Juifs. Construisez vos Cabanes en paix! »

A partir de ce jour là, le Gouverneur de Nadvorna devint le meilleur allié de la communauté juive dans toutes ses démarches.

La Souccah de Rabbi Baroukh Mordekhaï

Rabbi Baroukh Mordekhaï était Rav dans la ville de Babroïsk. Le salaire d’un Rav à cette époque était une misère notoire, qui ne suffisait même pas à couvrir le loyer de la modeste maison que sa famille occupait. Il devait déjà une année entière de loyer au propriétaire lorsque Souccoth approcha.

Il demanda cependant au maître de maison de lui construire une Souccah, à son compte. Lorsque celui ci vint pour exiger le paiement de la construction de la cabane, il lui rappela: « Rav, sachez que si vous ne me payez pas, vous n’êtes pas quitte de la Mitsvah de résider dans la Souccah, car il nos Sages ont enseigné que l’on ne peut se rendre quitte dans une Souccah volée ».

Rabbi Baroukh Mordekhaï lui répondit: « Sot! C’est précisément si je te paie que je ne serai pas quitte. La Torah enseigne en effet « Sept jours vous demeurerez ». Ce qui signifie qu’il faut y demeurer comme on demeure toute l’année dans sa maison. Tout comme je ne te paie pas de l’année, je ne dois pas te payer pour la Souccah! »

Traduit de « Chemouot VeSippourim »Vol 2 Rav Raphaël Na’hman Kahn

Un Etrog pour Rabbi Lévi Its’hak

Rav Grounam m’a conté un jour:

Il arriva qu’une année on manque d’Etrog.

Allez savoir quelle calamité naturelle, guerre ou faillite avait fait que les cédrats n’avaient pas poussé sur les rives de la Méditerranée, ou n’avaient pu être cueillis, ou pourquoi les bateaux n’avaient pu accoster et les routes devenues impraticables.

Toujours est il que Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev n’avait pas encore réussi à trouver un Etrog pour la fête de Souccot, et avait dépêché des élèves aux diverses entrées de la ville pour tenter de trouver un voyageur qui aurait un Etrog.

On trouva effectivement un homme qui avait pu s’en procurer, mais il n’habitait pas à Berditchev. Et quel Etrog! L’homme avait du le payer une fortune, et ne souciait pas de récupérer la mise. Pour rien au monde il ne l’aurait vendu.

Les élèves le prièrent de bien vouloir passer la fête en ville afin que le Saint Rabbi puisse également bénir la fête comme il se doit. Mais notre homme refusa. Il devait se hâter pour arriver à la maison avant la fête, et n’était pas du tout prêt à accepter l’hospitalité des juifs de Berditchev.

Le Rabbi lui même se déplaça dans son auberge pour prier l’homme de bien vouloir rester, mais rien n’y fit.

Jusqu’au moment où Rabbi Lévi Its’hak lui promit une part de son monde futur s’il acceptait de partager la Mitsvah de l’Etrog avec lui.

Arrivé à ce point là, il ne se fit plus prier, et accepta de passer la fête avec les juifs de la ville. Tous furent soulagés, et les préparatifs de la fête se poursuivirent dans l’allégresse.

Le Saint Rabbi fit savoir à l’aubergiste qu’il faudrait refuser à son hôte l’accès à la Souccah. Il fit la même demande à tous les habitants de la ville: nul ne devait le laisser entrer dans une Souccah!

La nuit tombée, l’office du soir terminé, notre homme surpris de ne pas avoir été invité s’en fut demander – sans succès- la permission de manger ses propres provisions dans la Souccah de l’aubergiste. Il n’eut pas plus de chance ailleurs, malgré ses cris et ses imprécations. Quelle hospitalité!

Il finit par comprendre que l’affaire n’était pas simple, et par entendre que le Rabbi lui même avait demandé qu’il soit écarté des Souccot de la ville.

Il se précipita chez le Rabbi en pleurant.

« Est ainsi qu’on récompense le sacrifice que j’ai fait de rester avec vous? »

« Si tu renonces à la promesse que je t’ai fait de partager ma part de monde futur, toutes les Souccot de la ville te sont ouvertes… »

Que faire? Imaginez le combat intérieur qui se déroulait dans la tête de l’hoome à l’Etrog!

D’un côté une part dans le monde futur, aux côtés d’un Juste de la taille de Rabbi Lévi Its’hak, et de l’autre le mérite d’accomplir la Mitsvah de résider dans la Souccah, cette Mitsvah que nos Sages qualifient de « commandement simple à observer » mùais au prix d’un avenir radieux dans l’au-delà! Mais que vaut cette place au soleil s’il doit renoncer pour elle à l’accomplissement d’un des commandements de la Sainte Torah…?

« Rabbi, je renonce à votre promesse, pourvu qu’on me laisse accomplir la Mitsvah de la Souccah comme il convient »…

L’invité fut immédiatement conduit dans une des plus belles demeures de la ville pour partager la joie de la fête à une belle table.

Le lendemain, il fut invité à la table même du Rabbi, dans sa Souccah avec d’autres disciples.

« Maintenant, je te renouvelle ma promesse d’être à mes côtés dans le monde futur. Il fallait pour cependant que tu résiste à cette épreuve pour la mériter, et que ce ne soit pas un cadeau gratuit! »

Extrait de Chmouot VeSipourim, Vol 1 Rav Raphaël Na’hman Kahn

Moché Etrog

Notre histoire se passe dans une petite ville, quelque part là bas dans le grand Est de l’Europe d’autrefois. Il s’y trouvait bien sûr un Rabbin, le Rav, érudit et craignant D.ieu comme il se doit.

Il observait scrupuleusement les Mitsvoth, commandements de D.ieu, veillait à ne pas faire ce qu’un juif ne doit pas faire, et appréciait au plus haut point chaque détail des commandements, petit ou grand.

Il était pourtant une Mitsvah qu’il appréciait plus que toutes. Celle des « quatre espèces », lorsqu’à Souccoth les juifs prennent en main, que dis je, brandissent une branche de palme, trois branches de myrte, deux branches de saule, et joyau de ce bouquet un Cédrat, l’Etrog, soigneusement choisi. Une Mitsvah qui ne vient qu’une fois par an, et qui symbolise tant de choses de la vie juive!

Pour cela, le Rav ne faisait pas d’économie. Il recherchait l’Etrog le plus beau que l’on puisse trouver, sans aucun défaut, et mettait le prix et plus que le prix pour l’acquérir. Plusieurs semaines avant la fête, un émissaire partait à la grande ville chercher le précieux fruit.

Il fallait parfois poursuivre le voyage jusqu’à la capitale ou au port d’arrivée des Etroguim, mais rien ne retenait l’envoyé du Rav, sinon que la recherche d’un fruit parfait. Et le Rav avait chaque année le plus bel Etrog de la ville, d’autant qu’il était parfois le seul à avoir pu en acquérir un qui soit conforme.

Mais cette année là, l’émissaire revint bredouille. Il en avait pourtant vu des Etroguim. Mais ils n’étaient pas à sa norme: trop petit ou trop vert, taché, rayé, égratigné, pas assez formé, informe ou difforme … Même les plus beaux d’entre eux ne sauraient convenir aux exigences du Rav, car ils ne pouvaient être considérés comme parfaits.

La ville entière, comme le Rav, en fut remuée. On mesurait ce que serait Souccoth sans Etrog dans la maison du Rav: c’est la ville entière qui manquerait la Mitsvah de la fête.

On apprit peu après qu’un voyageur avait attesté que dans une ville lointaine un riche bourgeois avait acquis un Etrog de toute splendeur. Deux proches du Rav se mirent immédiatement en route, dans un carrosse. Après cinq jours de voyage, ils arrivèrent effectivement dans cette ville, et se présentèrent sans attendre chez cet homme, qui leur montra avec empressement son Etrog.

Un splendide Etrog conservé avec soin dans du coton, dans un boîtier en argent.

« Mmm, splendide, c’est exactement ce que recherche notre Rav! » Ils sortirent de leur bourse une énorme somme d’argent pour la remettre à leur hôte.

« Non messieurs, il y a erreur. Moi aussi je suis juif, et moi aussi j’ai besoin d’un Etrog de qualité pour la fête. Je suis désolé pour votre Rabbin, mais mon Etrog n’est pas à vendre ».

Les deux émissaires n’avaient pas prévu ça. Ils tentèrent d’amadouer l’homme, de leur parler de la grandeur du Rav et de la joie qu’il aurait de bénir les « quatre espèces » avec un tel Etrog, du mérite qu’il aurait lorsque la ville entière utiliserait cet Etrog pour la fête, de l’assurer qu’il pourrait sans peine trouver un Etrog cacher pour la fête et qu’il lui resterait encore de l’argent.

C’était non avec un grand N! Le maître de maison était bien décidé à ne pas lâcher son Etrog, qui était le plus beau qu’il ait jamais acheté, et qui honorerait sa fête. Ni pour le plaisir du Rav, ni pour tout l’or du monde.

Fort déçus, les émissaires remontèrent dans le carrosse, et ordonnèrent au cocher de revenir à la ville. Le maître de maison les rejoint avant qu’ils ne partent.

« Messieurs, sous une condition, je suis prêt à offrir cet Etrog à votre Rav. »

…!!! (regard étonné et lueur d’espoir des émissaires)

Voyez-vous, j’ai de la richesse et des honneurs à profusion, une femme digne d’éloges. Mais nous n’avons pas d’enfants. Nous ne sommes plus très jeunes, et cela ne s’arrange pas avec le temps. Je peux offrir cet Etrog gratuitement à votre Rav, s’il nous bénit de la naissance d’un enfant. Mais ce cadeau est conditionnel. Si l’an prochain nous avons un enfant, alors cet Etrog lui est offert et lui appartient. Mais si, à D.ieu ne plaise, nous n’avons pas d’enfants, alors cet Etrog ne lui appartient pas, même rétroactivement. Il aura eu pour la fête un Etrog ne lui appartenant pas, un Etrog volé en quelque sorte, avec lequel il ne peut s’acquitter de la Mitsvah des « quatre espèces », et il aura fait les bénédictions en vain »

La déconvenue était totale. Ils essayèrent à nouveau d’amadouer l’homme, de l’assurer qu’il devait donner son Etrog et placer en D.ieu toute sa confiance dans la réalisation de la bénédiction divine, mais rien n’y fit.

« Messieurs, c’est à prendre ou à laisser, je ne bougerai pas de ma proposition. « 

Après une longue réflexion, les émissaires acceptèrent de prendre l’Etrog aux conditions fixées par son propriétaire, et se mirent en route.

Dès leur retour, ils vinrent annoncer au Rav qu’ils avaient un Etrog, et de plus un Etrog de toute beauté. Le Rav examina avec joie et affection son Etrog et était au comble de l’excitation.

« Mais … « 

« Quoi mais? »

« Mais … il y a juste … une … condition »

Le Rav les écouta d’un visage soucieux. Toute sa joie venait de disparaître. Un silence tendu et grave prit sa place.

« J’accepte la condition, finit par déclarer le Rav. Je les bénis et me joins à eux pour que D.ieu exauce leur prière, et D.ieu dans sa bonté fera ce qu’il fera. »

Il reprit l’Etrog dans ses mains, le contempla à nouveau et plus rien n’existait. Il attendit avec impatience que la fête arrive pour bénir les quatre espèces comme il faut.

Une année passa. Peu avant Souccoth arriva un carrosse de la lointaine ville. Notre riche homme faisait savoir au Rav que sa bénédiction s’était réalisée, qu’un petit Moché était né.

En signe de reconnaissance, il envoyait au Rav un Etrog tout aussi beau que celui qu’il avait cédé l’année passée. Cette fois sans condition.

Cela se répéta de longues années durant. Le Rav recevait chaque année un Etrog parfait de toute beauté. Une année, l’Etrog fut apporté par un jeune enfant.

« Je suis le fils de l’Etrog » dit il en souriant. Mon père m’a chargé de vous apporter cet Etrog et de rester près de vous pour étudier la Torah.

C’est ainsi que Moché, ou plutôt Moche Etrog, comme tout le monde l’appelait resta de longues années dans la ville pour devenir un érudit de la Torah et apprendre à aimer les Mitsvoth. Dois je vous dire quelle était sa Mitsvah préférée?


Traduit et adapté par Aharon Haguei Israël oumoadav

Des Cédrats Après Souccot

(D’après le Yalkout Chimeoni sur Behoukotaï et Vayikra Rabba)

Extrait de « Ainsi agissaient nos Sages », Fondation Sefer, Paris 1979.

Il était une fois un homme qui avait l’habitude de donner beaucoup d’argent aux étudiants de la Torah et aux pauvres. Il aimait tellement faire la charité qu’il avait vendu sa grande maison pour pouvoir aider les pauvres et que lui et sa famille se contentaient d’un tout petit logement. Ils vivaient de peu. Sa femme faisait de petits travaux et gagnait juste ce qu’il leur fallait pour vivre, tandis que lui était occupé tout le jour à faire des Mitsvot et de bonnes actions.


A la fin de la fête de Souccot, le jour de Hochanna Rabba, sa femme lui donna dix pièces qu’elle avait reçues en salaire et lui dit: « Va donc au marché et achète quelque chose pour les enfants en l’honneur de la fête! » L’homme alla au marché comme sa femme le lui avait dit et chercha à acheter quelque chose qui ferait plaisir aux enfants. Au même moment, deux hommes qui ramassaient de l’argent pour les pauvres traversèrent le marché.

Quand ils le virent, ils se réjouirent fort et se dirent l’un à l’autre:

« Voici l’homme aux bonnes actions qui passe. Il nous donnera sûrement une grosse somme pour les pauvres! » Les encaisseurs de la caisse de bienfaisance le connaissaient bien et savaient qu’il donnait toujours plus d’aumônes que les autres mais ils ne savaient pas qu’il n’avait plus d’argent. Ils s’approchèrent de lui et lui dirent:

« Nous serions heureux que tu participes à la bonne action dont nous nous occupons. Une pauvre orpheline, qui n’a ni père ni mère, va se marier et nous voulons lui acheter une belle robe pour le jour de ses noces. Elle aussi veut être belle et, à part nous, personne ne s’occupe d’elle. »

L’homme se dit: « Il faut avoir pitié de cette pauvre orpheline qui n’a même pas de robe de mariée. Aider une fiancée est une grande Mitsvah, tandis que nos enfants, eux, ont encore leurs parents et ils seront sûrement heureux aujourd’hui, même si je ne leur apporte pas de cadeaux ».

L’homme aux bonnes actions sortit de sa poche les dix pièces que sa femme lui avait données et les donna aux deux encaisseurs. Et comme il n’avait plus rien à faire au marché puisqu’il ne lui restait plus d’argent, il alla à la synagogue pour s’asseoir et étudier un peu de Tora.

La synagogue était vide. Tout le monde était déjà rentré à la maison mais les tables étaient pleines de cédrats que les enfants avaient laissés. L’homme aux bonnes actions réfléchit et se dit: « Ces cédrats n’appartiennent à personne. C’est exprès qu’on les a laissés car aujourd’hui c’est la dernière fois que nous avons fait la bénédiction du loulav et on n’a plus besoin d’eux. Je vais en prendre quelques-uns et, comme cela, je n’arriverai pas à la maison les mains vides. » Car l’homme avait un peu honte devant sa femme d’arriver à la maison sans rien. Il trouva un sac dans la cour et le remplit de cédrats.

Sur son chemin vers la maison, il passa près du port et vit un bateau en partance. « Si je demandais du travail sur ce bateau, se dit il, je pourrais gagner un peu d’argent avant d’arriver à la maison. Que dira ma femme si j’apporte seulement un sac plein de cédrats qui n’ont aucune valeur? Elle se mettra sûrement en colère et se fâchera contre moi. »

L’homme aux bonnes actions monta sur le bateau et demanda au capitaine de lui donner du travail. Celui-ci accepta aussitôt mais, au bout de peu de temps, le bateau leva l’ancre et l’homme aux bonnes actions n’eut pas le temps de descendre et c’est ainsi q u’il se trouva en route pour un pays lointain, de l’autre côté de la mer. Dès que le bateau arriva au port, l’homme aux bonnes actions mit pied à terre, chargea le sac de cédrats sur son épaule et partit pour la capitale dans l’espoir de trouver quelqu’un qui voudrait lui acheter ses cédrats.

Il marcha longtemps et, quand il fut fatigué, il se coucha sur son sac à l’ombre d’un arbre et s’endormit. Pendant ce temps, dans la capitale, au palais du roi, tout le monde était inquiet. Le roi souffrait de maux de ventre et les médecins ne savaient pas comment le guérir. Ils avaient déjà essayé tous les médicaments et le roi n’allait pas mieux. Le Saint béni soit ll donna une idée à un des médecins et celui-ci dit au roi:

« Si le roi mangeait un de ces cédrats sur lesquels les juifs disent une bénédiction le jour de Hochanna Rabba, il guérirait aussitôt. »

Le roi ordonna d’envoyer tous ses serviteurs chercher des cédrats et même les ministres et tout le peuple se mirent en quête de cédrats. Ils cherchèrent dans toutes les villes et tous les villages, dans les marchés et dans les magasins, et même dans les bateaux qui venaient de l’étranger. Ils cherchèrent en vain. Car qui aurait l’idée de garder des cédrats après Soukot’? Dans leurs recherches les envoyés du roi arrivèrent aussi chez l’homme aux bonnes actions qui dormait sous son arbre. Ils l’éveillèrent de son sommeil et lui demandèrent:

« Aurais tu quelque marchandise à vendre? » L’homme aux bonnes actions s’effraya car il ne savait pas ce qu’ils voulaient de lui. Qui sait, peut-être lui était il interdit de vendre quoi que ce soit dans ce pays’? Tout épouvanté, il leur répondit:

« Je n’ai rien. Je suis un pauvre homme, je n ai rien. »

Mais les envoyés avaient remarqué le sac sur lequel il était couché et ils exigèrent: « Montre nous ce que tu as dans ton sac! » Quand ils ouvrirent le sac, ils y trouvèrent des cédrats et se réjouirent fort mais ils n’étaient pas encore bien sûrs que c’était bien les cédrats dont le médecin avait parlés. Aussi ils demandèrent: « D’où viennent ces cédrats? »

L’homme aux bonnes actions eut encore plus peur et bégaya:

« Ca? Ce sont de vieux cédrats sur lesquels les juifs ont dit une bénédiction à Hochanna Rabba. On n’avait plus besoin d’eux et je les ai pris, il n’y a sûrement rien de mal là-dedans! »

Le visage des envoyés rayonnait de joie: « Mais c’est exactement ce que nous cherchons! » Et ils dirent à l’homme aux bonnes actions:

« Nous avons besoin de ces cédrats pour le roi. Viens avec nous, n’aie pas peur. Le roi te paiera sûrement un bon prix pour ta marchandise. » Aussitôt ils le conduisirent avec son sac chez le roi. Le roi mangea un cédrat et le Saint béni soit Il fit un miracle et le roi guérit aussitôt.

« Je veux t’acheter tout le sac, dit le roi à l’homme aux bonnes actions. On ne sait jamais, si je tombe de nouveau malade, peut-être n’arriverai je pas à retrouver de ces cédrats bénis, mais, ne t’inquiète pas, je te paierai un bon prix. »

Le roi appela ses trésoriers et leur ordonna de remplir le sac de pièces d’or et, quand il apprit que l’homme aux bonnes actions venait d’un pays lointain et désirait retourner dans sa famille, il lui fit donner un bateau et le renvoya avec beaucoup d’honneurs.

Entre temps, sa femme, ses enfants et ses nombreux amis s’étaient inquiétés de son sort car personne ne savait comment il avait disparu. Il revint à la maison plus riche qu’il ne l’avait jamais été. L’or qu’il avait reçu en échange de ses vieux cédrats lui suffit pour racheter son ancienne maison, nourrir sa famille largement et donner beaucoup d’argent aux pauvres tout le reste de sa vie.


Edition Kehot

Souccoth en cabane

Déporté en Sibérie comme des millions d’autres innocents (Juifs en majorité), Reb Na’hman Rosman fit dans un camp la connaissance de Reb Acher Sossenkin, un ‘Hassid qui lui enseigna la Torah et la pratique des commandements.

Un jour, Reb Acher m’expliqua que chez nous, les Juifs, il existe une très jolie fête qui s’appelle Souccot. On construit une cabane qu’on recouvre de branchages et dans laquelle on habite durant huit jours. Je décidai donc de construire une Soucca quoi qu’il arrive.

Après beaucoup d’efforts, je parvins à trouver et à acheminer des planches et des branchages. Reb Acher me prévint que je risquais vraiment ma vie mais rien ne pouvait me faire changer de décision. C’est ainsi qu’à l’approche de la fête, j’avais réussi à construire ma Souccah, cachère à 100%!

Reb Acher était émerveillé et cependant, il ne cessa de m’avertir que, dès que les gardiens s’en apercevraient, ils réagiraient avec violence. Effectivement, les gardiens arrivèrent, aperçurent la cabane et, sans dire un mot, me forcèrent à monter dans leur voiture et m’amenèrent chez le commandant du camp.

Celui-ci me demanda, d’un ton très sévère, pourquoi j’avais construit cette cabane. « Camarade commandant, répondis-je, le temps risque de changer d’un moment à l’autre. Bientôt, la pluie et la neige tomberont sans s’arrêter. Ces planches qui étaient abandonnées risquent de devenir humides et de pourrir, ce qui représente une grande perte d’argent pour le camp. C’est pourquoi j’ai pris ces planches et je les ai accrochées l’une à l’autre et je les ai recouvertes de branches d’arbre pour les protéger « .

(A cette époque, comme j’étais déjà un ancien prisonnier, je n’étais plus soumis aux travaux forcés les plus durs comme Reb Acher mais j’étais employé aux écritures). « Je me suis senti responsable de ces planches, du fait que j’étais en charge de la réserve de bois. Et c’est pourquoi j’ai pris l’initiative de protéger le matériel du camp! »

Stupéfait, le commandant ne cacha pas son admiration. Son visage exprimait maintenant une satisfaction évidente et il ordonna aux gardiens de me ramener à ma baraque sans me faire de mal.

Le lendemain matin, comme d’habitude, les gardiens réveillèrent sans ménagement les prisonniers pour procéder à l’appel. Debout, en rangs, nous attendions que le commandant énumère tous les noms et nous donne ses instructions pour la journée. Soudain le commandant appela un des soldats et lui chuchota quelques mots à l’oreille.

Le soldat se dirigea vers moi et me plaça à côté du commandant. Tous les prisonniers me regardèrent avec pitié: j’allais certainement être lourdement condamné pour avoir construit une Souccah, un objet religieux juif, alors que je purgeais ma peine en Sibérie.

Le commandant scruta tous les prisonniers puis déclara à voix haute: « Vous devez tous prendre exemple sur ce prisonnier si dévoué à la cause de la Révolution! Il mérite toute notre considération tant il prend soin des biens de notre camp. Il n’a épargné aucun effort, malgré sa fatigue, et, de sa propre initiative, il a construit une cabane pour protéger les planches en bois. Vous devez tous agir comme lui! « 

Et, avec une tape amicale sur mon épaule, il me fit signe de rejoindre ma place…

A sa sortie des camps du Goulag, Reb Na’hman avait complètement adopté la pratique traditionnelle des Mitsvot et, quand je l’ai rencontré à Tachkent, il faisait partie du groupe des ‘Hassidim.

Mena’hem Margoline traduit par Feiga Lubecki

Comment décorer sa Souccah?

La veille de Souccot, Rabbi Haïm de Tsanz, connu pour la largesse de ses dons, à la démesure de la pauvreté de sa maison, distribuait la Tsédakah de façon bien plus large qu’à l’accoutumée. Une année, il confia à ses fils qu’il avait besoin de plusieurs milliers de roubles, que ses fils partirent emprunter à divers bourgeois de la ville. Il eut vite fait de les distribuer le jour même, avant que la fête de Souccot commence.

Le soir venu, lorsqu’il rentra dans la Souccah, il marqua une pause et leur dit: « Les gens ont l’habitude de décorer leur Souccah avec toutes sortes de choses splendides: des tentures, des couverts, des bougeoirs et des coupes d’orfèvrerie, du mobilier, des fruits rares… Ce n’est pas mon genre. La Tsédakah, c’est mon véritable décor de la Souccah. « 

++++

Les fils de Rabbi Haïm de Tsanz se plaignirent un jour à lui de son usage fort ruineux de distribuer la Tsédakah sans compter la veille de Souccot à des centaines de personnes qui venaient le quémander, alors même que sa maison était vide de meubles, de provision, de vêtements de fête… Le peu qui restait avait été gagé pour trouver encore quelques pièces qui partiraient dans la poche des visiteurs.

« Papa, nous n’avons jamais lu dans les saints livres qu’il y ait une Mitsvah de donner la Tsédakah une fois qu’on a vidé la maison! »

« Assassins de fils! Vous voyez bien que votre père n’a pas le mérite de la Torah, pas la moindre trace de crainte de D.ieu, et vous voulez m’enlever le peu de bonnes actions que je suis capable de faire …! »

Traduit de Sipouréi ‘Hassidim, Série: Moadim, de Rav Chlomoh Yossef Zevin.

Une Souccah chère payée

Un modeste tailleur se présenta un jour chez Rabbi Haïm de Tsanz avec la demande suivante.

Il avait été dans sa jeunesse au service de Rabbi Aryéh Leiboush, le père de Rabbi Haïm. Il arriva une année qu’il fit très froid durant la fête de Souccoth, et le jeune homme refusa de dormir dans la Souccah où Rabbi Aryéh Leiboush séjournait malgré le temps glacial. Le Rabbi insista, mais il persista à refuser, et Rabbi Aryéh Leiboush lui garantit la moitié de sa part dans le monde futur. C’est tout ce qu’il fallait pour convaincre notre futur tailleur.

Cinquante années étaient passées depuis, et notre homme était un jour tombé malade. Très malade. Il avait alors reçu la « visite » de Rabbi Aryéh Leiboush, qui avait disparu depuis longtemps.

« Mon ami, sache que le moment de quitter ce monde est arrivé. Mais tu peux choisir qu’il n’en soit pas ainsi. Si tu renonces à la part de monde futur que je t’ai promis, tu retrouveras ta santé. Ou sinon, tu peux me rejoindre dans le monde futur où tu recevras cette part. »

Le tailleur avait choisi … de rester dans ce monde, avait abandonné sa place à côté du Rabbi, pour poursuivre sa route terrestre et avait guéri.

Maintenant guéri, il avait des remords et venait voir Rabbi Haïm de Tsanz pour annuler sa décision et intercéder auprès de son père.

Rabbi Haïm de Tsanz écouta l’histoire en souriant, et ne donna pas de réponse…

Traduit de Sipouréi ‘Hassidim,

Série: Moadim, de Rav Chlomoh Yossef Zevin.

A chacun son Etrog

En Russie ou en Ukraine, il n’était pas facile de trouver un Etrog. Surtout un bel Etrog. C’est pourquoi les ‘Hassidim qui avaient l’occasion de voyager veillaient à chercher longtemps à l’avance un bel Etrog pour apporter à leur Maître, le Rabbi.

Ce sont surtout ceux qui faisaient du commerce et voyageaient au loin qui avaient l’opportunité de courir le pays pour y trouver un Etrog de qualité.


Et quelle joie lorsqu’il arrivait chez son Rabbi pour lui offrir son splendide Etrog! Le Rabbi se réjouissait de l’occasion d’accomplir la Mitsvah des quatre espèces avec un Etrog de la meilleure qualité et de l’affection que lui portait son ‘Hassid. Et le ‘Hassid se réjouissait de savoir son Maître satisfait.

Cette année là, Elimelekh, commerçant en tissus, un ‘Hassid attaché à Rabbi Mordekhaï de Tchernobyl, s’était mis en route dès Pessa’h. Son lointain voyage devait lui permettre d’être de retour pour les fêtes de Tichri.

Un mois avant son retour, début Elloul, il eut l’occasion d’acquérir un Etrog de toute beauté. Il remercia le ciel de lui avoir donné l’occasion de trouver un si bel objet de Mitsvah et de procurer à coup sûr un grand plaisir à son Rabbi. Il paya largement l’Etrog, et l’emballa avec précaution dans de la fibre de lin avant de le ranger au fond de sa malle.

Quelque temps plus tard, sur son chemin du retour, on lui proposa un autre Etrog, jaune et bien formé, sans défaut. Reb Elimelekh hésita. « J’ai déjà acheté un Etrog pour le Rabbi, et quant à moi je ferai la bénédiction sur l’ Etrog même du Rabbi, comme les années précédentes. Qu’ai je besoin d’un Etrog de plus? »

Finalement il acheta cet Etrog: n’allait il pas passer par Ruzhin sur la route de Tchernobyl? Il y avait là bas le fameux Rabbi Israël de Ruzhin, dont il avait eu maintes fois l’occasion de recevoir d’inoubliables bénédictions.

Un soir, dans un de ses dernières étapes, Reb Elimelekh rencontra de ses amis, ‘Hassidim de Rabbi Mordekhaï de Tchernobyl. Il leur parla de son fructueux voyage, de sa réussite, du superbe Etrog qu’il avait destiné au Rabbi.

Sur leur demande, il sortit l’Etrog de ses bagages, et leur présenta les deux Etroguim.

« Le second, leur expliqua-t-il est pour le Saint Rabbi de Ruzhin. »

Un grand silence accueillit cette dernière remarque. Mis côte à côte, il était clair que le second Etrog était bien plus beau que le premier…

« Tu devrais donner le premier au Rabbi de Ruzhin, et garder le second pour notre Rabbi… »

A vrai dire, c’est ce qui s’imposait, et Reb Elimelekh en décida ainsi.

Quelques jours plus tard, à Ruzhin, Reb Elimelekh se pressait parmi les ‘Hassidim venus recevoir la bénédiction du Saint Rabbi Israël de Ruzhin. Il lui déclara qu’il lui avait apporté un Etrog en présent. Le Rabbi fit un grand sourire.

« Le voir est déjà une bonne chose » lui déclara le Tsaddik.

Il prit l’ Etrog en main, et l’examina avec étonnement.

« Est ce vraiment mon Etrog? Est ce vraiment cet Etrog que tu as acheté pour moi? »

Reb Elimelekh sentit son ventre se serrer.

Le Rabbi de Ruzhin, surnommé le « Voyant » avait vu que ce n’était pas cet Etrog là qui avait été acheté pour lui… Il bredouilla qu’il y avait eu erreur, et sortit le second Etrog, le merveilleux Etrog qu’il avait finalement décidé d’offrir à son Rabbi à lui…

Le visage du Tsaddik s’éclaira en un instant. « Un bel Etrog, très beau ». Il bénit longuement Reb Elimelekh … Peu de temps après, Reb Elimelekh arriva à Tchernobyl. Sans s’attarder chez lui, il se présenta devant Rabbi Mordekhaï, et lui tendit sans un mot l’ Etrog qui lui restait.

Le regard du Rabbi alla plusieurs fois de l’ Etrog à Reb Elimelekh, avec un air étonné.

« Qui a touché à mon Etrog? »

Reb Elimelekh était sidéré par cette manifestation évidente de « Roua’h hakodech » (esprit de Sainteté) de son Maître.

« Racontes moi comment cet Etrog est arrivé entre tes mains, et tout ce que tu as fait depuis! »

Reb Elimelekh fut bien obligé de raconter à son Maître tout ce qui s’était passé.

« Saches, Reb Elimelekh, qu’il est décidé à Tou Bichvat quel Etrog chacun méritera pour la fête.

Le Saint Ruzhiner savait parfaitement quel Etrog il avait mérité. Mais lorsqu’il a vu l’ Etrog que tu lui as présenté en premier, il s’est demandé s’il avait démérité … Il a revu tous ses pensées, paroles et actes et a conclu qu’il méritait effectivement l’Etrog qu’on lui a présenté à Tou Bichvat, et pas un autre.

C’est pourquoi il n’a pas voulu recevoir cet Etrog, qui n’était pas l’Etrog qui lui était destiné..

Mais comme il a eu mon Etrog dans ses saintes mains, cet Etrog n’est plus le même, j’ai senti ce changement… »

Kislev : Hannoucca

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Une Ménorah … familiale

Appelons-le William. Il était simple soldat dans l’armée américaine qui libérait l’Europe à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Son régiment fut affecté à la garde d’un village dont il devait assurer la sécurité et où il fallait retrouver éventuellement d’anciens Nazis. Les soldats devaient également aider les habitants et les réfugiés dans leur vie quotidienne.

Un soir, William aperçut un adolescent qui courait dans un champ à la limite du village.  » Arrête ou je tire!  » cria-t-il. Le garçon se cacha derrière un arbre. Le soldat attendit patiemment.

Finalement, pensant que le soldat avait disparu, le garçon sortit de sa cachette et se rendit près d’un grand arbre au pied duquel il se mit à creuser. Le soldat l’observait de loin et, quand l’enfant eut fini et se fut remis en marche, le soldat cria à nouveau : « Arrête ou je tire! » L’adolescent courut; William décida de ne pas tirer mais plutôt de le poursuivre. Il le rattrapa et le plaqua au sol.

Dans le combat qui suivit, l’enfant lâcha une Ménorah magnifiquement décorée qu’il tenait jusque-là précieusement contre son cœur. William ramassa la Ménorah, l’enfant tenta de la récupérer : « rendez-la-moi, elle est à moi! »

Le soldat plongea son regard dans les yeux terrifiés du garçon et tenta de le rassurer : « Moi aussi je suis Juif! » dit-il.

L’enfant qui avait survécu aux camps d’extermination n’avait aucune confiance dans les hommes en uniforme. On l’avait déjà forcé à assister au meurtre de son père. Il n’avait aucune idée de ce qu’était devenue sa mère.

Dans les semaines qui suivirent, le soldat William s’occupa particulièrement du jeune garçon et celui-ci, David, apprit à lui faire confiance. Tous deux avaient de longues conversations ensemble et, quand William fut libéré de ses obligations militaires, il proposa à David de l’accompagner à New York où il l’adopterait.

David accepta et William s’occupa de tous les papiers.

William reprit ses activités au sein de la communauté juive de New York. Un de ses collègues, responsable du Musée Juif de la ville, vit la Ménorah. Il annonça à David que cet objet avait une très grande valeur puisque c’était une relique de l’art juif européen et que toute la communauté pourrait l’admirer: il offrit à David 50.000 dollars, mais l’adolescent refusa. La Ménorah avait été acquise plus de deux cents ans auparavant et était, depuis, restée dans la famille; aucune somme d’argent ne parviendrait à lui faire abandonner ce trésor. Quand ‘Hanouccah arriva, William et David allumèrent la Ménorah devant la fenêtre du salon. Puis David monta étudier dans sa chambre.

William savourait le silence paisible du salon quand on frappa à sa porte. C’était une femme qui parlait avec un fort accent allemand. Elle semblait désemparée, cherchait ses mots et commença par s’excuser de le déranger. Elle se promenait dans la rue quand elle avait aperçu la Ménorah à la fenêtre.

« Nous avions dans le temps une Ménorah semblable dans notre famille » dit-elle dans un anglais hésitant. Elle n’en avait jamais vu un autre exemplaire. Pouvait-elle entrer et la voir de plus près?

William la fit entrer et lui dit que la Ménorah appartenait à son fils adoptif qui pourrait peut-être lui en apprendre davantage à ce sujet. Il appela David pour qu’il explique à cette femme d’où venait la Ménorah.


Devant l’antique Ménorah où brillaient les lumières de ‘Hanouccah, David leva les yeux et fondit en larmes : Il venait de retrouver sa mère…

Traduit par Feiga Lubecki

Publier le miracle, pas autre chose

Hannoucah 5753.

Bat Yam. Ronen Choval est en pleine « campagne » de Hannoucah. Entendez qu’il parcourt son quartier, comme tous les ans, pour veiller à faire allumer les bougies de Hannoucah par les Juifs qu’il rencontre, distribuer des prospectus sur le sujet de la fête et sur les sujets de la vie juive en général. Un des objectifs est l’allumage dans le Centre Commercial de Bat Yam, le Bat Yamon, afin de donner au miracle passé de Hannoucah toute la publicité que l’allumage des bougies doit procurer.

Ronen pousse la porte du premier magasin qu’il s’est fixé comme objectif.

« Le Village du jouet ». Le directeur a déjà allumé les bougies ce soir là, mais l’autorise à déposer une Hannoukiah à l’entrée du magasin, qu’un employé sera heureux d’allumer, et il appelle pour cela employés et clients à se rassembler pour l’événement. Laissons Ronen nous raconter la suite des choses.

Après l’allumage, j’ai distribué à tous quelques documents sur Hannoucah, j’ai répondu aux quelques questions qui se posaient, incité tous à poursuivre la fête chez eux avec femmes et enfants jusqu’au huitième soir. Un événement réussi.

Un moment de quitter la boutique, Yéhoudah, le patron s’est approché de moi.

– Est il permis de vendre des sapins…?

En ce début décembre, la question était claire. Un juif se posait des questions sur l’opportunité commerciale de vendre des sapins, symbole phare d’une fête totalement étrangère –pour ne pas dire plus– à nos croyances.

– Non! Tu n’as pas le droit de vendre de telles choses. L’allumage de Hannoucah est la publication du miracle, et vendre aux yeux de tous une telle chose est la « publication d’une transgression ». Yéhoudah tenta de m’expliquer qu’il ne s’agit pas de les vendre à des juifs, mais aux très nombreux clients non juifs qui se trouvent désormais en Terre d’Israël, d’autant que la crise économique actuelle incite à ne négliger aucune source de profits …

Je lui répondis qu’au contraire, la présence de tels clients était l’occasion de répandre parmi eux la notion des « sept lois de Noa’h », et non de leur procurer des symboles religieux contraires à ces lois mêmes. Yéhoudah ne demandait qu’à être convaincu. Il accepta de ne pas faire rentrer une telle marchandise dans son magasin.

C’était justement le lendemain qu’une réunion de tous les directeurs d’enseignes de la chaîne devait faire le bilan du mois écoulé et fixer les objectifs et moyens pour le mois à venir.

Il était particulièrement content de mon conseil et tint à m’accompagner dans chacun des magasins du centre commercial pour me présenter à ses amis les autres patrons. Inutile de dire qu’avec un tel guide, tous les magasins acceptèrent les allumages et notre passage fut un réel succès.

Quelques jours plus tard, j’étais de nouveau au Centre Commercial. Yéhoudah m’accueillit avec un grand sourire.

– « Un miracle de Hannoucah! Un vrai miracle. Tu ne peux pas imaginer ce que tu as déclenché. Lors de la réunion au siège de la chaîne, on m’a demandé combien de sapins j’allais prendre, et j’ai surpris tout le monde en disant que je n’en prenais pas car c’est interdit. J’ai influencé d’autres directeurs de magasin qui ont accepté mon argumentation, et le service des commandes a accepté sans broncher.

Mais il y a plus. Chaque fois, ces réunions sont l’occasion de disputes sans fin sur la tenue des comptes, le respect des objectifs, avec insultes, menaces et parfois plus. C’est la première fois que je ressors de là avec le sourire. Ils ont même trouvé que j’étais excédentaire…. Tout ceci par le mérite de cette décision de ne pas vendre des arbres… »

Je lui ai expliqué alors que le mérite revenait aussi et surtout au Rabbi de Loubavitch qui m’avait envoyé ici, comme il envoie des milliers de ses disciples à travers le monde pour guider les Enfants d’Israël à devenir de meilleurs juifs dans leur quotidien. Je suis retourné il y a peu de temps au  » Le Village du jouet » pour quelques achats. Il fut très content de me voir.

– « Ecoute la suite! »

Yéhoudah m’a alors raconté avec excitation que non seulement il n’avait rien perdu , mais il avait gagné gros avec sa bonne décision.

– « Lorsque des magasins de la chaîne se sont mis à vendre des sapins, cela a mécontenté une grande partie de la clientèle orthodoxe, qui a déserté ces magasins. Et très vite le bruit s’est répandu que chez moi, il n’y en avait pas. J’ai drainé toute la clientèle religieuse des environs et nous avons enregistré des records de vente inespérés! Tout ceci grâce à toi! »

Et je lui ai à nouveau expliqué que tout le mérite revenait à celui qui m’avait envoyé, le Rabbi de Loubavitch.


Traduit de « Si’hat Hagueoula » N° 429, Chevat 5763.

La Ménorah du Rabbi

Notre histoire se passe dans les années 10. Comprendre 5710, ou années « 50 » en termes plus courants.

A cette époque, les élèves de la Yéchivah Tomkhei Temimim, à Tel Aviv, n’avaient pas encore l’habitude de courir les rues et les cages d’escalier les soirs de Hannoucah pour faire allumer leurs frères juifs. Et naturellement, à l’heure de l’allumage, ils allaient allumer les bougies dans leur chambre, ou faire l’école buissonnière pour assister à l’allumage d’un des Rabbis des cours ‘Hassidiques de Tel Aviv de l’époque: le Rabbi de Belz, le Rabbi de Hossiatin, le Rabbi de Sadigura et encore bien d’autres.

Et chacun de raconter à son retour avec curiosité les particularités de chacun.

L’un raconta qu’il avait vu tel Rabbi allumer une Ménorah en or, l’autre une Ménorah d’argent, l’autre en cuivre …

Les élèves étaient tellement pris à écouter les différents récits, qu’ils ne prirent pas garde que Reb Haïm Chaoul Brooke, le principal de la Yéchivah, se tentait derrière eux et écoutait leurs histoires en souriant. Lorsqu’ils s’en aperçurent, ils se sentirent gênés de parler de telles choses au lieu de s’approfondir dans des livres, et plus encore gênés de son sourire inattendu.

« Notre Rabbi, je l’ai vu allumer une Ménorah en or, mais aussi une Ménorah d’argent, une Ménorah de cuivre, une Ménorah en fer blanc, et même en bois ou en glaise… »

Les élèves n’en revenaient pas. Que signifiait ces mots d’un homme qui n’avait pas l’habitude de blaguer?

« Notre Rabbi allume la lumière, la lumière divine qu’est l’âme humaine, dans des Ménorot de toutes sortes. Il y a des Juifs qui sont du niveau d’une Ménorah en or. D’autres sont du niveau d’une Ménorah d’argent, d’autres en cuivre, d’autres en fer blanc, en bois, en glaise…

Chacun de ceux là, le Rabbi peut les allumer, y faire briller la lumière de la Vérité, de la Divinité, la lumière du judaïsme et de la ‘Hassidouth, la lumière de Machia’h …

Traduit de Beth Machia’h N° 493, Chevat 5766.

Deux ‘Hanoukiot d’argent

‘Haïm mit son chandelier d’argent sur le rebord de la fenêtre dans sa maison de Magdiel; il versa l’huile, arrangea les mèches; avec l’intonation typique du Yémen il chanta avec hésitation les bénédictions et alluma les mèches.

Puis il s’assit, regarda les flammes et laissa ses souvenirs affluer… Oui, c’était le moment de s’arrêter un peu, de faire le point, de se souvenir de tous les événements de sa vie.

Il se rappelait de son père son maître, un des notables de la communauté juive de Sanaa au Yémen; de sa mère, une femme discrète et généreuse; et de son frère Saïd, plus jeune que lui d’un an: où pouvait-il se trouver maintenant?

Sans qu’il s’en rende compte, des larmes coulaient sur ses joues…

Yossef l’orfèvre avait deux fils: Ye’hia et Saïd. Leurs visages purs étaient entourés de joyeuses « Péot » et leur jeunesse se passait dans l’insouciance. Tôt le matin, il les amenait chez « le Sage », ‘Ha’ham Yaakov chez qui les garçons juifs du quartier, assis en tailleur sur le tapis, apprenaient la Torah. Le soir, quand le père revenait de son travail, il les amenait à la Synagogue « Tsala’h » où ils participaient à la prière du soir et aux cours de Michna, Guemara, Zohar et Midrach. Ce n’était que tard dans la nuit qu’ils rentraient, accueillis par un bon repas préparé par leur mère.

Mais la vie tranquille des Juifs du Yémen ne devait pas durer longtemps. Un nouveau roi se leva, convoqua les responsables de la communauté juive et leur dit:

« Tant que je serai là, vous n’avez rien à craindre. Mais s’il devait y avoir une révolution, je ne pourrai me porter garant de votre sécurité. C’est pourquoi je permets à tout Juif qui le voudrait de quitter le pays ».

C’est à cette époque que le nouvel état d’Israël s’intéressa au sort des Juifs du Yémen. On envoya des émissaires, chargés d’organiser le départ de tous ceux qui voudraient émigrer. Comme on savait qu’ils étaient tous très religieux, les émissaires prirent soin de ne pas choquer leurs us et coutumes.

Ils décrivaient avec passion le « pays où coulent le lait et le miel » et organisèrent des départs « sur les ailes des aigles » c’est-à-dire dans des avions spécialement affrétés. Ces Juifs dont le coeur pur battait plus fort dès qu’on leur parlait de la Terre Sainte, se préparèrent fébrilement pour le voyage.

Yossef l’orfèvre désirait également se joindre à ce voyage. Cependant, son commerce ne pouvait être liquidé rapidement. Il lui fallait du temps. Mais le pays n’était plus un havre de sécurité, il valait mieux envoyer les enfants en Terre Sainte. Le départ fut déchirant, la mère ne pouvait contenir ses larmes.

Le père, enlaçant ses deux fils, leur remit à chacun une ‘Hanoukia en argent qu’il avait lui-même ciselée et les bénit en tremblant d’émotion. L’avion décolla, l’opération « Tapis Volant » avait réussi.

A leur arrivée, les nouveaux immigrants furent accueillis à Atlit. Au début, tout leur semblait merveilleux. Mais bien vite, des jeunes gens qui visiblement ne menaient pas une vie régie par les lois de la Torah, s’installèrent dans le camp pour installer un ordre nouveau.

Ils entreprirent de séparer les familles. Les deux frères n’échappèrent pas à la règle. On persuada Saïd de s’installer dans un Kibboutz où il pourrait mieux poursuivre ses études.

Pétrifié, il se tenait à l’entrée de la salle à manger; avec sa Kipa et ses longues Péot, il voyait pour la première fois des jeunes, « libérés », qui parlaient fort et se conduisaient sans gêne. Il voulut retourner dans le camp où était resté son frère, mais c’était impossible. Bien vite, on s’occupa de lui enlever « ses vêtements d’exil », on lui donna un autre prénom, Lirone, on lui coupa les Péot.

Il ne savait pas que non loin de là, la même transformation arrivait à son frère qu’on appela dorénavant ‘Haïm: les deux frères ne devaient plus se revoir, n’ayant plus de nouvelles l’un de l’autre.

Plus de vingt-quatre ans passèrent. Dans un des camps militaires, après la guerre de Kippour, ‘Haïm se préparait pour la fête de ‘Hanouccah. Il s’était marié, avait quatre enfants; dans son foyer, la religion avait peu de place, mais chaque année il avait respecté les lois de l’allumage des lumières de ‘Hanouccah et enseigné à ses enfants les chants traditionnels qu’il avait appris au Yémen.

Maintenant, au sein du régiment 83, au coeur du désert du Sinaï, il allumait les petites lumières en pensant à sa femme, ses enfants, ses parents restés à Sanaa, ses compagnons d’étude… Cela faisait déjà trois mois qu’il était mobilisé dans la chaleur écrasante du désert où les nuits étaient si froides, à dormir dans un sac de couchage, sans confort.

‘Haïm décida de sortir un peu dans le camp, prendre un peu d’air, mettre de l’ordre dans ses pensées. Les étoiles brillaient dans le ciel… De l’une des tentes, on entendait des voix. Des lumières de ‘Hanouccah semblaient allumées. ‘Haïm, curieux, s’approcha et entra dans la tente. Il regarda les petites lumières et soudain il fut frappé de stupeur: la ‘Hanoukia qui les portait était exactement semblable à la sienne! Incrédule, il vérifia tous les détails de l’objet et demanda d’une voix étranglée: « A qui appartient cette ‘Hanoukia »?

« A Lirone », répondit un des officiers, très occupé à jouer aux cartes.

« Qui est Lirone »? demanda ‘Haïm, étonné.

Lirone se leva. ‘Haïm le regarda bien, cherchant à retrouver un visage connu.

« Pourquoi m’avez-vous appelé »? dit Lirone, contrarié d’avoir été dérangé dans ses occupations habituelles. Le coeur de ‘Haïm battait à tout rompre. Il avait reconnu la voix, le faible accent Yéménite dont il se souvenait si bien de la maison de son père.

« Saïd »! murmura-t-il.

Un frisson s’empara de Lirone-Saïd. Des vagues de froid et de fièvre le traversèrent.

« Yi’hia, mon grand frère »! dit-il sans oser y croire.

Un silence de mort se fit dans la tente alors que les deux frères s’embrassaient, pleurant de joie après ces vingt quatre années de séparation.

Il n’y a pas de mots pour décrire les sentiments de Saïd et Yi’hia à ce moment-là. Toutes les semaines qui suivirent, ils ne se quittèrent pas, tentant de rattraper le temps perdu. Tous deux essayèrent de retrouver une trace de leurs parents mais en vain.

Ils décidèrent cependant de redevenir dignes de la tradition qu’ils leur avaient transmise; tous deux se rapprochèrent ensemble, avec leurs familles, d’un mode de vie guidé par la Torah.


Et chaque année, ils allument ensemble leurs lumières dans les magnifiques ‘Hanoukiot d’argent qui les avaient enfin réunis.

Mena’hem Ziegelbaum

Traduit par Feiga Lubecki

La ‘Hannoukiah disparue

Dans la maison de Rabbi ‘Haïm de Tsanz, on était habitué à ces disparitions soudaines d’objets divers. Le Tsaddik avait effectivement l’habitude de ne garder aucun argent « de trop » à la maison tant qu’une demande d’aide n’avait pas été satisfaite. Et ces demandes étaient légion …

Qu’il s’agisse d’argent ou d’objets de valeurs, Rabbi ‘Haïm ne faisait pas de différence. Lorsque la Rabbanith s’apercevait que tel ou tel objet avait disparu de la maison, elle comprenait que son saint mari l’avait gagé pour les besoins d’un foyer ruiné ou d’une jeune fille à marier, ou toute autre cause.

Elle ne posait plus de question sur la timbale d’argent, la boîte à tabac, le vase, les bougeoirs …

On était à quelques semaines de ‘Hannoucah. Vint frapper à la porte un homme d’allure chétive dont l’allure comme le discours attestait qu’il avait été autrefois un homme respecté et écouté. Il sortit même de son baluchon un long parchemin qui témoignait génération après génération de sa belle ascendance.

Lorsqu’il eut terminé de se présenter, il éclata en sanglots. Il conta sa misère actuelle, ses dettes, sa fille en âge de se marier et qui n’attende de secours de personne …

Rabbi ‘Haïm écoutait son hôte avec compassion. « L’aide divine peut venir en un instant, il ne faut pas désespérer ». Tout en consolant son invité, il cherchait du regard la source de cette aide qu’il était prêt à lui accorder. Il se leva, parcourut les diverses cachettes où il pouvait avoir mis de l’argent de côté « pour les cas exceptionnels ».

A vrai dire, ces cas exceptionnels quotidiens avaient déjà épuisé toutes ses réserves, et les étagères des armoires étaient également vides: tout se trouvait déjà gagé chez des prêteurs.

Le cœur de Rabbi ‘Haïm se serra à l’idée que cet homme allait s’en retourner chez lui les mains vides. Encore un peu ce sera ‘Hannoucah. Une fête de joie et de lumière. Quelle joie y aura-t-il dans la maison de ce malheureux?

‘Hannoucah, ‘Hannoucah se répéta-t-il. Un large sourire se répandit sur ses lèvres. Il sauta de sa chaise, l’approcha de la grande armoire de son bureau, et grimpa dessus pour tirer de l’étagère supérieure une superbe ‘Hannoukiah en argent. Il la prit dans ses mains avec amour, en essuya les poussières accumulées depuis l’an dernier, puis l’enveloppa dans un papier sorti d’on ne sait où.

Le pauvre homme suivait le Rabbi des yeux, d’abord avec étonnement puis avec un brin d’espoir qui devint un sourire et un remerciement silencieux lorsque Rabbi ‘Haïm lui mit l’objet dans les mains.

C’est une semaine avant ‘Hannoucah que la Rabbanith découvrit la disparition de la ‘Hannoukiah. Elle ne poussa pas de grands cris comme une autre maîtresse de maison l’aurait fait. Elle savait que ce n’était pas un voleur qui avait dérobé la ‘Hannoukiah. Son seul souci fut que dans toutes les maisons juives on allumerait ce soir là des bougies dans une belle ‘Hannoukiah, et que dans la maison du Rabbi il n’y aurait pas de ‘Hannoukiah.

La veille de la fête elle rappela à Rabbi ‘Haïm qu’il n’y avait pas de ‘Hannoukiah dans la maison. Un sourire tranquille fut la seule réaction de Rabbi ‘Haïm.

Le premier soir de ‘Hannoucah arriva. Les fidèles quittaient la synagogue d’un pas pressé pour allumer la première bougie les uns à la fenêtre de leur maison, les autres sur le pas de la porte. La rue juive s’illumina. Une seule maison semblait avoir oublié la fête. Ni ‘Hannoucah, ni ‘Hannoukiah chez Rabbi ‘Haïm.

Le Tsaddik était enfermé dans son bureau, entièrement pris dans son étude de la Torah et des secrets de la fête. Les enfants et les familiers du Rabbi attendaient, tendus, évitant le regard du Rabbi pour ne pas afficher leur tristesse. La porte du Rabbi s’ouvrit enfin. Rabbi ‘Haïm sortit avec sérénité de son bureau, comme préparé à allumer des bougies pour lesquelles rien n’était prêt.

C’est à ce moment là qu’on entendit le grincement des roues d’un carrosse qui s’arrêtait devant la maison du Rabbi. Un splendide carrosse tiré par plusieurs chevaux venait d’arriver, dont descendit un couple somptueusement vêtu. Le mari, qui tenait un paquet à la main, s’excusa de l’heure tardive et demanda à rencontrer Rabbi ‘Haïm Leur visage préoccupé en disait long sur l’urgence qu’ils éprouvaient à rencontrer le Rabbi.

Rabbi ‘Haïm les fit entrer dans son bureau pour écouter leur demande, et les bénit longuement. A la fin de l’entretien, l’homme déposa son paquet sur la table et l’ouvrit délicatement. « C’est un présent de notre part pour le Rabbi » dit il en sortant une merveilleuse ‘Hannoukiah en argent du paquet.

Rabbi ‘Haïm ne fut pas étonné outre mesure. Il posa la ‘Hannoukiah à son emplacement usuel, versa de l’huile, disposa les mèches. Après avoir allumé le Chamach, il récita les bénédictions devant ses enfants, ses proches et le couple d’invités.

Baroukh Ata … acher kidechanou bemitsvotav vetsivanou lehadlik ner ‘hannoucah.

Baroukh …ché-assa nissim la-avoténou bayamim hahem bizman hazé.

Baroukh … chee’heyanou vekiyemanou vehiguianou lizmane hazé.

Tous ressentirent que ces bénédictions sur le miracle de ‘Hannoucah prenaient un sens particulier ce soir là.


Réalisé par Aharon – www.milah.info

Une Ménorah Céleste

Annette Baslaw Finger aime à raconter un ‘Hannoucah mémorable. Elle avait 11 ans. Elle fuyait alors les nazis dans la France occupée, et était arrivée avec ses parents dans les montagnes de Pyrénées, d’où ils pourraient passer à pied la frontière vers l’Espagne ou le Portugal.

« De nourriture, point, ou presque. Il nous restait bien une carotte, une seule carotte pour seule richesse.

J’étais bien triste de voir arriver ‘Hannoucah avec ce seul luxe. Si j’avais su le sort réservé aux autres familles et enfants juifs, je me serais certainement estimée la mieux lotie. Tout de que je savais c’est que nous étions devenus des gitans, constamment en déplacement, sans aucun havre ni sécurité. Nos vêtements étaient en haillons et sales, nous ne pouvions nous laver à l’eau chaude, nous asseoir à une table, bavarder de tout et de rien, bref, mener une vie normale.

Ce soir là, nous étions dans une grange, couché sur la paille. Je ressentais vraiment un manque, et je fis remarquer à mon père que c’était ‘Hannoucah et que nous n’avions pas de Ménorah à allumer.

« Que dis tu? Nous n’avons pas de Ménorah de ‘Hannoucah à allumer? Mais nous avons la plus belle ‘Hannoukiah du monde! » Il s’approcha de la porte, l’entrouvrit, et me désigna du doigt … le ciel. C’était une belle nuit, sans nuage, où toutes les étoiles s’étaient données rendez vous au-dessus de nos têtes.

« Attrape le Chamach ». J’attrapai la plus brillante des étoiles et décidai d’en faire le Chamach.

« Bien. Maintenant attrape encore huit bougies ». Nous attrapâmes ainsi huit autres belles bougies, et c’est ainsi que nous pûmes allumer notre Ménorah dans le ciel.


C’était extraordinaire. Des bougies si près du ciel, si près de D.ieu! Nous revînmes nous asseoir sur la paille, pour jouer à la toupie. Une toupie imaginaire, bien sûr. Nous la faisions tourner, avant d’annoncer la lettre sur laquelle elle s’était arrêtée. Sans surprise, c’est moi qui ai gagné. Pompeusement, mon père m’offrit le gros lot: la carotte. Cette carotte qui était tout à l’heure le symbole de notre misère, de nos privations devenait ainsi mon inestimable cadeau de ‘Hannoucah.

Dans ma grande bonté, j’offris à chacun un morceau de ma carotte, et nous passâmes le reste de la soirée à chanter des chants de ‘Hannoucah, des chants du bonheur d’être juif.

C’est resté mon plus beau ‘Hannoucah.


OHR SOMAYACH’S ASK THE RABBI

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N° 332 December 22, 2001 / 7 Tevet 5762 Parshiot Vayigash-Vayechi


Réalisé par Aharon – www.milah.info

Hannoucah avec le Rebbe de Slonim

5691 (1941). C’est l’hiver à Baranovits. Dans la Yéchivah Ohel Torah du Rav El’hanan Wasserman. Mon compagnon d’études, Né’hamiah Byalistocker me demande à brûle pourpoint: « as-tu déjà assisté à l’allumage des bougies de ‘Hannoucah chez le Rabbi de Slonim? ».

Drôle de question pour un jeune homme né dans un milieu « mitnaged » opposé à la ‘Hassidouth. D’ailleurs sans attendre ma réponse, il enchaîne « viens avec moi ce soir au « chtibele » (« petite salle », dans le sens de petite synagogue) des ‘Hassidim de Slonim, et tu verras ce que tu verras ».

Baranovits était déjà recouverte de neige cet hiver, depuis les premiers jours du mois de Kislev. Les maisons, les rues et les champs étaient recouverts d’un long manteau blanc.

La rue principale, la rue Minsk, la rue des synagogues, est peine d’ombres qui se hâtent vers les diverses synagogues. Les uns vers la grande synagogue, les autres vers la synagogue « Potchva ». Tous se pressent pour montrer aux enfants l’allumage public à la synagogue et les mêler à « pirsouméi nissa », manifestation publique du miracle de ‘Hannoucah.

Les ‘Hassidim de Slonim se pressent à l’intérieur du « chtibele ». Ambiance festive, mais certains ont gardé leurs vêtements de semaine, et d’autres portent de vieux caftans usés. Chez « Slonim », c’est à ‘Hannoucah que l’on « vient », c’est à dire que l’on se rend chez le Rabbi, pour assister à l’allumage de la Ménorah par le Rabbi.

Comment vous décrire les difficultés que j’ai eu à escalader un banc et à y rester debout sur la pointe des pieds, agrippé aux épaules de mon voisin de devant et coincé par celui de derrière, dans l’espoir d’arriver à voir par-dessus les centaines de têtes dressées.

La porte de la chambre du Rabbi s’ouvre. Rabbi Avraham’le s’avance, coiffé de son large chapeau plat, drapé dans son large caftan des jours de semaine. Sa démarche, son aspect, sa physionomie resplendit de joie et de splendeur. Le silence s’est fait dans le « chtibele », et tout mouvement a cessé.

J’ose à peine respirer, de peur de pousser mon voisin et détruire le fragile équilibre qui s’est établi sur le banc d’où j’aperçois le Rabbi s’avancer. Derrière lui marchent les vieux ‘Hassidim, parmi les quels Reb Israël Zalman, un vénérable vieillard à la longue barbe blanche, qui a connu le grand-père de Rabbi Avraham’le.

Le Rabbi se tourne vers lui. « Qu’en dis-tu, est-il temps d’allumer les bougies? » Les mouvements de la barbe de Reb Israël Zalman nous indiquent de loin que le temps est arrivé.

Une voix tremblotante rompt le silence.

« Oïe, Baroukh ata … oïe Béni sois Tu oïe … Qui nous a sanctifiés par Ses commandements et nous a ordonné … oïe d’allumer les bougies de ‘Hannoucah »

« Amen » répond l’assemblée comme un éclat de tonnerre. Un silence tendu revient. Tous observent avec attention chacun des mouvements du Rebbe.

« Oïe, Baroukh ata … Qui a fait des miracles …oïe à nos ancêtres en ces temps là. Oïe … qui nous a fait arriver … oïe… jusqu’à ces jours ci ».

Le Rabbi se penche pour allumer la première bougie de ‘Hannoucah. Tous attendent la suite.

« Oïe, Tate Zisser, notre doux Père, aie pitié de nous. »

Je penche la tête pour mieux dévisager le Rebbe. Le regard tourné vers le ciel, les yeux fermés, le visage en feu, le cou tendu comme s’il avait grandi, sa barbe en pointe dirigée vers le haut, il semble dialoguer avec un interlocuteur invisible, loin de l’assemblée réunie autour de lui.

Mon ami se tient à quelques épaules de moi. Un natif de Byalistock, « opposant » de naissance, d’éducation, et de toute sa fibre. Un gars mesuré, pondéré, assidu, doué pour l’étude, craignant D.ieu et d’une sensibilité particulièrement développée. Je l’ai senti trembler dès que le Rebbe a commencé les bénédictions. Je risque un regard vers lui. Il pleure. Puis je l’entends répéter à voix basse, avec le Rebbe « Oïe, Tate Zisser, notre doux Père, aie pitié de nous. »

Je suis au comble de l’émotion. Je me mets à parcourir du regard ces Juifs ‘Hassidim attachés au moindre mot de leur Rabbi.

Reb Zeidel, qui passe toute sa semaine à chercher la subsistance de sa grande famille, un pauvre dans le monde matériel et d’une si grande richesse spirituelle. Tous les vendredi après midi, on le rencontre dans les ruelles de Baranovits, incitant les commerçants à se hâter de fermer boutique pour se préparer au saint Chabbath. Combien d’histoires peut il encore nous raconter, comme celle de Reb Moché Midner, qui nous a quittés il y a peu, et pour lequel le Rebbe a tenu à assister à l’enterrement. Le Rabbi n’avait dit que deux mots d’éloge funèbre. « Ydden, weint … juifs, pleurez! ». Tous avaient éclaté en sanglots. Et voilà maintenant notre Reb Zeidel dansant d’un pied sur l’autre, murmurant les mots du Maoz Tsour, entrecoupés de « Oïe, Tate Zisser »…

L’assemblée commence à chanter « Psaume pour l’inauguration du Temple » (Psaume 30). Ce n’est pas un chant usuel chez les ‘Hassidim de Slonim. Je me sens participer à un événement extraordinaire, mystérieux. L’inauguration de l’Autel du Temple. La mélodie incite à l’attachement à D.ieu, à l’intériorisation.

Elle prend chaque partie du corps, la broie, la nettoie, la remet en place. Les voix vont en montant, enchaînent une mélodie sur l’autre, avec à chaque fois plus de douceur, plus de profondeur. Près de la porte, sur la grande Ménorah d’argent, la petite flamme s’agite.

Nous savons tous que le Rabbi a allumé une grande flamme dans le cœur de chacun des assistants, dont la lumière a illuminé chacun d’entre nous, même s’il n’est venu que par curiosité. Ces lumières de ‘Hannoucah se sont incrustées profondément dans notre âme, et y répandent un éclat singulier. Un éclat ‘hassidique qui a rapproché chacun de nous de son Créateur.

Traduit de Si’hat Hachavoua

N° 830, 24 Kislev 5763

La bataille d’Angleterre

Notre école juive avait été évacuée à Prestwich, dans la banlieue de Manchester. Les salles de classe étaient situées dans le Beth Hamidrach à côté de la synagogue. Celle-ci était plus moderne, son toit était plat. L’abri antiaérien se trouvait dans le sous-sol du Beth Hamidrach, on y accédait par un escalier depuis les salles de classe.

C’était la cinquième nuit de Hanouccah. Les bougies étaient déjà préparées quand nous avons entendu le hurlement de la sirène. Quel que soit le surnom qu’on lui donnait, son effet était le même: nous devions nous réfugier dans l’abri au plus vite.

Nous entendions déjà « la musique », le « zoom-zoom » des avions allemands qui larguaient des bombes tandis que « nos » avions tentaient de les attaquer. Certains d’entre nous se prenaient pour des experts qui savaient reconnaître lesquels étaient les nôtres, les autres se persuadaient que c’était certainement les nôtres qui survolaient la ville pour la défendre.

Nous avions appris par cœur les règles élémentaires de précautions antiaériennes, nous testions nos connaissances avec les questionnaires diffusés sur les ondes de la B.B.C. et nous aidions les adultes à préparer des bassines d’eau, des tuyaux, des pompes, de longues pelles, des sacs de sable, des échelles etc… Une fois que nous fûmes arrivés dans l’abri, notre professeur fit l’appel pour être sûr que nous étions tous là. Les bruits extérieurs étaient maintenant assourdis, nous étions sauvés; nous avons chanté les airs traditionnels de Hanouccah. C’est à ce moment que le professeur s’est souvenu qu’il avait oublié les bougies à la synagogue.

Que faire? Je décidai que je n’accepterai pas cette situation et que, coûte que coûte, je procurerai des bougies pour notre groupe: il suffisait de ressortir, de se glisser vers la synagogue et de revenir. Bien sûr, le professeur ne me laisserait pas prendre ce risque insensé, il valait donc mieux ne pas lui demander la permission. Je me contentai donc d’informer discrètement mon ami Chaoul que je m’absenterai quelques minutes…

Je demandai au professeur de m’excuser un instant et, une fois dans le couloir, j’ouvris la porte pour voir ce qui se passait. Apparemment tout était calme, je n’avais que quelques pas à faire dans le jardin pour atteindre la synagogue. En un clin d’œil, j’y étais. Effectivement, la Menorah d’argent était posée sur la table. Les bougies et les allumettes étaient légères mais la Menorah était assez lourde.

Tout cela ne m’avait pris que quelques secondes mais quand j’ouvris la porte, le spectacle était bien différent: des explosions assourdissantes tout autour, d’aveuglants éclairs…

Mon premier réflexe fut de refermer la porte tant mon cœur battait à tout rompre. Mais je savais que ce n’était pas la bonne solution; qu’aurait fait Yéhouda Hamaccabi à ma place? Il ne se serait pas laissé impressionner par ces bombes, donc je pouvais sûrement en faire autant. Je réouvris la porte et me précipitai à l’extérieur.

C’est à ce moment-là que j’aperçus une bombe qui tomba du ciel et se posa exactement sur le toit plat de la synagogue. Je savais qu’il y avait un gardien quelque part, mais avec tout le bruit autour, il ne servait à rien de l’appeler. Pourquoi ne pas m’en occuper moi-même?

Des échelles étaient posées contre le mur pour arriver au toit et je savais où se trouvaient les bassines d’eau et les pompes, toujours prêtes au cas où… C’était l’occasion rêvée de montrer aux adultes que nous, les jeunes, nous savions comment réagir en cas de danger.

Je posai la Menorah et les bougies et montai les marches quatre à quatre. La bombe était là, non loin de la pompe. Je vidai avec précautions la bassine tout autour de la bombe. A la faveur d’un éclair, je vis le gardien à l’autre bout du toit, tentant lui aussi de neutraliser des bombes.

Craignant qu’il ne m’aperçoive et ne me gronde, je me dépêchai de redescendre, me cassant presque une jambe en manquant un échelon. Heureusement que mes bonnes notes en gym étaient méritées, ou peut-être que mon ange gardien m’avait été envoyé par le Tout Puissant qui s’occupe avec indulgence des inconscients comme moi… Grâce à de nouveaux éclairs, je retrouvai la Menorah et les bougies et regagnai en courant l’abri.

J’ouvris la porte si violemment que je faillis renverser le professeur qui, s’étant aperçu de mon absence, s’apprêtait à venir me chercher. Je ne lui laissai pas le temps de me gronder: je posai la Menorah et lui tendis les bougies et les allumettes.

Ce soir-là nous avons réalisé que la bénédiction de « Al Hanissim », « pour les miracles » était plus actuelle que jamais, nous avions vraiment échappé à un grand danger grâce à ces bougies de Hanouccah.

Mes compagnons du Héder firent cercle autour de moi et voulurent entendre chaque détail de mon exploit. Le professeur fit semblant de m’en vouloir d’avoir risqué ma vie en sortant de l’abri en plein « Blitz » mais, à en juger par ses clins d’œil, j’étais sûr qu’au fond de lui, comme mes camarades, il me surnommait déjà Yéhouda Hamaccabi…

Nissan Mindel

Traduit par Feiga Lubecki

Réalisé par Aharon – www.milah.info

Mon miracle de ‘Hannoucah

Chochana Egozi de Guivat Savion raconte.

Hannoucah 5704 (1943).

Je suis avec une trentaine de jeunes filles juives, retournant vers notre baraquement dans le camp de travail forcé de Brandsdorf, en Slovaquie. Toute la journée, nous avons travaillé dans une usine de textile qui fournit l’armée allemande, et nous en revenons ce soir exténuées, sous une tempête de neige, sous la surveillance de soldats allemands.

Chacune d’entre nous est enfoncée dans ses pensées, ses souvenirs. J’ai 17 ans, et ce soir je pense surtout à Hannoucah. Aux Hannoucah de mon enfance, à Kalze en Pologne. Je me revois entourée de mes six frères et sœurs, aux côtés de notre père, le Rav Yé’hiel Aharon Sprinfeld, Rav et Cho’het apprécié de tous. Il y a six mois, les Allemands l’avaient attrapé dans la rue, et lui avaient coupé la barbe sur la moitié de son visage.

Je le revois encore rentrer à la maison, le regard terrible, les yeux éteints.

Je revois ensuite mon plus jeune frère Avraham, élève doué à la Yéchivah ‘Hakhméi Lublin. Un bel enfant. Un jour ces bêtes sauvages nazies l’ont tiré de la synagogue où il priait avec mon père, et l’ont tué devant lui

Pour la simple raison « qu’un enfant si beau n’a rien à faire chez les juifs ».

Je ne sais pas ce soir là qu’un sort identique a été réservé à ma mère, mes autres frères, ‘Haïm, Yossi, Moïchelé, et ma sœur Feigele, dans l’enfer d’Auschwitz. Mon père fut assassiné quelques mois avant la fin de la guerre.

Deux petits coups sur la fenêtre me tirent de mes pensées. C’est Hans, un gamin du voisinage qui se glisse régulièrement dans le camp pour nous apporter furtivement quelques bonnes attentions: du pain un fruit… Nous nos sommes demandées à plusieurs reprises si ce bonhomme n’a pas du sang juif pour prendre de tels risques pour nous.

Ce soir là il nous jette au travers de la fenêtre un sac avant de disparaître dans la nuit. Des pommes de terre! Et quelle odeur elles répandent! Un miracle de Hannoucah sans aucun doute pour chacune d’entre nous. Mais nous ne sommes pas au bout de notre surprise: une fois le sac ouvert, un des filles s’exclame: « regardez, il y a neuf pommes de terre! » Un chiffre pas anodin un soir de Hannoucah.

Il n’est plus question de manger ces pommes de terre comme ça! Nous les alignons. Huit patates alignées l’une à côté de l’autre, puis la neuvième un peu plus loin, comme un « chamach ».

C’est alors que « Maoz Tsour » le chant de Hannoucah jaillit de toutes les bouches. « Toi le Rocher de ma délivrance, c’est à Toi qu’il convient de porter des louanges ».

Nous sommes restées longtemps autour de nos « bougies », chantant silencieusement les yeux fermés ou embués, accrochées à ces instants fugitifs d’un bonheur passé.

Tout d’un coup, a porte est ouverte rageusement par deux SS. Malgré nos efforts pour chanter « en silence » ils nous ont entendues. On n’a pas le droit de chanter lorsqu’on est prisonnier! L’un d’entre eux découvre l’objet de notre recueillement, et s’approche à grands pas pour écraser une à une les pommes de terre. « Une, deux, trois … neuf ».

Leurs yeux crachent du feu et de la haine encore plus que d’habitude. Ces quelques instants de satisfaction que nous leur avons volés les ont mis en rage. Sous un flot d’injures, chacune reçoit neuf coups de matraque.

Mais cela ne leur suffit pas.

« Qui vous a donné ces patates? »

Toutes se taisent.

« Vous avez 24 heures pour dénoncer le coupable. Si vous ne parlez pas, cela vous coûtera très cher. » Sur le point de sortir, l’un se retourne. « Demain soir, si vous ne parlez pas, on vous met en rang et on en tue une sur neuf » aboie-t-il.

Une nuit pénible nous attend. Une chute difficile après ces instants de Hannoucah. Toute la journée, la tension est extrême, et nous prions D.ieu pour ôter de nous cette nouvelle épreuve.

Et le miracle se produit. Ce soir là, c’est le 24 décembre. Les allemands sont agités, pressés d’aller faire la fête, de s’enivrer. Ils dansent, chantent, crient. Bref ils nous ont complètement oubliées. Certes, nous poursuivons nos prières, mais c’est plus pour remercier D.ieu. L’ultimatum est passé, et plus aucun allemand n’en reparlera. Un véritable miracle de Hannoucah!

Grâces à D.ieu, je suis maintenant mère et grand mère, et je ne manque pas de raconter chaque année mon miracle de Hannoucah à mes six petits enfants.

Cette histoire personnelle racontée par Mme Chochana Egozi de Guivat Savion est parue dans « Sihat Hachavoua, Conversation de la semaine, Kfar Habad, n° 779, Décembre 2001..


Réalisé par Aharon – www.milah.info

Sauvé par les bougies de ‘Hannouca

Une histoire de ‘Hannoucah racontée par Rav Touvia Bolton, Yéchiva Kfar ‘Habad.

Notre histoire se déroule à Bagdad, il y a près d’un siècle. Ce Chabbat, à la table de Avraham Pinchas, il n’y a qu’un seul invité, ce qui est peu habituel chez lui qui a toujours une table pleine de Rabbins, de voyageurs ou de pauvres de la communauté. L’invité est tout entier à admirer les tapisseries persanes, l’argenterie et autres couverts en or, les boiseries magnifiques. Une seule chose l’étonne: sur un buffet est posée une vieille cruche de terre, vide et cassée comme on en faisait vint ans plus tôt pour mettre de l’huile.

Avraham qui a suivi le regard de son hôte intervient:

Vous vous demandez certainement ce que fait ici ce vase? Je vais raconter une drôle d’histoire.

Mon père était un homme d’affaires très respecté à Bagdad. Il était toujours très occupé, et il a laissé à mon grand-père le soin de m’élever.

Chaque matin, mon grand-père me réveillait, s’assurait que j’avais fait « Nétilat Yadaïm » (ablution des mains) du matin, que j’avais récité les bénédictions et que je n’avais pas oublié mon goûter pour l’école. Lorsque je quittais la maison le matin, il m’embrassait, puis levait les mains au ciel en disant « va-ani ana ani ba » (et moi, que vais je devenir? Genèse 37, 30).

Ce n’est que plus tard que j’ai appris le sens de ce verset, déclamé par Réouven lorsqu’il découvre que son frère Joseph a été vendu par ses frères, set qu’il ne pourra le ramener à son père Jacob. Ce n’est pas pour autant que j’ai compris le rapport avec moi.

La tragédie commença lorsque j’avais 14 ans. Mon grand-père mourut, et je n’avais plus personne pour s’occuper de moi. Je suivais souvent mon père dans son travail, allais parfois au ‘Héder retrouver mes amis et mes maîtres. Mon père se souciait de savoir si j’avais prié, si j’avais étudié. Mais il était surtout très occupé, et moi j’étais fasciné par le monde des affaires, et n’accordais guère d’importance aux études. Deux années plus tard, c’est mon père qui quitta ce monde. J’étais cette fois seul, avec un lourd problème: que faire de l’entreprise de mon père? Les avocats me conseillaient de vendre, et moi je ne rêvais que de tenter ma chance dans les affaires. Ce que je fis.

Je me sentais comme un poisson dans l’eau, et la petite entreprise de mon père devint rapidement une grande entreprise. J’étais parfois gêné par mes tsitsith et ma kippa et lorsque j’ai cessé de les porter mon affaire a prospéré de plus belle. Tout comme je fis un bond en avant lorsque j’ai commencé à manger avec mes clients, puis quand j’ai cessé d’observer Chabbat.

Plus je m’éloignais de la Torah, plus je faisais des affaires. Cela dura plusieurs années. Jusqu’au jour où en traversant le quartier juif, je vis un petit bonhomme de treize ans assis sur le trottoir en train de pleurer. Cela dérangeait mon bonheur de voir ce gamin pleurer, et je me suis approché de lui pour lui proposer de l’aide.

« Merci m’sieur, mais vous ne pouvez pas comprendre, c’est une histoire de juifs »

J’étais terriblement vexé.

« Mais je suis juif moi aussi, j’ai même étudié au ‘Héder et à la Yéchiva.

Excusez-moi, m’sieur, j’voulais pas vous vexer. Je suis tellement triste. Nous n’avons rien à la maison. Mon père est mort il y a quelques mois, et ma mère travaille dur pour moi et mes six frères et sœurs. C’est pas facile. Ce matin, ma mère a dit que c’est ‘Hannoucah ce soir, et nous avons cherché dans toute la maison de quoi acheter de l’huile pour appeler le miracle de ‘Hannoucah et peut être D.ieu nous fera à nous aussi un miracle de ‘Hannoucah .

C’est ma petite sœur qui a trouvé une pièce sous un meuble. Nous avons été tellement heureux! Ma mère m’a envoyé acheter de l’huile avant que la boutique ne ferme. J’ai couru, couru, et j’ai réussi à acheter une cruche pour fêter dignement la fête et les miracles de D.ieu.

Je suis retourné vers la maison comme dans un rêve. J’imaginais la joie de chacun d’entre nous à voir brûler ces petites bougies, j’entrevoyais déjà les reflets sur les visages de mes frères, comment nous allions certainement chanter et danser comme l’an dernier avec mon père, comment certainement D.ieu attendait cette joie pour nous envoyer Machia’h.

J’allais de plus en plus vite, mi-courant mi-dansant. Et j’ai glissé.

Je suis tombé, la bouteille est tombée, s’est cassée, et la voici: l’huile est répandue par terre, nous n’avons plus d’argent nous n’avons plus de ‘Hannoucah! « va-ani ana ani ba? »

Le gamin s’était remis à pleurer, et moi j’étais foudroyé. « va-ani ana ani ba »! Le souvenir de mon grand-père était revenu. Je comprenais enfin la portée de ses mots: il savait! Il savait ce qui allait arriver.

La cruche brisée, c’était moi!

L’huile répandue, c’était ma part d’âme juive. J’avais perdu mon âme pour une réussite matérielle vide. Je pris de l’argent dans ma poche, et ordonnais au gamin de courir chez l’épicier. Et s’il n’ouvrait pas, de lui dire que c’est Avraham Pinchas qui l’envoie. Je lui recommandai d’acheter tout le nécessaire: de l’huile, de la farine, de la viande et du poisson, des bonbons et des jouets…Bon ‘Hannoucah!

Encore sous le choc, j’ai ramassé la cruche, et je suis rentré chez moi. J’ai congédié les domestiques pour la semaine, et je me suis assis face à cette cruche pour pleurer sur mon sort.

Puis je me suis ressaisi: un juif ne peut perdre sa part d’âme divine qui est en lui. Il peut l’ignorer, la mettre en sommeil, mais jamais la perdre. Je suis parti chercher la Ménorah de mon grand-père, sous une couche de poussière, un peu d’huile, une mèche, et j’ai allumé la première bougie de ‘Hannoucah pour la première fois depuis des années.

La lumière se fit! Je me suis senti revivre. Il fallait que je fasse quelque chose pour fêter cet événement, et j’ai décidé que je devais mettre les Tefilin tous les matins.

Le lendemain soir, j’ai allumé deux bougies. Et pris la décision de manger strictement cacher.

Avec la troisième bougie, j’ai décidé de me remettre à l’étude de la Torah.

Le lendemain soir, j’ai adopté Chabbat.

Lorsque je me suis retrouvé avec huit bougies allumées devant moi, j’étais déjà un autre homme. Les bougies de ‘Hannoucah m’ont sauvé.

C’est la raison pour laquelle je garde cette cruche cassée devant moi tous les jours. Elle me rappelle où j’étais tombé, et comment le miracle de ‘Hannoucah s’est produit pour moi. « 

Que D.ieu fasse que les bougies de ‘Hannoucah nous apportent et apportent à toute l’humanité paix et bénédictions, que D.ieu nous envoie le Machia’h et que nous puissions bientôt rallumer les lumières de la Ménorah du Temple de Jérusalem et nous réjouir avec tous nos frères juifs à Jérusalem.


Réalisé par Aharon – www.milah.info

Refuznik!

L’évocation de ce nom nous remet en mémoire l’histoire de ces juifs de l’ex URSS mis à l’index parce qu’ils voulaient émigrer en Israël, le pays de leurs ancêtres. Mis à l’index, privé de travail, de droits civils, épiés, traqués, jetés en prison…

Ainsi est l’histoire de Yossef Mendelovitch. Jeté en prison pour « propagande mensongère ». Comprenez qu’après des années de tracasseries, d’enquête sur des crimes imaginaires contre la « patrie soviétique », le KGB avait accumulé suffisamment de griefs pour lui mettre la main dessus et le faire causer. « Et plus ils l’opprimaient, et plus il se renforçait » dit la Torah sur l’oppression d’Egypte.

Mendelovitch aussi se renforça, malgré les pressions physiques et morales inouïes exercées sur lui. Pas une dénonciation, pas un nom ne purent lui être extorqués.

Il fut alors mis en cachot d’isolement. Une méthode fort simple: peu de nourriture, pas de sortie quotidienne, pas de contact avec d’autres prisonniers ou la lumière du jour.

De quoi briser la résistance d’un homme. Mais pas Yossef Mendelovitch, qui trouvait dans cette adversité les forces pour résister.

Difficile à imaginer comment Yossef était capable de calculer les dates des fêtes juives. Pourtant il savait que ‘Hannoucah approchait. Les lumières de la Ménorah ne symbolisent elles pas la résistance à l’oppression, la victoire du faible sur le fort, des forces du bien sur le mal, du petit peuple sur le rouleau compresseur de la culture grecque? Yossef avait toutes les raisons de marquer le coup.

Il réussit à se procurer une allumette auprès de ses geôliers, qu’il cacha du mieux qu’il put, puis confectionna quelques mèches avec des fils tirés de sa tenue de prisonnier.

Restait à trouver de l’huile et un récipient adéquat. A vrai dire le peu de temps qu’il passait en dehors de sa cellule ne lui permettrait pas de résoudre le problème dans les quelques jours qui restaient avant ‘Hannoucah, et Yossef espérait que le miracle allait se produire qui lui procurerait tout le nécessaire à l’allumage de ‘Hannoucah.

C’est la veille de ‘Hannoucah qu’il trouva la solution. Ou plutôt une solution. Une façon de perpétuer a minima la coutume de l’allumage. Il saisit un des cailloux qui traînaient dans la cellule, et grava sur le mur une forme de Ménorah à huit branches. La première branche se terminait sur une fissure du mur, dans laquelle il enfonça une mèche.

La nuit venue, il sortit l’allumette de sa cachette, la frotta contre le mur, jusqu’à ce qu’une étincelle en jaillisse, récita les bénédictions puis alluma sa mèche. Un trop bref instant, la cellule fut illuminée par cette flamme jaillie de l’histoire juive pour réjouir le cœur d’un brave juif prisonnier au plus profond de la Sibérie et y rester lumineuse durant des années de captivité. La petite flamme qui brûle au fond du cœur de chaque juif.

Des années plus tard, Yossef eut l’occasion de raconter et reraconter ses malheurs et ses quelques joies de paria juif dans la Russie d’alors. Une petite fille lui demanda pourquoi il avait continué à pratiquer les Mitsvot malgré tant d’adversité.

« Peux tu demander à un arbre de ne pas pousser? »

C’est dans la nature du juif de se développer, de s’élever dans les degrés de la Sainteté du Service Divin au travers de chacun des gestes qu’il accomplit. Et plus il rencontre des entraves sur ce chemin, plus il s’élève.

Traduit de « Touched by a story » de Rabbi Yechiel Spero, Artscroll., © Mesorah Publications.

Huit bougies à Amsterdam

C’est Idith Aharon qui raconte:

J’avais tellement entendu de récits sur Amsterdam, la ville aux mille canaux et aux maisons multicolores, que je rêvais, lorsque j’avais quinze ans, à cette ville de légende, où je me promettais d’aller un jour. C’est à dix-neuf ans que je pus concrétiser mon rêve, marchant sans trêve dans les rues de cette métropole, à la recherche de toutes les légendes entendues.

Après quelques jours de confrontation avec la réalité, je m’apprêtais à en repartir, lorsque la Providence m’y fit trouver un travail. Un emploi bien rémunéré de serveuse dans un « pub », un café obscur, m’immobilisa pour des mois derrière un comptoir, endormant une partie de moi-même avec les rêves que j’avais nourris. Il arriva une fois qu’ayant appelé la maison pour avoir des nouvelles, je m’enquis de la prochaine fête. On me répondit que la première bougie de ‘Hanouka devait être allumée le soir même. Je ressentis aussitôt la nostalgie du pays d’Israël, les lampes de ‘Hanouka à toutes les fenêtres, la pluie qui balayait les rues pendant que les petites lumières dansaient partout, célébrant une silencieuse victoire.

Et je décidai que j’allumerai, moi aussi, ces lumières, ici, dans ce pub obscur où des non-Juifs venaient étancher des soifs sans fin. Mais une ou deux lumières ne me paraissaient pas suffisantes, et j’allumai chaque soir huit bougies sur le comptoir derrière lequel j’officiais. Mon frère, qui était revenu au Judaïsme de nos pères par la voie de la ‘Hassidouth, m’avait confié trois livres avant mon départ, en me faisant promettre de ne jamais m’en séparer, et de les étudier de temps à autre. Je les gardais toujours près de moi, les considérant comme des talismans pour assurer ma protection.

Mais cette fois, alors que les lumières de ‘Hanouka brûlaient, je décidai d’en ouvrir un, c’était, je crois, le « Tanya », et d’y lire un peu dans mes instants de loisir…

C’est le troisième soir que la chose arriva. Il était fort tard, bien après minuit, lorsque la porte s’ouvrit et qu’un homme entra. Il resta un moment immobile, semblant se repérer dans l’obscurité, et examinant les lieux. Quelque chose me parut bizarre en lui. Il portait la barbe et était coiffé d’une casquette, il me semblait étrangement familier.

Pendant que je l’examinais, il tourna son regard vers les bougies et demeura comme cloué de stupeur. Ses yeux allaient des lumières à l’ensemble de la salle, puis à moi, qui me tenais derrière le bar. Son étonnement devenait évident pour moi, c’était un Juif! Il s’approcha à pas hésitants et s’assit finalement sur l’un des tabourets du bar. Je pus ainsi constater qu’il s’agissait d’un tout jeune homme. Je l’interrogeai en anglais: « Que buvez-vous »? Il commanda une bière.

Pendant que je le servais, je lui demandai, en hébreu cette fois: « Vous êtes Juif, n’est-ce pas »? Il répondit affirmativement, mais il semblait en même temps paralysé par l’émotion, semblant vouloir parler et ne le pouvant pas.

Je continuai mon interrogatoire: « Pourquoi êtes-vous venu ici, dans cet endroit peu recommandable? Que cherchez-vous ici »?

– « Je…. Je ne suis venu que pour boire une bière », répondit-il comme pour s’excuser.

Je poussai davantage mon offensive: « C’est ici qu’un Juif doit venir boire une bière? Les bières manquent-elles au centre commercial de la ville »? Je poursuivis, d’une voix calme mais résolue: « Je vois en face de moi un jeune homme juif qui, d’un côté s’accroche à la vérité, et qui, de l’autre, semble la fuir.

Comment pouvez-vous vous mentir à ce point »?

– « Mais vous-même », riposta-t-il, « que faites-vous ici? Est-ce que la même vérité ne vous concerne pas »?

– « Vous avez raison », admis-je, « mais nous ne sommes pas comparables. Moi, je n’ai pas grandi dans un foyer religieux. Pourtant, il y a longtemps que j’ai compris que c’est là que réside la vérité. Vous voyez ces livres, eh bien, je les lis quand je peux, et peut-être qu’un jour je ferai Téchouvah ».

Entre-temps, le jeune homme avait fini sa bière, et il sortit après avoir payé. J’étais très remuée de cette rencontre, et je me mis à pleurer. Je murmurai entre deux sanglots: « Maître du monde, si Tu ne veux me pardonner parce que je ne suis pas digne d’être proche de Toi, au moins fais revenir à Toi cet enfant égaré, sauve-le, car il n’a rien à faire dans tout ce mensonge »!

Je venais à peine de me calmer, que le jeune homme revint. D’un pas décidé, il s’approcha du bar, y déposa un billet de banque d’une valeur élevée et me dit: « C’est pour vous, merci beaucoup », avant de sortir.

Je pris le billet et murmurai: « Si Tu m’aides, mon D.ieu, à revenir à la Torah, je donnerai cet argent à la Tsédaka. De ce jour, quelque chose changea en moi. Rien ne se vit extérieurement, mais c’était comme si une force intérieure me tirait vers une enfance lointaine, vers des souvenirs encore plus anciens, antérieurs à ma propre vie, à celle de ma mère et même de ma grand-mère.

En même temps, je me pris à détester le travail que je faisais, et encore plus la ville où j’étais, les gens me semblèrent encore plus étrangers, et un fort sentiment de solitude m’habita en permanence. Un soir où j’étais assise dans ce café, et où je pensais que je n’avais plus où aller, je me souvins du Rabbi.

De ce Rabbi dont mon frère n’arrêtait pas de raconter les hauts faits, dont j’avais vu la photo dans les journaux, et dont je ne savais pas au juste ce qu’il était pour moi.

Voici ce que je fis: je pris une serviette de papier et j’écrivis dessus, décrivant le sentiment de détresse qui m’étreignait, le désaccord avec tout, et même les souvenirs d’un passé inconnu qui m’assaillaient. Au verso de la serviette, je notai que j’avais vu le Rabbi en rêve, et que, puisque de nombreuses personnes avaient été aidées par lui, je lui demandais, moi aussi, la petite jeune fille de peu d’importance, qu’il me vienne en aide en me libérant de mes angoisses et de la crainte qui s’était emparée de moi.

Et, comme je savais que rien ne s’obtient gratuitement, je promis que je retournerais en Eretz et que j’y entamerais un parcours de Téchouvah. Je pliai la « lettre » et la mis dans la poche de mon chemisier. Immédiatement, il se passa quelque chose que je n’oublierai jamais!

Je sentis que toute mon expérience vécue s’en allait, et avec elle mes pensées et mes craintes. Un vent violent soufflait en moi, me débarrassant de tout et me laissant comme un récipient vide. D.ieu merci, je n’étais pas amnésique, je savais toujours qui j’étais, mais toutes mes angoisses, mes mauvaises pensées et le sentiment de détresse s’en étaient allés… Je pris aussitôt conscience du grand miracle. Le Rabbi m’avait répondu et avait exaucé immédiatement ma requête.

J’étais comme une page blanche, responsable de ce qui, désormais, y serait inscrit.

Une semaine plus tard, je reçus une longue lettre de mon frère, qui m’informait qu’il était devenu « ‘Hatan » et allait se marier, et la dernière ligne était à mon intention: « Où es-tu? Où es-tu? Où es-tu? » A cette lecture, j’éclatai en sanglots. Où étais-je, en vérité? Il avait mille fois raison de se soucier de moi, qui avais été paresseuse à faire la seule chose qui s’imposait. Une semaine après avoir reçu sa lettre, je débarquai à Loud, où mon frère m’attendait. M’attendait aussi un processus de Téchouvah, qui ne fut pas simple mais qui ne connaîtra pas de fin.

Je me suis mariée, Barou’kh Hachem, et je suis partie rendre visite au Rabbi, alors que j’attendais mon premier enfant. Un jour, pendant mon séjour au « 770 », je rencontrai une amie d’Israël, qui n’appartenait pas au mouvement ‘Habad. Elle me proposa de l’accompagner à une journée d’étude à Boro-Park, un autre quartier de New-York, me promettant que ce serait « terriblement intéressant », ce qui me convainquit.

La salle de conférences était emplie à craquer de femmes de tous âges et de toutes conditions. Le conférencier était connu, et il exposait brillamment son sujet, l’illustrant d’exemples et d’histoires. Mais je pensais: « Qu’ai-je à faire ici ? Tout le message qu’il délivre est déjà derrière moi, car j’ai déjà accompli tout ce qu’il expose! « 

Les minutes passaient et j’étais attentive, me disant que si j’avais été conduite ici, c’était nécessairement pour une finalité qui m’était destinée. « Peut-être les paroles de l’orateur seront-elles utiles à un progrès de plus », me disais-je pour me raisonner.

Le Rav était en train de dire: « Nous n’avons aucune idée de l’impact des événements, des spectacles dont on est témoin, et même des paroles entendues, sur l’âme humaine. J’ai d’ailleurs une histoire à ce sujet, et elle vous parlera, particulièrement à vous qui habitez Boro-Park… Il y a peu de temps, j’ai rendu visite à un ami cher, qui dirige un Collel à Jérusalem, et il m’a emmené dans la grande salle d’étude, où j’ai pu rassasier mes yeux et mes oreilles du spectacle de ces jeunes gens, étudiant par deux à chaque table, et dont le tonnerre des voix confondues emplissait le vaste local.

Mon ami me chuchotait à l’oreille: « Chaque jeune homme ici est le héros d’une histoire particulière ». Ses yeux cherchaient dans l’assemblée, et finirent par se poser sur l’un de ces hommes. Il me le désigna et me raconta les faits suivants: « Il y a cinq ans, ce jeune homme a quitté la maison paternelle à Boro-Park en pleine crise d’adolescence. Il a quitté sa Yéchivah et a commencé à travailler pour amasser assez d’argent dans le but de voyager dans le monde. Il avait quand même gardé quelques signes de judéité, dont il ne parvenait pas à se défaire. Ce jeune homme partit donc un jour, muni d’une somme d’argent assez confortable, pour un voyage en Europe, pensant sans doute qu’il aurait été dommage pour lui de ne pas connaître certains « trésors » qui pouvaient s’y trouver.

Il arriva un jour en Hollande, c’était au moment de ‘Hanouka, et il entra un soir dans un café au style plus que douteux. Là, à sa grande surprise, il vit une ‘Hanoukia posée sur le bar, et brillant de ses huit lumières, malgré le fait que ce soir-là n’était que le troisième de la Fête.

S’étant approché de la jeune fille qui avait allumé ces bougies, il découvrit qu’elle était juive, originaire d’Eretz-Israël, mais, comment dire? celle-ci lui « donna une leçon ».

Les paroles de cette jeune fille le frappèrent profondément, en particulier parce qu’elle n’était pas pratiquante, mais ne voulait pas faire la moindre concession à la tradition de ses ancêtres, même dans ce lieu si méprisable. Quant à lui, qui venait d’une maison fondée sur l’amour de la Torah et des Mitsvoth, il se dit qu’il avait laissé tout cela en échange de… rien! Il ne lui fallut pas longtemps pour rentrer chez ses parents, et de là vers notre institution.

Il est maintenant marié, et ils attendent leur premier enfant. C’est ainsi que mon ami conclut sa merveilleuse histoire, que je n’ai pu oublier jusqu’à ce jour », termina l’orateur.

Quant à moi, j’étais assise pétrifiée, envahie de frissons, et parcourue en même temps d’une joie intense. Des larmes se mirent à couler sur mes joues, sans pouvoir s’arrêter. Je remerciais D.ieu pour le privilège d’être revenue à Lui, moi la jeune fille de cette histoire… L’histoire vraie de ma délivrance, pour laquelle D.ieu était descendu en personne dans les fins-fonds de l’impureté, pour me sauver, en même temps qu’un autre Juif…

Extrait de « Courrier de la Gueoula », N° 392, Juin 2005.

Les bougies de mon enfance et… Internet!

A l’âge de huit ans, j’étais le seul enfant juif de mon école, du moins c’était mon impression, et c’est cela qui compte dans le psychisme d’un enfant. Comme tous les enfants, je désirais trouver ma place parmi mes camarades et surtout ne pas être trop différente.

Mais j’étais différente puisque j’étais juive et on me le rappelait, au moins une fois par an, lors de la fête du 25 décembre. En effet, après que toutes mes camarades aient chanté devant le sapin illuminé, on me poussait en avant pour que j’allume une bougie sur une petite Menorah en prononçant une formule que ni moi, ni l’assistance ne comprenaient, et je devais chanter un refrain de ‘Hanouccah.

Non seulement j’étais différente, mais j’étais vraiment unique. J’étais l’enfant unique d’un survivant de la Shoah. Pour moi, le judaïsme c’était la Shoah, mon existence même était une victoire sur le nazisme. On pourrait facilement rejeter la responsabilité sur mon père, le survivant. Mais non, il ne me parlait pas de cela, ne me racontait pas de détails sur cette période qui l’avait marqué à vie, bien que cela eût probablement pu nous aider tous les deux à assumer cette tragédie.

Il n’y avait qu’absence. Silence. Je n’avais ni grands-parents, ni famille de son côté, nul point d’attache auquel j’aurais pu me référer car mon père refusait de répondre à mes questions maladroites d’adolescente. Il y avait une tension permanente entre le désir de gommer les différences et l’envie de se faire remarquer. L’ambition dans notre famille était d’être le meilleur partout, d’étudier le mieux possible. Ce n’était pas de l’arrogance, mais un réflexe sophistiqué de survivant. Donc, je me consacrais à fond à mes études, j’étais toujours la première, je collectionnais les premiers prix.

Mais notre famille vivait sur un curieux paradoxe: d’un côté, on m’encourageait à être la meilleure, donc différente, mais de l’autre, on essayait par tous les moyens de faire comme les autres. Nous allions rarement à la synagogue, nous ne mangions pas cachère, ma mère ne savait pas lire l’hébreu.

Mais j’étais juive, et le judaïsme me pénétrait inconsciemment par un phénomène d’osmose parce que j’étais, ou plutôt surtout parce que mes parents étaient Juifs, mais le judaïsme ne signifiait rien pour moi. Toute mon identité juive s’accrochait au seul événement dont j’avais connaissance: la Shoah.

Il est connu qu’on se connaît bien soi-même lorsqu’on se voit avec les yeux de ses enfants. Ce n’est que lorsque j’ai eu moi-même des enfants et que je leur ai donné le même style de vie, c’est-à-dire quelques rites qui n’étaient rattachés à aucune histoire, que je réalisai que mon judaïsme manquait d’ossature. Je devais en savoir plus et mon arrogance de première en tout me faisait croire que cela ne prendrait que quelques heures.

Je choisis de me renseigner par Internet: je pouvais y entrer et en sortir comme je voulais, je pouvais choisir mon programme d’études, rejeter ce qui ne m’intéressait pas. Et une fille aussi douée que moi aurait vite fait le tour de la question.

Faux.

La transformation a été progressive, je n’ai pas été touchée par la grâce ou un rayon lumineux, je n’ai pas eu de crise d’hystérie ou une grande révélation métaphysique. Je discute régulièrement avec mon rabbin (oui, j’ai été jusque là!). J’ai aussi le plaisir de vous annoncer que je ne suis pas la seule Juive à l’école (virtuelle, bien sûr, d’Internet).

Il y a une réelle communauté d’âmes juives sur la « toile mondiale » qui relie les ordinateurs de par le monde, tous sont avides d’en connaître plus sur leur identité juive.

Un clic avec la « souris » m’apporte des échantillons interactifs de Talmud, de pensée juive, de mysticisme, d’histoire et de philosophie juive. Je corresponds régulièrement avec un ‘Hassid que je n’ai jamais rencontré et grâce à lui et son organisation, Chabad Lubavitch in Cyberspace (http://www.chabad.org.) j’ai redécouvert mes différences, mais autrement.

Le plus important, c’est que je me rends compte de tout ce que je ne connais pas, et je ne me définis plus seulement à partir d’un événement dramatique. J’ai compris qu’on ne peut être juif uniquement par osmose: cela demande des efforts, plus encore que pour d’autres études; ce judaïsme est devenu le point central de mon identité, comme la couleur de mes yeux. Et je veux que cette caractéristique soit une source de fierté aussi pour mes enfants.

On ne peut savoir où on va, tant qu’on ne sait pas d’où on vient. C’est l’histoire juive toute entière, et pas seulement la Shoah qui forge notre identité.

Parfois, je souhaite avoir de nouveau huit ans, non parce que je veux à nouveau cacher mon judaïsme ou le laisser apparaître avec un refrain enfantin, mais parce que je sens que mes chansons seraient maintenant plus belles, ma voix serait plus assurée, et la lumière de mes petites bougies serait bien plus intense.

Ilsa J. Bick, pédopsychiatre, Fairfax V.A.

Traduite par Feiga Lubecki

Unis autour des bougies

Hanouccah 5762, New York

Les enfants juifs savent que dès que les lumières de Hanouccah sont allumées, les cadeaux apparaissent. Allumer les lumières de Hanouccah n’a pas toujours été facile. Laissez-moi vous raconter ce que j’ai entendu de la bouche de mes amis, survivants de la Shoah.

Jour après jour, des wagons à bestiaux amenaient des Juifs de tous les pays d’Europe : affamés, effrayés, épuisés, ils regardaient incrédules les cheminées qui crachaient vers le ciel tant de cendres de victimes juives gazées…

Un jour, un Nazi, un homme sadique et connu pour sa cruauté, accueillit ainsi les nouveaux arrivants : « Juifs, aujourd’hui, c’est Hanouccah. Le grand Satan m’a dit que vous voulez célébrer Hanouccah. Alors, au lieu de vous tuer, je vais vous envoyer dans la cabane. Là, vous pourrez vous reposer ». Stupéfaits par ces paroles d’accueil, les Juifs furent effectivement transférés dans une baraque.

Un jeune homme regarda par la fenêtre, aperçut les fours crématoires et dit : « J’ai bien peur que nous-mêmes ne soyons bientôt transformés en bougies vivantes de Hanouccah… ». Les enfants commencèrent à pleurer, puis les adultes.

Dans le groupe, se trouvait un vieux rabbin, Yossef. Malgré la panique et l’angoisse ambiantes, il prit la parole calmement : « Qui a besoin de bougies, d’huile ou de mèches? En chaque Juif, il y a un feu de D.ieu. Aucune nation dans le monde ne pourra éteindre notre flamme. Nous devons avoir confiance en D.ieu et ne pas céder à la peur! « .

C’est alors que le Nazi entra : « Aujourd’hui je veux du spectacle. Je vous donne une miche de pain et vous devrez la partager. Je sais que vous allez vous disputer chaque miette et je savoure déjà cette petite « fête ». Et je vous donnerai aussi à chacun 2 grammes de margarine. Au vieux, là-bas, je donne le double! « .

L’odieux Nazi jeta alors la margarine sur le sol et ordonna au vieux rabbin de le lécher. Yossef se mit à terre mais au lieu de lécher la graisse, il en enduisit soigneusement les plis de son vêtement.

Le Nazi éclata de rire en pensant qu’il l’avait bien ridiculisé. Bientôt, il pourrait se moquer de tous les autres Juifs qui se battraient pour des miettes de pain. Il sortit chercher son morceau de pain.

« Mes frères, mes sœurs, déclara Yossef, aujourd’hui nous avons été témoins d’un miracle. La graisse servira d’huile pour allumer les lumières de Hanouccah. Je prendrai des fils de mon manteau et j’en ferai des mèches. Venez, allumons!  » Certains de ses compagnons lui donnèrent spontanément leurs rations de margarine. Yossef retira les boutons sertis de son manteau, en enleva l’étoffe, de telle sorte qu’il disposait maintenant de petits godets.

Et voilà! Il avait à sa disposition une Menorah! Yossef ressemblait à un ange.

« Mes frères, nous sommes ici dans les camps de la mort. Des millions des nôtres ont déjà été massacrés. Nous avons une âme. Alors que j’allume la Menorah pour notre dernier Hanouccah, prions ensemble. Je suis sûr que notre peuple triomphera de ce mal et de cette cruauté. Chantons ensemble! « 

Le groupe paniqué s’était calmé. Les lumières de Hanouccah avaient transformé ces hommes affolés en une communauté unie autour des mêmes valeurs.

Le Nazi entra alors avec sa miche de pain. En voyant les lumières tremblotantes, il eut un mouvement de recul : comment était-il possible que des gens affamés, affolés, battus se soient calmés et aient déployé des trésors d’ingéniosité pour célébrer Hanouccah dans de telles conditions? Il faut une âme pour être sensible aux miracles et cela, le Nazi ne l’avait plus.

Peu de gens survécurent mais celui qui sortit vivant du camp me raconta l’histoire.

Alors ce Hanouccah, j’allumerai la Ménorah et raconterai cette histoire à mes enfants. Je leur montrerai comment l’esprit ne peut jamais être brisé. J’espère leur faire comprendre que la fête de Hanouccah, c’est bien plus que des jeux et des jouets, c’est la fête de la vraie liberté.

A nos amis américains et leurs alliés, nous montrerons la grandeur du spirituel. Je suis sûr qu’avec la défaite des terroristes, nous triompherons du mal et de la cruauté. Tout comme nos pères dans les camps de la mort, nous prouverons que des gens peuvent surmonter toutes les épreuves. Célébrons dignement Hannoucah, cette année encore plus que d’habitude!


Rav Elie Hecht Vice-Président de l’alliance rabbinique des Etats Unis

Traduit par Feïga Lubecki

Hannoucah en Burgondie…

Une histoire n’est pas un conte de Hannoucah, mais une histoire vraie racontée par mon ami Manu. Le second héros de cette histoire est un Burgondin de Burgondie, pays qui n’est pas la Bourgogne, et que je préfère évoquer plutôt que rameuter le MRAP ou la LICRA. Novembre 2002.

Un ami de Paris qui s’occupe d’organiser la campagne d’affichage pour allumer les bougies de ‘Hanouka est parti ramasser des fonds auprès de généreux donateurs (que l’on ne remerciera jamais assez, elle fait chaud au cœur cette campagne). Et voilà que dans la rue, un quidam, burgondin de son état, le bouscule et poursuit son chemin sans autre forme de procès.

Mon ami, déçu devant cette attitude, s’est exclamé sans ironie aucune : « Excusez-moi, Monsieur ! » Le burgondin se retourna alors et lui dit : « Mais pourquoi vous vous excusez ? C’est moi qui vous ai bousculé ! »

« – Oui, mais comme vous ne vous êtes pas excusé, je l’ai fait moi. » répondit mon ami.

Le burgondin était sans voix. Puis, tout à coup il dit « Vous savez ce que j’ai vu tout à l’heure, un jeune a bousculé une vieille dame qui est tombé par terre. et au lieu de s’excuser il s’est mis à crier à la vieille dame « Vous pouvez pas faire attention ! Vous m’avez bousculé ! », J’étais outré. Vous savez, je suis un burgondin de Burgondie, et chez nous… »

« Moi aussi je suis burgondin. » lui répondit gentiment mon ami. Et ils partirent chacun de leur côté. Quelques minutes après, mon ami mit la main dans sa poche comme le ferait régulièrement n’importe quelle personne ayant une liasse de plusieurs milliers d’Euros sur soi.

Stupeur. Plus de liasse ! C’est sûrement Le burgondin. Mais comment il a fait ? Je n’ai rien senti ! Il est vraiment trop fort celui-là…

Mon ami était complètement déboussolé, il était abasourdi par le culot et le professionnalisme de ce voleur et désemparé quant à sa quête de Tsédaka. Que faire ?

C’est alors qu’il aperçu son voleur, de l’autre côté du carrefour, en train de parler de manière très animée avec quelqu’un.

Et là vous allez difficilement me croire :

Soudain, Le burgondin quitte son camarade et traverse le carrefour dans la direction exacte de mon ami.

Arrivé à quelques pas de lui, il lui tend la liasse et lui dit : « ‘Hoya, reprend ton argent. Je veux pas le garder. Mon ami ne voulait pas que je te le rende mais moi je pouvais pas le garder. Tu vois, c’est mon métier, je suis pickpocket, mais là je peux pas. Tu es un homme de D-ieu. Tu est père de famille… Non, je ne peux pas. En plus, cela fait des années que je bouscule les gens, tu es le seul qui m’ait jamais dit « excusez-moi »…

SI AVEC CA MACHIA’H N’EST PAS PROCHE !

Aharon ALTABE

Il reverra la lumière…

Il y a quelques années, un médecin du sud de France m’a téléphoné. Sa petite-fille avait contracté une maladie qui décontenançait les praticiens français. Il avait lu quelques-uns de mes articles dans la presse médicale à propos des troubles du système nerveux. Il semblait que les symptômes de sa petite-fille correspondaient aux pathologies que je décrivais et il me demandait de l’aider.

Durant plusieurs mois, je correspondais donc par téléphone et par fax avec les médecins français, ce qui permit d’orienter leur diagnostic. Je prescrivis alors le processus thérapeutique et, en quelques semaines, la santé de l’enfant fit des progrès spectaculaires.

Ses grands-parents exprimèrent leur sincère gratitude et me demandèrent de les contacter si jamais j’avais l’occasion de me rendre en France.

En été 1996, je fus invité à diriger une conférence devant un important congrès scientifique à Nice. J’envoyai donc une lettre au médecin que j’avais conseillé des années auparavant et nous décidâmes, à mon arrivée, de passer ensemble une soirée chez lui.

Au jour dit, il vint me chercher à l’hôtel et m’emmena chez lui, dans la splendide campagne du sud de la France. Il était étonnant de constater que sa maison était plus ancienne que les Etats-Unis ! Durant le voyage, il m’annonça que sa femme souffrait d’une grave maladie qui, petit à petit, s’étendait à tous les organes mais elle avait insisté pour me rencontrer. Quand nous arrivâmes, je remarquai de suite que, malgré l’épreuve, elle était restée une femme belle et digne.

Après le dîner, nous avons pris un digestif dans leur salon du 17ème siècle et nous avons bavardé dans un mélange d’anglais, de français et d’espagnol.

A un moment donné, la femme me demanda : « Mon mari affirme que vous êtes juif. Est-ce vrai? »

« Oui, répondis-je, je suis juif ».

Ils me posèrent diverses questions sur le judaïsme, surtout sur les fêtes. Je répondis de mon mieux, mais j’étais étonné du peu de connaissances de base qu’ils avaient à ce sujet. Elle semblait particulièrement intéressée par ‘Hanouccah. Une fois que j’eus achevé de répondre à ses questions, elle me regarda droit dans les yeux et me dit: « Je veux vous remettre quelque chose ».

Elle revint quelques minutes plus tard avec un petit paquet enveloppé dans un chiffon. Elle s’assit, ses yeux las plantés dans les miens et raconta lentement un épisode de son enfance: « Quand j’étais une petite fille de huit ans, durant la Seconde Guerre mondiale, les autorités envahirent notre village pour rafler tous les Juifs.

Ma meilleure amie à l’époque était une fille de mon âge, Jeannette. Un matin, alors que je venais jouer avec elle, j’aperçus qu’elle et sa famille étaient forcées de monter dans un camion. J’ai couru à la maison et j’ai annoncé à ma mère ce qui se passait: « Où emmène-t-on Jeannette? » lui dis-je anxieusement. « Ne t’inquiète pas, répondit-elle, elle reviendra bientôt! »

Je retournai vers la maison de Jeannette et consternée, je fus forcée d’admettre qu’elle était bel et bien partie. Les autres villageois avaient déjà envahi la maison, et recherchaient avidement des objets précieux ou d’une quelconque utilité, tout ce qu’ils pouvaient récupérer.

Les objets de culte juif ne les intéressaient pas et ils les jetaient dans la rue. Je me suis approchée et j’ai ramassé un de ces objets ; je l’ai immédiatement reconnu, c’était un chandelier à huit branches que Jeannette et sa famille allumaient aux alentours de notre fête du 25 décembre.

Je me suis dit, avec ma logique de petite fille : je vais le garder pour Jeannette jusqu’à ce qu’elle revienne, elle sera contente de le retrouver « .

Elle s’arrêta et prit une gorgée de brandy. « Depuis ce jour, je l’ai gardé. Je l’ai caché de mes parents et nul n’en a soupçonné l’existence. De fait, depuis cinquante ans, seul mon mari est au courant.

« Petit à petit j’ai compris ce qui était arrivé aux Juifs, que ni Jeannette ni ses parents ne reviendraient jamais. J’ai aussi été forcée de constater combien de personnes que j’ai connues ont, de fait, participé au génocide perpétré par les Nazis; je n’avais plus le courage de regarder ce chandelier. Mais je l’ai gardé, caché, en attendant quelque chose, je ne savais pas quoi exactement. Maintenant je sais ce que j’attendais. C’était vous, un Juif, qui avez activement aidé à la guérison de notre petite fille et c’est à vous que je remets ce chandelier ».

Ses mains tremblantes déposèrent le paquet sur mes genoux. Lentement, j’enlevais le tissu qui l’enveloppait. C’était une Ménorah, mais totalement différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent.

Elle était en cuivre, avec huit godets pour l’huile et les mèches et un neuvième godet au centre, placé plus haut.

Il y avait une sorte d’anneau attaché au sommet et la femme mentionna qu’elle se souvenait que le père de Jeannette l’avait accroché dans l’entrée de leur maison.

Ce chandelier devait être très vieux. Par la suite, des gens qui s’y connaissaient en Judaïca estimèrent qu’il avait au moins un siècle.

Alors que je le tenais dans mes mains en pensant à tout ce qu’il représentait, je me mis à pleurer. Tout ce que je pus murmurer, ce fut un « merci » étouffé.

Quand je pris congé, elle me dit: « Il verra encore une fois la lumière… »

J’appris par la suite qu’elle mourut moins d’un mois après cet épisode. Elle avait certainement été soulagée d’avoir pu être fidèle à la mémoire de son amie Jeannette, qui n’était jamais revenue.

Ce ‘Hanouccah, la Ménorah de Jeannette reverra la lumière. Tandis que j’allumerai les mèches devant ma famille réunie, nous dirons tous ensemble une prière spéciale pour la mémoire de tous ceux qu’elle représente. Nous ne laisserons plus la lumière du judaïsme s’éteindre. « Il reverra la lumière… »

By Blair P. Grubb, M.D. Medical College of Ohio Toledo, Ohio

Traduit par Feiga Lubecki

© http://www.chabad.org/

Un miracle de ‘Hanouccah

Durant la seconde guerre mondiale, un groupe de partisans polonais parvint à s’échapper des camps de concentration. Parmi eux, il y avait quelques Juifs et d’anciens officiers polonais. Bien organisés et solidaires, ils réussirent à causer des pertes parmi les nazis.

Durant l’une de leurs expéditions, ils trouvèrent un vieux rabbin, affamé, qui avait été laissé pour mort par les soldats allemands qui avaient tué toute sa famille. Un des partisans catholiques eut pitié de lui, lui donna à boire et à manger et l’aida à se rétablir quelque peu. Ce rabbin n’était d’aucune utilité réelle, on le chargea donc de faire la cuisine et de prier pour la sécurité des combattants.

Effectivement, ce groupe de partisans n’essuya aucune perte durant tout le reste de la guerre.

Une fois la guerre finie, le groupe se dispersa: certains retournèrent en Pologne, d’autres en Lituanie; d’autres devinrent des « personnes déplacées », errant d’un camp à l’autre, d’un pays à l’autre. Ceux qui s’étaient retrouvés en U.R.S.S., constatant que le gouvernement communiste ne leur était pas du tout favorable et les priverait de toute liberté, décidèrent coûte que coûte de franchir la frontière.

Il fallait quitter le territoire soviétique de nuit. On leur avait dit: « Vous devez traverser la rivière en hiver quand elle est glacée. De l’autre côté, c’est un no-man’s land, vous y trouverez une cabane, celle d’un soldat soviétique chargé d’empêcher les gens de passer la frontière: tout simplement, il tire sur tout ce qui bouge.

Cependant, à une heure du matin, il quitte sa cabane, marche quelques kilomètres jusqu’à la cabane suivante où il retrouve un autre soldat. Les deux amis échangent des provisions et des renseignements, puis le soldat retourne à sa cabane. Tout cela lui prend environ deux heures. Pendant ce temps, vous pouvez vous réchauffer dans sa cabane mais il faut absolument en sortir avant qu’il revienne ».

Parmi les partisans, il n’y avait que des jeunes. Les anciens avaient depuis longtemps renoncé à ce genre d’aventure et s’étaient résignés à rester en Union Soviétique. Le seul qui voulut se joindre aux jeunes gens était le vieux rabbin.

Une discussion agitée s’ensuivit: « Laissons-le là, il pourra toujours se débrouiller ici, il va nous retarder, il ne pourra pas marcher aussi vite que nous. Nous l’avons déjà sauvé et avons fait pour lui plus que nécessaire ».

Mais un partisan chrétien s’exclama: « Si nous le laissons derrière, nous sommes condamnés. Je ne partirai pas sans lui! » A contrecœur, il fut donc décidé de l’emmener.

C’était une nuit terriblement glaciale. Une tempête de neige s’était levée. Le chef partisan avait vu juste: le vieil homme ne pouvait garder le rythme, monter et descendre les collines enneigées; plus d’une fois, ils furent obligés de ralentir pour attendre le rabbin, ils durent même le porter.

Bien qu’il fût très frêle, il représentait néanmoins un fardeau pour ces hommes vigoureux qui regrettaient en silence de l’avoir emmené.

Enfin, à une heure du matin, ils arrivèrent près de la cabane qui était maintenant à moitié enterrée sous la neige. Dès que le soldat sortit, les partisans pratiquement gelés, se précipitèrent dans la cabane, chacun s’efforçant d’être plus près du feu pour réchauffer ses membres engourdis par le froid.

Mais le vieux rabbin ne resta pas longtemps près de la cheminée. Il ouvrit un petit sac et en sortit une vieille ‘Hanoukia toute rouillée. Puis il prit un morceau de ficelle comme mèche, et quelques gouttes d’une petite bouteille d’huile qu’il avait miraculeusement emportée.

Stupéfaits, les partisans observèrent le rabbin sans rien dire.

D’une voix à peine audible, après avoir placé la ‘Hanoukia devant la fenêtre, il récita les trois bénédictions et commença à chanter « Maoz Tsour », ce chant qui rappelle les miracles que D.ieu fit pour le peuple juif tout au long de son histoire.

C’en était trop. Le chef du groupe sortit de ses gonds et hurla: « Eteignez cette lumière. Vous allez ramener le soldat russe en catastrophe, et il va tous nous tuer! » Le rabbin expliqua que c’était le premier soir de ‘Hanouccah, qu’il n’éteindrait pas la flamme qui ne devait durer, après tout, qu’une demi-heure.

A ce moment, la porte de la cabane s’ouvrit violemment. Un immense soldat soviétique entra, leur intimant l’ordre de mettre les mains en l’air.

Il s’approcha du rabbin et lui dit: « Moi aussi, je suis Juif. Cela fait six ans que je n’ai pas vu de Menorah ». Il embrassa le rabbin et se mit à pleurer: « Après avoir quitté la cabane, je me suis rappelé que j’avais oublié des rapports dans un tiroir. Je suis retourné et j’ai vu cette petite lumière. Je n’en croyais pas mes yeux: une « ‘Hanoukia », dans ce no-man’s land, en pleine tempête, dans ma cabane! »

Il rassura ses « hôtes », offrit à chacun un grand verre de vodka et ajouta: « Vous avez de la chance que c’était moi qui était de garde. Un autre soldat vous aurait tous tués. Je vais vous montrer comment traverser la frontière. Souvenez-vous de moi, rabbin, priez pour que j’ai moi aussi un miracle de Hanouccah et que je puisse rejoindre ma famille sain et sauf ».

Stupéfaits et rassurés, les partisans suivirent le soldat, passèrent sans difficulté la frontière et une fois de l’autre côté, chacun prit un autre chemin. Le vieux rabbin se rendit en Israël et raconta son histoire à d’autres survivants qui, à leur tour, me la racontèrent quand j’étais petit.

Rav Elie Hecht

traduit par Feiga Lubecki

‘Hannoucah dans la forêt

Un des ‘Hassidim du Rabbi Rachab, du nom de Reb Peta’hia de Kharson, était présent lors de Sim’hat Torah dans la ville de Loubavitch, et au cours d’une réunion ‘hassidique, alors que le Rabbi était réuni avec les ‘Hassidim et les jeunes étudiants de Yéchiva, Reb Peta’hia se leva et dit devant le Rabbi Rachab:

« Le Rabbi dit toujours qu’il n’effectue aucun miracle? Je vais vous raconter un.

L’an dernier, j’étais en audience chez le Rabbi, et avant que je sorte le Rabbi m’a dit:

« Tu fais le commerce du bois, et certaines fois ton travail t’oblige à passer plusieurs jours successifs dans la forêt, n’est-ce pas? Alors, lorsque les jours de ‘Hanouccah arriveront, n’oublie pas de prendre avec toi des bougies de ‘Hanouccah. Tu prendras des grandes bougies.

Effectivement, lorsque ‘Hanouccah est arrivé, j’ai eu besoin de séjourner dans la forêt.

Je me suis souvenu des paroles du Rabbi et j’ai pris avec moi de grandes bougies de ‘Hanouccah. Lors de mes déplacements dans la forêt, des brigands m’ont attaqué, m’ont dérobé tout mon argent et m’ont dit qu’ils allaient me tuer. J’ai commencé à les supplier pour qu’ils me laissent vivre, mais ils ont dit que ce n’est pas possible, car s’ils me libèrent je les dénoncerais certainement à la police et ils se feront attraper… et c’est pour cela ils sont obligés de me tuer.

Toutes mes tentatives de les convaincre furent vaines, et je voyais que c’était ma fin. Je leur ai demandé de juste me laisser prier Arvit, la prière du soir, et d’allumer les bougies de ‘Hanouccah avant de mourir, car aujourd’hui c’est notre fête de ‘Hanouccah et nous devons allumer les bougies. Et dans leur « grande bonté » ils m’ont laissé prier et allumer mes longues bougies.

Alors que les bougies, un seigneur des environs passa dans la forêt, et lorsqu’il vit de la lumière, il détourna son chemin pour voir ce que signifiait cette lueur inattendue au cœur de la forêt. Dès qu’il me vit attaché à un arbre devant mes bougies, il comprit ce qui était en train de se passer, dégaina son pistolet et eut vite fait de s’emparer des brigands et de me libérer. « 

Et Reb Peta’hia de conclure: « N’est ce pas un miracle opéré par le Rabbi…? »

Le Rabbi ne lui laissa pas le temps de poursuivre et ordonna aux élèves de chanter…

Aharon ALTABE

Le Chabbat de Reb Moïché.

(Un conte proposé par Sarah)


« Lekha Dodi Likrat Kala, penei Chabbat Nekabèla … ». Sur Planète J. la mélodie résonnait étrangement. Reb Moïché, premier cosmonaute d’Eretz J. , faisait le point en se préparant à accueillir Chabbat.

Quel Chabbat diriez vous à quelques millions de kilomètres de la planète, avec pour tout repère, parmi les instruments scientifiques de toutes sortes, la bonne vieille montre que Reb Moïché avait reçue pour sa Bar Mitzvah

… Tic Tac … Bientôt Chabbat … Tic Tac … A Jérusalem, c’est bientôt Chabbat.

Jérusalem ? Reb Moïché songeait à tous les pilpoulim qui avaient précédé son départ. Fallait il ou non envoyer une sonde habitée sur Planète J. ?

L’avis des Rabbanim, après de longues discussions, avait été décisif: « Planète J. , la dernière planète du système solaire à ne pas avoir été explorée n’échappait pas à la règle: le monde entier a été créé pour que la Torah y soit pratiquée. Il est donc de la volonté divine qu’un juif débarque sur la planète nouvellement découverte, y exprime la grandeur de D. , le loue par des bénédictions, y répande son nom par l’accomplissement des Mitsvoth ».

Chose faite pour Reb Moïché, choisi pour ses connaissances talmudiques, sa grande sagesse, l’énergie qu’il avait su déployer lors des campagnes destinées à faire connaître aux juifs du monde entier leurs lois, puis, lorsque le monde était arrivé au stade de la pacification des Fils de Noa’h, par les efforts faits pour répandre la connaissance des lois que D. avait prescrites aux Peuples (Voir épisodes précédents).

Reb Moïché se souvenait encore de cette décision du Grand Beth Din de Jérusalem, relayée instantanément par toutes les radios et réseaux électroniques du monde, traduite dans les soixante dix langues des Peuples par Avèdix, l’ordinateur du Merkaz de Jérusalem : « C’est une Mitsvah que d’explorer Planète J. , d’y envoyer un juif vêtu du Talith, couronné des Tefilin, afin qu’il y étudie la Torah et y pratique les Mitsvoth ! »

La cabine spatiale avait été équipée de la fameuse bibliothèque aéroportée, celle qui avait été installée jadis dans les avions affrétés par le Grand Beth Din, lorsqu’on avait décidé que pour mettre fin à l’exil et hâter le rassemblement des exilés d’Israël, il fallait que chaque coin de la terre soit parcouru par un Minyan de juifs étudiant et priant afin de ramasser de partout les étincelles de Sainteté qui y restaient encore malgré deux mille ans de service divin en terre d’exil.

Les ingénieurs de Yérouchapolis avaient alors transformé 12 chasseurs rapides en salles d’études. Ainsi en quelques jours, il ne restait plus un point de la terre qui n’ait été survolé par un de ces avions à l’emblème des douze tribus, où les élèves relisaient le Tanakh, le Talmud, le Choul’han Aroukh et les textes mystiques … à un niveau bien plus élevé que d’habitude.

Voici donc notre Reb Moïché accomplissant le grand projet. Mais que pourrait donc signifier Chabbat dans cette étendue désertique où avait atterri la navette ? Chabbat, ce jour qui préfigure la vie future où « tout est repos et Chabbat éternel » semblait déjà régner sur cette immensité depuis la création.

Ce jour où D. avait cessé de créer lui semblait plus évident, plus proche dans ce chaos désertique que dans le parking de Har Hatsofim quelques minutes avant Chabbat ! N’est ce pas ainsi qu’il avait toujours imaginé le monde, au matin du sixième jour, avant qu’Adam ne vienne faire fructifier la terre ? Ce désert que le monde pourrait redevenir d’un instant à l’autre si l’homme s’y oubliait, s’y croyait seul … Plus que jamais, sur cet astre lointain, il ressentait l’omniprésence du Créateur de toute chose.

Machinalement, il jeta un coup d’œil sur les compteurs, les manettes, les cadrans, les voyants bien alignés sur le pupitre de commande de son campement, sous cette énorme bulle pressurisée qui lui laissait entrevoir la Terre, là haut, droit devant lui.

Prier vers Jérusalem retrouvait ici un sens. Dans la cabine, il lui avait été bien difficile de s’y retrouver; d’abord, Jérusalem c’était derrière lui, et un juif préfère regarder devant, pas derrière !

Il regarde loin devant lui, vers cet horizon si proche où l’attend Machia’h, prêt à se dévoiler. De plus ce n’est pas très facile de dire Chéma Israël en flottant en apesanteur au-dessus de l’ordinateur de bord, pas plus que faire la Amidah les pieds joints dans le vide avec son lit au-dessus de la tête … Enfin, revoici Chabbat dans une pesanteur retrouvée … et qui revient pour lui enlever toutes les pesanteurs de la semaine. Ici les bougies, ici deux ‘Halloth, ici je pose mon Sidour, là mon vin …

Tout en enfilant sa combinaison de Chabbat, Reb Moïché pensait à tout ce petit monde reconstitué sous cette bulle.

Ainsi est le peuple juif: quitterait il sa bulle, la protection divine conférée par la pratique des Mitsvoth, comment pourrait il respirer? Reb Moïché jeta un coup d’œil amusé sur le sas qui séparait son camp de l’extérieur. Le Rebbe lui avait bien recommandé de ne pas refuser un invité, surtout pour le repas de Chabbat.

Il lui avait bien répété, textes à l’appui, que tous les êtres du monde sont des créatures de D. et que la découverte de petits bonshommes de quelques couleurs, matière, nature qu’ils soient ne leur ôterait pas cette qualité et ne viendrait nullement poser de « kouchia » sur notre foi en un D. unique créateur du monde.

Il avait d’ailleurs rajouté en souriant – ah ces sourires du Rebbe ! – que si les hommes n’avaient encore jamais trouvé ces extra-terrestres auxquels ils voudraient tant croire, c’est parce qu’ils n’ont pas encore appris tout ce que le terrestre peut leur enseigner de sagesse et de connaissances supérieures, et qu’ils ne sont pas prêts à supporter le poids spirituel de rencontres avec d’autres formes de vie.

Toutefois l’évolution de ces dernières années et l’imprégnation progressive de la connaissance de D. jusque dans les endroits les plus sombres laissait présager un dénouement prochain, avait il rajouté, songeur. Après avoir tiré quelques bouffées de plus de sa pipe n’avait il pas rajouté « d’ailleurs le véritable domaine extra-terrestre c’est le spirituel, la Rou’hniout à laquelle chaque juif peut arriver, notamment le Chabbat par l’étude de la Torah. Songez combien nous jalousons les anges pour leur proximité de D. alors qu’eux nous envient de posséder la Torah qui seule permet aux créatures une évolution … »

Reb Moïché venait juste d’ajuster son Shtreimel sur la tête. C’était la seule entorse à la tenue des cosmonautes qu’il avait tenue à imposer aux techniciens de Yérouchapolis. Bien sur, ce n’est pas le vêtement qui fait le juif, c’est avant tout l’intérieur.

Si chacun des gestes à effectuer au cours de cette mission avait été pesé, mesuré, chronométré et filmé, il restait néanmoins que l’intériorité, elle, échappait à toute routine. Au contraire, au fur et à mesure que la mission avait avancé, il avait pu se rendre compte à quel point cette préparation intense avait ôté à ces gestes toute l’importance qu’ils auraient pu requérir pour ne plus favoriser que leur signification et leur vécu.

Chabbat moins deux minutes !

Reb Moïché secoua la tête, de plus en plus songeur. On ne lance pas Chabbat comme on lance une fusée, quand même. A l’horizon, Jérusalem, sur cette petite bille brillante où sa famille l’attend. Il aurait bien voulu rencontrer sur un petit nuage cette Jérusalem d’en haut évoquée par les textes, qui n’attend plus que Machia’h pour descendre atterrir sur la Jérusalem d’en bas, avec à son emplacement le troisième Temple.

Mais Reb Moïché sait qu’elle flotte dans un « là haut » spirituel, où c’est à nous de nous hisser ou de mériter sa concrétisation. Il aurait bien voulu pouvoir annoncer à ses compagnons d’étude restés à la Yéchivah « ça y est, elle arrive, je l’ai vue ! », ou leur détailler certains imprécisions des textes après observation de l’architecture du Temple tel qu’il est là haut.

Et le Rebbe, qu’en dirait-il ? A vrai dire Reb Moïché était persuadé que le Rebbe vivait déjà dans l’autre Jérusalem. Pour lui, il suffirait d’ouvrir la fenêtre et respirer dehors pour vérifier que l’odeur du Gan Eden flotte déjà.

N’est ce pas ainsi qu’ont fait tous les Tsadikim en tous temps ? Sortant vêtus de leurs plus beaux habits, ils allaient accueillir Chabbat dans les champs avec leurs élèves, respirer l’odeur de monde futur qui en émane. Ou encore ces Tsadikim sortant sur le bord de la route à la rencontre de Machia’h … « Lekha Dodi Likrat Kala, penei Chabbat Nekabèla … »

Deux petites bougies. Baroukh Ata … Reb Moïché se surprend à entendre la voix de ses filles récitant la bénédiction en même temps que lui. Regard à droite, regard à gauche … Mais oui, un bruit de porte qui s’ouvre …

« …Abba, c’est Chabbat maintenant, tu peux nous emmener à la Choule …? »

Aharon ALTABE

Hannoucah à Dachau

Mordekhaï Ansbecher, un rescapé du camp de concentration de Dachau et témoin au procès d’Eichmann raconte. Dans notre lutte quotidienne pour survivre, un de nos soucis était de conserver la notion du temps: jour ou nuit, jours de la semaine, jours du mois juif, dates des fêtes. De fait, chaque heure passée était noyée dans épais brouillard où il était difficile de se retrouver.

Notre seul soutien était Fischof, le vieux gardien de la synagogue Altneuschule de Prague. Il n’avait pas perdu le sentiment que son travail était consacré au maintien de la tradition juive en tout lieu et toute circonstance, et au premier rang de ce sacerdoce veiller à la garde du temps juif: Chabbat et fêtes.

C’est ainsi qu’un jour, au retour d’une journée éreintante de travaux il nous lança énigmatiquement  » ‘Hannoucah ».

Autour de nous tout était obscurité et désolation. Notre quotidien était un réveil à 5 heures du matin, quitter nos baraquements au camp 4 de Kaufring pour rejoindre par un chemin interminable les galeries souterraines des abris des avions allemands pour lesquels nous construisions de gigantesques réservoirs de carburants.

C’est à dix heures du soir que revenions, les pieds gelés vers nos sombres baraquements. C’est ce moment là qu’avait choisi Fischof pour nous avertir: ‘Hannoucah dans une semaine, préparons-nous!

Il lut dans notre regard notre réaction: ‘Hannoucah!? Et alors.comment se préparer à ‘Hannoucah dans un tel enfer? Mais il avait son plan.

Réunis au milieu de la nuit sur les planches qui nous servaient de lit, il nous annonça:

« Demain, c’est le jour de la distribution de notre ration hebdomadaire de margarine. Gardons là pour l’allumage des bougies ».

Pour nous les jeunes, regroupés autour de ce vieillard qui était notre « ner tamid » la lampe toujours allumée qui éclaire le Temple, il n’y avait pas d’hésitation. Même si se priver de ces dix grammes de margarine par semaine.

Entendez-vous? Dix grammes par semaine! C’était notre seul apport énergétique à part la ration de pain et d’eau bouillie appelée soupe, pour nous travailleurs de force. S’en priver était un gros effort, sinon un danger mortel.

Il y avait à peine de quoi tartiner un morceau de pain, mais le peu que nous en mangions répandait dans tout le corps une force physique et un réconfort inouï. Mais notre mentor avait décidé.

« Mais comment garderons-nous la margarine durant les six jours qui nous restent? » s’inquiéta l’un de nos compagnons.

« A vrai dire, je ne sais pas, mais nous allons bien trouver un moyen de la mettre à l’abri des regards indiscrets ou affamés de nos compagnons, et surtout à l’abri des fouilles du kapo. » répondit Fischof. « J’ai une idée » leur dis-je. « J’ai mis de côté deux pommes de terre, ne me demandez pas d’où ni comment. On peut les évider et y conserver la margarine. Je saurai où les cacher ».

Le … sacrifice que je faisais mit en confiance mes compagnons. Chacun se fit un devoir de gratter la margarine tartinée sur son pain et de me confier ce trésor en garde. C’est à ce prix qu’il y aurait ‘Hannoucah dans la baraque 4.

Le soir de ‘Hannoucah arriva. Fischof ne tenait plus en place. Son regard brillait d’une lueur venue d’ailleurs, d’un monde où toutes ces souffrances n’existaient pas.

Notre procession de retour ce soir là ne dura que quelques instants, tant ces heures d’effort et de marche n’étaient qu’une préparation à un événement unique. Fischof ne cessa de chanter la mélodie de Maoz Tsour, et chacun imaginait déjà le vieux Chamach allumant la première bougie de ‘Hannoucah.

J’avais certes un souci: dans quoi allions nous faire brûler notre « bougie »? Je posai discrètement la question à Fischof tout en marchant. « Pas de souci » s’écria-t-il avec une tranquillité à l’abri de ce genre de question sournoise.

« Tu n’as pas compris? On va laisser la graisse dans les pommes de terre, et elles nous serviront de bougies! Comme ça, on ne perdra pas une goutte de graisse. »

Il y eut un grand rassemblement ce soir là, à minuit, dans le camp numéro 4. Ce ne fut pas à coups de sifflets et de jurons, de coups et de menaces. La première bougie nous rassembla tous, sans bruits, autour de Fischof. Notre bougie était placée sur la plus haute planche de la baraque. Fischof récita les bénédictions puis alluma la bougie. Tous entonnèrent après lui le chant « Hanérot hallalou, ces lumières là … »

Nous n’avions décidément rien perdu au change. Cette lumière nous revigora bien plus que nos dix grammes de margarine. Elle diffusa dans nos cœurs, répandit dans nos veines une vitalité, une joie de la Mitsvah accomplie qui nous joignait à l’infini à toutes les générations présentes et passées du Peuple Juif qui ont tout donné pour que la Torah perdure au-delà des nos persécuteurs. Et elle est toujours là, vivante et vivifiante.

Traduit de Si’hat Hachavoua

N° 831, Hannoucah 5763

Une Ménorah attendue

Dans la grande synagogue de Vilna, on voyait autrefois une grande et belle Ménorah, en bronze, posée sur un large socle de pierre. Elle était disposée à la droite de l’Arche des Rouleaux de la Loi, et sa forme et ses dimensions évoquaient la Ménorah du Temple, avec ses calices, ses vasques et ses pommeaux.

Lorsque la Première Guerre Mondiale éclata en 1914, la Ménorah fut emportée par l’Armée Russe à Moscou parmi d’autres objets saints, et sa trace s’est perdue dans les trésors royaux et les oubliettes de l’histoire soviétiques.

Si la Ménorah s’est perdue, son histoire n’a pas été oubliée.

C’était il y a quelques 300 ans en arrière. A l’époque, le Rav de la ville de Vilna, -la petite Jérusalem comme on l’appelait, était Rabbi Yechoua Heschel.

En quelques dizaines d’années, Vilna avait été prise et reprise par les Russes -Le Grand Pierre-, La Suède, la Pologne -L’Empereur Frédéric Auguste. Le seul point commun entre tous ces maîtres était leur avidité.

Chacun avait imposé aux Juifs de la ville un impôt particulièrement élevé, et la communauté juive en sortit exsangue.

La situation était telle, que le gouvernement avait pris en gage la Grande Synagogue, fermée jusqu’au paiement de l’impôt réclamé.

On peut facilement imaginer la souffrance des juifs, qui n’avaient plus d’endroit où se rassembler pour déposer devant D.ieu les nombreuses prières qu’ils avaient à faire pour sortir d’une si mauvaise passe. Puis la rumeur s’amplifia: la nuit, à minuit, on entendait dans la synagogue des pleurs et des gémissements.

Elle passa de bouche en bouche, fut le sujet de toutes les conversations et imaginations débordantes dans al communauté, et même chez les Gentils de Vilna. Bien peu savaient qu’un souterrain secret menait de la cave d’une maison du quartier jusque dans les combles de la synagogue, et qu’un petit groupe de fidèles avait décidé de jeûner deux fois par semaine et de venir chaque nuit y réciter le « Tikoun ‘Hatsot » prière sur la perte de notre saint Temple de Jérusalem … et sur la perte de la synagogue.

Le Gouverneur de la ville voulut en avoir le cœur net. Un soir, entouré de ses serviteurs et gardes, il vint mener son enquête. Après avoir vérifié que les portes de la synagogue étaient bien fermées comme il l’avait ordonné, il attendit minuit.

Il fut surpris par les murmures vite devenus sanglots qu’il entendit à l’intérieur. Il fit poser une grande échelle le long du mur Est, pour accéder à un vitrail.

Quelle ne fut pas sa surprise d’apercevoir à l’intérieur de mystérieuses formes blanches au pied de l’Arche Sainte, éclairées par une bougie.

Pâle et choqué, le Gouverneur descendit de l’échelle, remonta rapidement sur son cheval et s’enfuit vers son palais. Il était poursuivi par ces fantômes qu’il avait vus dans la synagogue verrouillée, et passa la nuit à se débattre avec ses visions.

Au petit matin, il fit mander les chefs de la communauté, et leur fit savoir qu’il était prêt à leur rendre la synagogue, pourvu qu’ils acceptent de laisser en gage un objet de culte de forte valeur.

Après s’être entretenu avec le Rav de la ville, il fut décidé de laisser au Gouverneur la grande et ancienne Ménorah de bronze, en attendant des jours meilleurs. Le Gouverneur fut ravi de leur choix, et la fit placer dans une de ses galeries, à proximité des statues d’art qu’il aimait collectionner. Mal lui en prit. Les bougies qu’on y allumait dégageaient une épaisse fumée qui noircit rapidement ses œuvres d’art, et, non sans frayeur, il décida de la déplacer pour la mettre dans un endroit à part.

Vint ‘Hannoucah. Privé de leur antique Ménorah, les juifs de Vilna utilisèrent une autre Ménorah. Dès le premier allumage, le feu vacilla sur les bougies, et les lumières ne brûlèrent même pas le temps qu’il aurait fallu. On changea les bougies, sans plus de réussite.

A croire que seule la vieille Ménorah convenait à cet allumage. C’est d’ailleurs ce que comprirent le Rav et les chefs de la communauté, et il fut décidé que tout serait mis en œuvre pour « délivrer » rapidement la Ménorah.

Il leur fallut six années pour amasser la rançon! Six années durant laquelle la communauté ruinée économisa sou après sou (Zloty? Kopeck? Couronne?) pour satisfaire la cupidité des nouveaux maîtres de la ville. Le premier soir de ‘Hannoucah 5493 (1732) fut un soir de fête particulière pour les juifs de Vilna.

Au cours d’un grand défilé et avec la fanfare locale (klezmer!) la Ménorah fut rapportée de chez le Gouverneur jusqu’à sa place dans la Grande Synagogue. Ce soir là, tous les juifs se réunirent autour de leur Rabbin pour voir l’allumage de la vieille Ménorah

Bnéi Issakhar

Le Rav Tsvi Elimelekh de Dinov l’auteur du « Bnéi Issakhar » était le petit-fils de la sœur de Rabbi Elimelekh de Lizinsk, le « Noam Elimelekh ».

Lorsque sa mère était enceinte, elle vint voir son saint oncle, pour lui demander de la conseiller sur le nom de l’enfant à naître.

Rabbi Elimelekh lui répondit: « Tu auras un garçon, et tu l’appelleras « Elimelekh ».

La jeune maman prit peur. Elle crut y voir un signe de la proche disparition de son saint oncle, car sinon pourquoi aurait-il demandé que l’enfant porte son nom? Rabbi Elimelekh la rassura.

« Si c’est ainsi, appelle le Tsvi Elimelekh ».

Ainsi naquit peu de temps après Tsvi Elimelekh. A vrai dire, Rabbi Elimelekh n’était satisfait.

« Si tu l’avais appelé de mon nom, il aurait eu toutes mes qualités. Comme ça, il sera à moitié comme moi ». L’enfant grandit, tant en âge qu’en progrès dans l’étude de la Torah et acquit vite la réputation d’être un génie. Il devint un Saint, que des milliers de personnes venaient consulter de loin. Il rédigea de nombreux ouvrages de Torah, dont le fameux « Bnéi Issakhar » sur les fêtes.

Encore jeune, il se trouvait une fois chez son Maître, le Saint « Voyant » de Lublin. Durant tout le chemin, il s’était questionné: « pourquoi ai-je une telle perception de la fête de ‘Hannoucah? Cela ne peut pas être dû à des ancêtres Hasmonéens, puisqu’ils étaient Cohen et je ne suis pas Cohen. D’où me vient donc ce sentiment d’élévation particulière que j’ai durant ‘Hannoucah? »

Il se résolut à poser la question à son Maître lorsqu’il arriverait à Lublin. Il aurait sans aucun doute une réponse claire.

Une fois chez le « Voyant », avant même qu’il ait ouvert la bouche, le « Voyant » lui déclara:

« Sache que ton âme tire son origine de la tribu de Issakhar. Si tu ressens un supplément de sainteté lorsque ‘Hannoucah arrive, c’est parce tu faisais partie des tribunaux érigés par les ‘Hasmonéens, car les membres de cette tribu étaient connus pour leur érudition ».

C’est la raison pour laquelle Rabbi Tsvi Elimelekh nomma son livre sur les fêtes « Bnéi Issakhar ».

Jeff revient à la maison

Ephraïm.

Un gentil garçon, fils d’une famille Cohen qui demeurait dans un petit appartement du East Side de Manhattan.

Malgré la précarité et les difficultés énormes que cela leur posait, les parents d’Ephraïm faisaient tout pour continuer à observer la Torah dans cette Amérique d’il y a soixante dix ans. Ils étaient originaires de Vilna, qu’ils avaient quitté à la fin de la Première Guerre mondiale pour chercher un horizon nouveau sous les cieux du Nouveau Monde.

C’était une petite famille: Ephraïm et ses deux sœurs. Une famille unie, que le papa veillait à entourer de valeurs juives. Ephraïm était certes ballotté entre la stricte éducation qu’il recevait à la maison, et le nouveau monde que lui laissait entrevoir l’école communale, la Public School qu’il fréquentait quotidiennement.

Rien d’étonnant à ce que peu à peu, l’enfant devenu adolescent soit attiré par le mode de vie américain. Ce ne fut pas simple, et son père fit tout pour retenir Ephraïm dans le cadre de la vie familiale axée sur les valeurs juives. Mais…

Vint le jour où Ephraïm se sentit suffisamment grand pour vivre sa vie. Il quitta la maison, y laissant toutes les valeurs auxquelles sa famille était attachée. Plus, il devint un ennemi acharné de tout ce qui de près ou de loin ressemblait à du judaïsme.

Il ne devait plus ressembler à un juif, et rien ne devait laisser transparaître cette origine. Il quitta aussi New York pour Binghamtown, une ville du centre de l’Amérique où il devint Jeff Staine. Le dernier lien était coupé.

C’est là qu’il connut sa femme, une américaine « américaine », et donna naissance à des enfants « américains ». Il eut bien un jour des velléités de retrouver sa famille, mais la conversation téléphonique fut des plus brèves: « nous avons fait les « chiva » (pris le deuil) pour toi, je ne veux plus entendre parler de toi » lui déclara son père d’une voix méconnaissable, avant de raccrocher.

Vingt années passèrent ainsi. Une voix lointaine l’avertit un jour du décès de son père. Le temps d’attraper un avion, et Jeff se trouva une ultime fois auprès des siens. Plus jamais il ne revit sa mère, ses sœurs, ses neveux.

Jeff revint à sa maison, sa femme, ses enfants, sa routine. Plus rien ne le liait à ce passé poussiéreux. S’il lui arrivait de se souvenir de son enfance, c’était des images fugaces, sans attrait ni émotions.

Jeff devint grand-père. Un grand-père gâté de bons enfants américains typiques. Tout laissait à penser que Jeff était désormais dans la bonne voie, la dernière ligne droite vers une vieillesse heureuse et sans histoire.

Binghamtown, fin décembre. Le centre commercial de la ville est plein de badauds, venus faire du shopping pour les fêtes de fin d’année, et pourquoi pas aussi pour ‘Hannoucah, qui est quasiment une fête civile américaine. Au milieu du hall central, les employés ont dressé une gigantesque Ménorah, sous les directives du Rav Aharon Slonim, délégué du Rabbi de Loubavitch dans la ville et avec la bienveillance de la direction du centre commercial, heureuse de participer à un événement communautaire qui ne manque pas de rallier du monde. Pensez: des centaines de personnes vont se déplacer, la télévision sera là et derrière les écrans des centaines de milliers de spectateurs, la réputation du centre ne peut qu’en sortir grandie.

A l’heure dite, le Rabbin monta sur un élévateur, prit la parole pour saluer le public, expliquer le sens des bougies de ‘Hannoucah, la signification de leur allumage en public. Il expliqua longuement comment ces petites flammes peuvent repousser l’obscurité spirituelle de l’exil, le sens de l’exil de l’âme juive dans un carcan où il n’y a pas place apparemment pour l’amour et la pratique des Mitsvot de la Torah. Ces bougies qui avaient témoigné du miracle que D.ieu fit dans le Second Temple témoigneraient aussi du miracle de la persistance du Peuple Juif au fil des générations jusqu’à la fin de l’exil. Une vague d’applaudissements salua l’allumage.

Les caméras fixèrent l’événement, transmis en direct puis rediffusé sur les chaînes locales dans les éditions du soir.

Jeff était à la maison, zappant d’une émission à l’autre lorsqu’il aperçut à l’écran un visage de juif religieux, chapeauté et barbu, en plein milieu du centre commercial de la ville, allumant les bougies de ‘Hannoucah.

Il serait bien passé à la chaîne suivante, mais … son doigt ne suivit pas. Il regardait avec curiosité ce rabbin, tandis que des souvenirs l’envahissaient.

Il revit le East Side de son enfance. Il revit son père allumant les bougies de ‘Hannoucah, avec toutes les émotions qui l’accompagnaient. Il avait l’impression de sentir les odeurs familières de la petite maison de son enfance.

Il écouta avec attention le discours du Rav: « les bougies symbolisent les bonnes actions. Chaque bonne action illumine son entourage, repousse l’obscurité spirituelle qui peut se trouver au fond de chacun ».

Le présentateur était déjà passé au sujet suivant, mais Jeff n’écoutait plus. Il était ailleurs, laissait le présentateur s’agiter tout seul sur l’écran. Son esprit, ses pensées, son cœur étaient bien loin de tout ça.

Il dormit peu cette nuit là. Il se retourna sans cesse sur son lit, cherchant le repos … de son esprit.

Plus il refoulait ces images de son passé, plus elles s’affirmaient, martelaient sa tête, s’agrippaient à son cœur.

Le lendemain après midi, il trouva un prétexte pour aller au centre commercial. Sa femme l’accompagna avec deux des petits enfants. Au même endroit, à la même heure, le Rav Aharon Slonim grimpa sur le podium au milieu de milliers d’acheteurs. Tous s’arrêtèrent pour observer l’événement.

« Baroukh Ata … Acher kiddechanou bemitsvotav vetsivanou lehadlik ner ‘Hannoucah ».

Bien peu saisissaient les mots et leur sens. Mais Jeff se souvint de la suite « chéassa nissim laavoténou … qui a fait des miracles pour nos ancêtres … »

« Nos ancêtres? J’ai des ancêtres! Mais qu’ai je fait à mes ancêtres? Où ai je conduit ma descendance? Qu’ai je fait à mon père? Quelle vieillesse malheureuse je lui ai offerte! »

Des larmes commencèrent à couler de ses yeux. Il eut le temps d’envoyer sa femme et les petits chercher je ne sais quoi à l’autre bout du magasin, et s’approcha rapidement de Rav Aharon Slonim.

« Aide-moi, je t’en supplie, je ne peux plus supporter cette situation! »

Le jeune Rabbin comprit en peu de mots le dilemme de Jeff.

« Tu comprends que je ne peux pas me séparer de ma femme, de mes enfants, mes petits enfants. Donne-moi un conseil, que faire? » Il se remit à sangloter.

Le lendemain, Jeff vint visiter le Rav à son domicile. Laissons le conter la suite:

« Le Rabbi nous a appris qu’un contact avec un autre doit commencer avec un geste concret. Je lui proposai de mettre les Tefilin. Il accepta avec joie. Il lui prit un long moment pour prier, s’isoler et parler avec D.ieu.

En les enlevant, il me raconta qu’il avait mis les Tefilin durant cinq ans après sa Bar Mitsvah. Mais à contre cœur, avec la sensation d’avoir un fardeau sur la tête. Juste pour faire plaisir à mon père. Je viens de les mettre avec une sensation nouvelle. La joie de renouer avec mon père et le judaïsme.

C’est ainsi qu’à 70 ans, Jeff, Ephraïm, se remit à mettre les Tefilin, à renouer avec les commandements de D.ieu et la Torah.

Tout n’est pas résolu, loin de là. La question familiale reste un problème douloureux, tragique, qui prendra du temps à aboutir.

Mais ce moment là arrivera. Ephraïm a commencé avec courage et résolution son retour « à la maison », vers un judaïsme authentique. Il regrette amèrement toutes ces années qui ont passé si loin de ce qu’il aurait dû être, mais ne perd pas l’espoir d’arriver un jour à un retour intégral à la maison de son père… »

Traduit de Beth Machia’h, N° 304, 25 Kislev 5761.

Les sirènes de Hannoucah

Niederharsll.

Dans ce camp de travail situé au cœur de l’Allemagne, nous étions un groupe de juifs tassés dans un même block.

A quelques jours de ‘Hannoucah, j’eus l’idée folle qu’il fallait marquer le coup et « faire » ‘Hannoucah au nez et à la barbe de nos oppresseurs.

J’en parlai à Bentsion -« Bentsi »- le boute en train de l’équipe.

« Excellent! » D’abord, nous aurons accompli une Mitsvah, et de deux, ça va remonter le moral des gars de la baraque, ils en ont bien besoin. »

Il n’y avait plus qu’à trouver de l’huile, et un endroit discret pour l’allumer. A vrai dire, l’huile ne manquait pas à l’usine où nous travaillions, mais de là à en rapporter chez nous …

Le risque était grand. A vrai dire, dans notre situation, nous étions entièrement dispensés d’allumer les bougies de ‘Hannoucah. Mais la plupart d’entre nous avait cette fibre juive qui nous poussait à risquer le tout pour le tout afin de maintenir vivante la flamme du judaïsme qui s’accrochait à nos cœurs dans ces circonstances extrêmes. Et puis, un tel acte de « résistance » ne pouvait que réchauffer nos corps et nos âmes, épuisés par ces années de guerre, de privation, de travaux forcés, d’horreurs quotidiennes, nous aider à passer sur toutes les épreuves qui nous attendaient encore.

Nous décidâmes de tirer au sort pour répartir les tâches, et les risques. Le premier aura à trouver de l’huile, le second la planquera jusqu’au dernier moment, et ainsi de suite. Moi, le cinquième, je devais m’occuper des mèches.

Grinwald, le premier fut remarquable. Il réussit à convaincre son chef d’équipe exécré que sa machine marcherait bien mieux s’il la graissait tous les jours. C’est ainsi qu’il reçut un flacon d’huile, et de la meilleure, qui avait sa place dans sa trousse à outils le plus officiellement du monde.

Pour ma part, j’avais arraché quelques fils de ma blouse pour confectionner des mèches, et tous les autres remplirent leur rôle à merveille, et lorsque tout fut prêt le premier soir de ‘Hannoucah, toute la chambrée se rassembla pour manger la soupe.

C’est là qu’il fallut bien se rendre à l’évidence, nous avions oublié le poste « allumette » dans notre planning. Bentsi décida que chacun devait lui donner une cuillère de sa ration de soupe. Il courut ensuite à la baraque voisine, où il échangea ses cinq rations de soupe contre une cigarette, puis à la cuisine où le responsable lui prêta une boite d’allumettes en échange d’une cigarette, sans trop poser de questions. Vint le moment des bénédictions, puis de l’allumage. La bougie avait été placée sous mon « lit ».

Religieux comme non religieux avaient tenu à prendre part à l’événement. Tous s’unirent dans une sourde mélodie de ‘Hannoucah, bien que chacun soit dans un lointain rêve: celui ci avec sa femme et ses enfants, celui ci dans sa Yéchivah, celui là chez ses parents, visionnant des images d’un passé à l’avenir incertain. Qui ne pleurait pas?

Patatras, en un instant nos rêves s’évanouirent.

« Garde à vous! »

Le commandant du camp venait de rentrer dans notre baraquement, pour une de ces visites surprises dont il avait l’habitude. Comme toujours à la recherche d’un prétexte, aussi futile soit il pour faire usage de la cravache dont il frappait parfois son chien, et plus souvent les Juifs.

Que se passe-t-il ici? Je sens une odeur d’huile brûlée?

Je sentis mon cœur cesser de battre. Je donnai un dernier coup d’œil à ma petite bougie qui brûlait sous mon lit, persuadé que c’était mon dernier coup d’œil. Le commandant avait commencé à parcourir la chambre, entre les rangées de lit, à la recherche de l’objet du délit. J’aurais pu me baisser pour l’éteindre, mais le chien aurait été plus rapide que moi et m’aurait sauté dessus.

Mes compagnons étaient pâles, et le commandant avançait en dévisageant leur regard terrorisé. Encore quelques instants, il arriverait devant mon lit, et plus rien ne pourrait me sauver.

Et soudain la sirène se mit à sonner. Alerte aérienne! Le regard du commandant se figea en un instant, les lumières du camp s’éteignirent, et il se rua dehors en hurlant « je vais continuer l’inspection, je vais continuer l’inspection ».

J’avais déjà éteint la bougie, avant de quitter la baraque, selon les instructions en vigueur.

Ce fut pour nous un miracle de ‘Hannoucah clair. La main de D.ieu s’était manifestée jusque dans ce camp de Niederharsll.

Dans le froid glacial de cette nuit sous les bombardements alliés, je ne pus m’empêcher de répéter au fond de moi la formule de la bénédiction « Celui Qui a fait des miracles pour nos ancêtres, en ces temps là et à notre époque! »

Traduit de « Si’hat Hachavoua », n° (585)

Raconté par Ch. B. Unsdorfer, Londres, 5721.

Hannoucah, Téhéran, 1980

Rabbi Avraham Mordechaï Hershberg, ancien Grand Rabbin de Mexico raconte.

La première fois que j’ai rencontré le Rabbi de Loubavitch, ce fut du vivant de son beau-père, Rabbi Yossef Its’hak.

J’étais venu demander conseil sur un poste rabbinique qu’on m’avait proposé à Chicago. Il me conseilla de m’adresser à son gendre. Nous passâmes près d’une nuit à discuter, sautant d’un sujet à l’autre, d’un volume talmudique à l’autre. Je fus époustouflé par la profondeur des connaissances du Rabbi, et la clairvoyance qu’il possédait des choses du monde.

Je ne manquai pas par la suite de le consulter sur bien des projets.

En 1980, après la prise en otage de l’Ambassade des Etats Unis en Iran, Rabbi Hershberg fut appelé à participer à un projet d’intérêt public en Iran. Alors que de nombreux amis tentaient de le détourner de cette aventure risquée, le Rabbi l’encouragea. « Partez tranquille, soyez assuré que vous allumerez les bougies de ‘Hannoucah en Iran »

Ces derniers mots ne manquèrent pas de l’intriguer. Il n’entrait pas dans ses plans de passer ‘Hannoucah en Iran, et si cela devait se faire, il n’était pas prévu de manifestation publique pour ‘Hannoucah!

Tout devint plus clair par la suite. Sa mission en Iran prit plus de temps que prévu. Temps durant lequel il eut de nombreux contacts avec des officiels iraniens. Il apprit ainsi qu’il y avait six juifs parmi les otages américains de l’Ambassade, et il demanda la permission de pouvoir allumer les bougies de ‘Hannoucah avec eux.

« Puisque nous avons permis à un prêtre de rencontrer les otages à l’occasion des fêtes, nous vous le permettons aussi. »

C’est ainsi qu’eut lieu un allumage de ‘Hannoucah dans l’ambassade assiégée, grâce à l’intervention de Rabbi Hershberg.

Un Hannoucca si peu Cacher

Notre histoire commence en 1836 dans une bourgade de Pologne.

Elle va nous faire partager la vie juive de l’époque: amour de la Torah et de ses Commandements, fréquentation des Sages de l’époque, amour de la Terre d’Israël. Ce sont ces valeurs éternelles du judaïsme que Moché Noa’h va nous faire partager, sous la plume de M. Guets, auteur de « Yérouchalaïm chel Maalah ».

L’accueil

Ce Roch ‘Hodech 1 Sivan de l’année 5596 (1836) était un jour de fête à Lomzhe, en Lithuanie. La ville entière semblait sereine et digne. L’ambiance des grands jours régnait derrière les fenêtres largement ouvertes des maisons de la ville. On apercevait à l’intérieur des nappes blanches, comme on en utilise d’habitude à Pessa’h,(pâques) étendues sur les tables, des parures de Chabbat recouvrant les fauteuils.

Plus étonnant encore, les maisons étaient vides! Qu’était il donc arrivé aux habitants si calmes de Lomzhe?


De fait, hommes femmes et enfants étaient tous sortis accueillir un invité de marque, Gaon (grand érudit) dans sa génération, Rabbi Akiba Eigger, venu pour une courte visite dans la ville.

Un des témoins de cette journée a noté dans son journal:

« C’est par centaines que les habitants de Lomzhe et des environs sont venus à la rencontre de Rabbi Akiba Eigger, qui arriva dans un splendide carrosse attelé à quatre chevaux. Un frêle personnage, revêtu d’un manteau de soie, un bonnet de fourrure sur la tête apparaissait modestement dans le carrosse. J’ai encore aujourd’hui le souvenir de ce visage noble et doux, ce je ne sais quoi que l’on ne trouve que chez les Grands et qui exprime la grandeur et la finesse de leur âme. Telle fut l’impression de tous ceux qui se pressaient autour de lui, en retenant leur souffle.

Nous étions là des centaines à le voir descendre du carrosse et gravir les quelques marches du perron, s’arrêter pour adresser à la foule un léger sourire, empreint d’amour. Tous étaient tournés vers lui avec un grand respect.

L’un des hommes s’écria « Baroukh haba » (bienvenue) et tous répétèrent après lui. Saisies d’émotion, les femmes se mirent à sangloter. »

Il n’y a certainement pas d’exagération dans cette description d’époque: qui, de tous les habitants de Lomzhe n’était pas venu sur cette grande place à l’entrée de la ville? Les Bné Torah (Sages, étudiants de la Torah) avaient fermé leurs livres, les commerçants avaient abandonné leurs échoppes, et les femmes avaient déserté leurs cuisines pour venir ici leur bébé dans les bras, tous ensemble pour manifester leur respect au Grand de la Torah, le Maître de la génération.

L’émotion, joie et larmes, fut à son comble lorsque le Rav tendit la main pour saluer grands et petits. Les mères se pressaient sur le bord de l’allée pour que le Rav pose ses mains sur la tête de leur enfant et le bénisse. A tous, le Rav murmurait « que D. vous rajoute des bénédictions, à vous et à vos enfants » (Psaumes 115, 14).

Rabbi Yéro’ham Fichel Perlov, auteur d’un commentaire sur le Livre des Commandements de Rabbi Saadia Gaon, qui fut l’un des grands Maîtres à Jérusalem aimait raconter qu’il était l’un de ces enfants qui eurent le mérite d’être bénis par Rabbi Akiba Eigger qui avait posé les mains sur sa tête.

Tu ne te déroberas point de ton proche…


Les riches de la ville rivalisaient entre eux pour avoir l’honneur d’accueillir et d’héberger le Rav durant son séjour dans la ville. On avait même convenu que l’on tirerait au sort pour savoir à qui reviendrait ce mérite. Toutefois, on apprit que Rabbi Akiba Eigger avait décidé qu’il irait chez un membre de sa famille qui habitait en ville.

Qui donc était ce proche? Les chefs de la communauté se renseignèrent auprès de leur illustre invité, sans succès. Après beaucoup d’insistance, le Rav le nomma: c’était un des mendiants, toujours assis au fond du Beth Hamidrach. Les notables esquissèrent une grimace: un Gaon de cette dimension allait visiter une grande ville juive comme Lomzhe pour y être accueilli dans la maison d’un juif pauvre tout simple! Qu’allaient dire les gens! Serons nous quittes de la Mitsvah de respecter la Torah et ses Sages ?

Mais Rabbi Akiba Eigger ne voulut rien entendre: il exigea de ses hôtes qu’on l’emmène de suite chez son parent.

Les notables essayèrent à nouveau, mais en vain de l’en dissuader, lui décrirent la pauvreté de cette petite maison – était ce même une maison, cette baraque sur le point de s’écrouler ? Ils parlèrent de la honte qu’éprouveraient les habitants de Lomzhe après un tel accueil. Ils promirent que l’on installerait son parent à la table d’honneur, et qu’il serait comme le maître de maison là où le Gaon serait reçu.

Les érudits tentèrent également de fléchir le Maître: puisque déjà pour une Mitsvah DeOraïta (commandement écrit dans la thora)comme rapporter un objet trouvé, un Sage en est dispensé si la situation n’est pas en rapport avec sa dignité, alors pourquoi le Rav irait il honorer son parent qui ne peut le recevoir avec toute la dignité requise, et par là offense toute la ville?

Rabbi Akiba Eigger prit un air sévère, et son visage pâlit comme lorsqu’il était assis à rédiger ses ‘Hidouchim (commentaires) mais il répondit immédiatement:

« Chers amis, c’est bien la preuve du contraire que vous m’apportez là! Lorsqu’à propos d’un objet trouvé la Torah dit « et tu te déroberais » (Deutéronome 22), nos Sages ont expliqué qu’il y a là possibilité effective de se dérober devant la Mitsvah dans le cas d’un Sage pour qui ramasser l’objet serait un affront.

Mais le même mot est employé pour nous dire « et de ta chair tu ne te déroberas point! » (Isaïe 58), et il n’y a donc aucune possibilité de se dérober à la préférence que l’on doit donner à son proche. »

Les notables, tout autant que les Sages, furent surpris d’entendre une réponse aussi vive de la part du Rav et ils durent se résigner à l’accompagner chez son hôte, chez qui il s’établit durant tout son séjour à Lomzhe.

Et de ce jour là jusqu’à son départ un flux incessant de visiteurs investit la ruelle des forgerons où le Gaon résidait.

Qui de la ville ou des alentours n’y était pas venu? Les érudits avec leurs questions ou leurs réponses sur des points de Talmud, d’autres seulement pour assister aux offices du Rabbi, l’entendre, le voir à table…

« Chacun de ses gestes est un livre de Torah ouvert » se soufflaient les gens.

Beaucoup venaient aussi pour déverser la tristesse de leur coeur, demander un conseil, une bénédiction, un mot de réconfort ou une phrase apaisante. Une montagne de petits billets s’élevait de jour en jour sur la table, avec les demandes les plus diverses d’entre ce qu’un coeur juif a besoin: parnassah (revenus), Chalom Baït (paix dans le foyer)satisfaction du devenir des enfants, santé, etc…


La demande d’Ethel


Parmi le flot de personnes qui se pressaient à la porte de la maisonnette, dès les premiers jours, se trouvait la Rabbanite ( femme de rabbin) Ethel …

Après des heures d’attente, vint son tour, et elle se présenta devant le Gaon, les yeux baignés de larmes.

Cette Ethel, qui resplendissait d’habitude de joie, qui était toujours la première à accourir pour toute Mitsvah qui se présentait, quel était donc son problème?

Elle avait neuf enfants, tous assidus à la Yéchivah, sauf l’un d’entre eux, Moché Noa’h, qui au grand désespoir de ses parents était complètement « bouché », et n’avait jamais réussi à apprendre ne serait ce qu’une ligne de Guemara.

Ethel avait déjà consulté des Rabbins réputés, reçu toutes sortes de conseils mais sans effets.

A ce jour, Moché Noa’h allait sur ses quinze ans, et étudiait la Torah comme un enfant de trois ans …

Plus étonnant, en calcul, écriture ou connaissances pratiques, il était particulièrement doué et éveillé, et saisissait en un instant ce que beaucoup d’autres avaient du mal à apprendre.

Mais quand arrivait le cours de Guemara, c’était une autre affaire.

Rabbi Akiba Eigger écouta l’amère histoire que lui racontait cette maman brisée, minée par le malheur de son fils.

Il conclut doucment

« Nos Sages ont décrété qu’il faut faire très attention à ce que même un bébé ne consomme pas une nourriture interdite, car ceci atteint son âme, et une fois grand, il sera de mauvais caractère et inaccessible aux paroles de Torah ».

« Quoi, quoi, s’écria Ethel, comme frappée d’hystérie, mon Moché Noa’h a mangé quelque chose interdite lorsqu’il était petit ? ‘Hass veChalom ( que Dieu en préserve) ! Rabbi c’est im-pos-sible ! »

« Et pourtant, reprit doucement Rabbi Akiba Eigger, à t’écouter, il semble bien que ce soit la vraie cause de son incapacité à comprendre la Guemara … »

Ethel, remplie de confiance dans les paroles du Sage s’effondra, puis après un court instant tenta

– Rabbi, et que faire pour ça ?

– Etudier la Torah dans la pauvreté. Beaucoup s’investir dans l’étude, dans la misère la plus grande. »


Rabbi Akiba Eigger répéta plusieurs fois sa sentence. Déjà, le visiteur suivant se présentait devant le Sage, et Ethel quitta la pièce.

Elle se précipita chez elle, et raconta précipitamment à son mari, Rabbi Hirsch Leïb, les paroles du Rav, sa suggestion quant à la cause de l’ignorance de leur fils, et son conseil pour l’avenir.

– « Et comment as tu fait, toi la femme vertueuse pour laisser notre fils consommer une nourriture interdite ? » s’exclama Rabbi Hirsch Leïb avec indignation.


– « Comment peux tu t’imaginer une telle chose! éclata Ethel.

Qui sait mieux que toi l’attention que j’accorde à ces choses là! Jamais il n’est rentré à la maison du lait à la traite duquel je n’ai pas assisté. Les enfants ne connaissent pas le goût du pain du boulanger, car ils ne consomment que celui que je cuis moi même, après avoir tamisé la farine.

Même les fruits et les légumes qui peuvent contenir des vers ne rentrent pas à la maison.

Quant à la viande, c’est toi même qui l’apporte de chez le Cho’het (abatteur rituel) après avoir assisté à l’abattage et la vérification. Comment notre fils peut il, après tout ça, avoir consommé quelque chose d’interdit, et comment peux tu me soupçonner de négligence ? »

Un lourd silence s’installa entre eux. Ethel, approfondie dans ses réflexions, murmura:

« Peut être notre Moché Noa’h aurait consommé quelque chose d’interdit chez un voisin ou un ami ? Ou bien à un mariage ou une autre occasion ? »

Rabbi Hirsch Leïb approuva sa femme et ils se résolurent à mener l’enquête dès le retour de Moché Noa’h de la Yéchivah.

C’est dire avec quelle impatience ils l’attendirent ce soir là. Son père s’assit face à lui, comme tous les soirs, puis commença à le questionner sur ses études de la journée. Il trouva rapidement l’occasion de lui demander s’il avait un jour mangé quoi que ce soit en dehors de la maison.

Moché Noa’h répondit catégoriquement qu’il avait toujours respecté la consigne maternelle de ne jamais rien consommer chez des étrangers, et autant qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais, même étant petit, accepté quelque nourriture de qui que ce soit: il ne goûtait que les nourritures préparées par sa mère.

Rabbi Hirsch Leïb ne se contenta pas de cette réponse, et le reprit point par point.

Il était malheureux de soupçonner son fils et de pratiquer un interrogatoire de façon aussi déplaisante, mais il était sûr que Rabbi Akiba Eigger avait vu juste: il traqua le moindre des souvenirs d’enfance de son fils, ses amis, ses promenades.

Après deux heures de discussions, Moché Noa’h s’endormit sur son banc, épuisé. Il se réveilla en sursaut peu de temps après:

– Papa, Papa, je me souviens maintenant de quelque chose! J’avais cinq ans, c’était à Hanoucah, je sortais du ‘Héder ( de l’école) dans le froid et la nuit, et à l’hôtel qui est en ville, il y avait un mariage.

Un des parents est sorti à notre rencontre et nous a pressés de venir prendre un bouillon chaud, avec une part de poulet ..! »

L’interrogatoire était terminé.


Dans la maison du Cho’het

Maintenant Rabbi Hirsch Leïb savait que son fils avait effectivement mangé une nourriture en dehors de la maison. Mais quoi donc ?

Rabbi Eliézer, le patron de l’auberge était connu comme un homme craignant D.ieu et un érudit, et le Cho’het local qui aurait pu abattre les poulets était connu également pour être un homme pieux et exemplaire.

Comment était il possible qu’ils aient servi aux invités du mariage une nourriture tréfa (impure) ?

Rabbi Hirsch Leïb envoya Moché Noa’h se coucher, et décida d’aller dès le matin voir son ami Rabbi Eliézer pour parler avec lui. Peut être se souviendrait-il de quelque chose concernant les aliments servis ce soir là ?

Tôt le matin, dès la fin de Cha’harit (l’office du matin), Rabbi Hirsch Leïb se présenta à l’hôtel.

« Te souviens tu, Reb Eliézer, d’un mariage qui s’est tenu ici à ‘Hannoucah, il y a dix ans ? » Rabbi Eliézer dévisagea Rabbi Hirsch Leïb avec étonnement:

« j’ai ici deux mariages par semaine ! Comment veux tu, Reb Hirsch, que je me souvienne d’un mariage d’il y a dix ans ? ».

Mais Rabbi Hirsch Leïb n’était pas homme à se laisser démonter aussi facilement. Il expliqua à son ami que la question le touchait au plus profond de lui, et qu’il avait un besoin extraordinaire de savoir qui s’était marié, et dans quelles circonstances le repas s’était effectué.

Reb Eliézer se laissa convaincre sans difficultés; il appela son serviteur, prépara une lampe à pétrole et descendit avec Rabbi Hirsch Leïb dans la cave, pour voir s’il restait quelque vieux livre comptable qui puisse renseigner son ami.

Après avoir feuilleté une dizaine de registres et soulevé des montagnes de poussière, l’aubergiste exhuma un vieux cahier de cette année là.

On remonta dans la salle à manger pour mieux feuilleter le registre. Et ils arrivèrent à la page fatidique:

« Ce second jour de ‘Hannoucah, 26 Kislev 5586 (1825), a eu lieu le mariage en secondes noces de Yekoutiel Halpert. Tout a été payé d’avance ».

L’entêtement de Rabbi Hirsch Leïb avait donc payé: il avait cette fois en mains tous les éléments qui permettraient de … commencer l’enquête.

Yekoutiel Halpert habitait à quelques rues de là. Il ne restait plus qu’à aller le voir et écouter de sa bouche les détails concernant l’abattage des poulets qu’il avait servis le soir de son mariage il y dix ans…

Yekoutiel Halpert était un juif typique de Lomzhe: robuste, grossier, il était maréchal ferrant.

Dès qu’il vit Rabbi Hirsch Leïb, le Rav de la ville rentrer dans l’écurie, il l’apostropha le sourire aux lèvres, sans même le saluer.

« Qu’est ce qui amène ici le Rav? », demanda-t-il d’une voix claquante comme les sabots des chevaux.

Le Rav lui expliqua qu’il souhaitait avoir des détails sur son second mariage, il y a dix ans.

Peu importe à Yekoutiel pourquoi le « petit Rabbin », comme il l’appelle, s’intéresse à son mariage. Il n’est pas curieux de nature, et se sent très honoré que son « petit Rabbin » soit venu en personne dans sa forge pour s’entretenir avec lui, et en plus de son propre mariage. Aurait il un jour imaginé tel honneur?

Il lui parla de son divorce, trente ans auparavant, après son premier mariage avec Ra’hel, de la ville de Rouwné.

Puis de son remariage, après vingt ans de célibat, avec sa seconde femme ‘Havah.

De lui même, il abondait en détails sur la splendeur du mariage qu’il s’était alors offert, le Rav qui célébra le mariage, le cho’het, le banquet … Rabbi Hirsch Leïb n’en demandait pas plus, et après lui avoir souhaité longue vie et bonheur, il s’éclipsa.

Quelques instants après, il poussa la porte de la maison de l’ancien cho’het qui avait cessé depuis de travailler.

 » Vous souvenez vous de quelque chose concernant l’abattage des poulets pour le banquet de mariage de Yekoutiel Halpert, il y dix ans ? » lui demanda-t-il après quelques paroles d’usage. A peine avait il prononcé ces mots que le Cho’het pâlit.

– Oïe, oïe, soupira le vieil homme. Le mariage de Yekoutiel … une chose terrible ! Combien de jeûnes ai je jeûnés depuis pour me faire pardonner, et l’on vient encore, dix ans après me rappeler ma faute …!

– La che’hita n’était pas cachère ? demanda Rabbi Hirsch Leïb en tremblant.

– D.ieu garde, répondit vivement le cho’het, ce n’est pas celà! c’est tout autre chose!

– Et quoi donc ?

La curiosité de Rabbi Hirsch Leïb allait en grandissant. Le vieux cho’het essayait de s’esquiver.

– Tant d’années ! Tant d’années ! A quoi bon se poser des questions sur un passé aussi lointain ?

Rabbi Hirsch Leïb, ému, raconta à son vieil ami l’histoire de Moché Noa’h, si obtu dans les études saintes, les paroles de Rabbi Akiba Eigger qui avait relié ceci à la consommation de mets interdits.

Il expliqua qu’il ne pourrait être tranquille avant de savoir comment ceci avait pu arriver à son fils, afin d’être plus vigilant à l’avenir.

« Les paroles qui sortent du coeur vont droit au coeur » et le cho’het ne put que s’émouvoir des paroles de Rabbi Hirsch Leïb, convaincu de sa peine, et de la grandeur de Rabbi Akiba Eigger qui avait vu d’aussi loin cet évènement inconnu de tous.

Il prépara un verre de thé pour apaiser son hôte, puis commença sa terrible histoire, d’une voix brisée.

« C’était il y a trente ans, commença-t-il, quand Yekoutiel Halpert divorça de sa première femme Ra’hel à Rouwné. Je ne sais quel Beth Din a procédé au Guett (divorce religieux), mais quelques semaines après, des rumeurs circulaient sur la validité du Guett.

D’éminents Rabbins invalidèrent successivement le divorce, et interdirent à Ra’hel de se remarier. Des années durant ce divorce fut l’objet de discussions dans les Beth Hamidrach, jusqu’à ce que l’affaire s’oublie.

Il y a dix ans et trois mois, sur le tard, Yekoutiel se remaria. Le Rav qui pratiqua le mariage ne fit pas cas du divorce contesté de Yekoutiel, et quant à moi, je n’en n’avais jamais entendu parler.

Le cho’het recommença à soupirer et à se tordre les mains.

Malheur à ces mains qui seront brûlées dans le feu du Gehinom pour avoir abattu la viande d’un tel mariage!

« Quelques semaines après le mariage, j’eus l’occasion de rencontrer un de mes amis, un vieux ‘Hassid ‘Habad, qui me fit des remontrances »

« Comment est ce possible ? Comment en es tu arrivé là ? Ne sais tu pas que notre Maître, Gaon d’Israël le Saint Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, l’auteur du Tanya et du Choul’han Aroukh Harav, a fait partie de ceux qui ont invalidé le Guett donné par Yekoutiel à sa première femme ?

Comment as tu osé abattre des poulets pour le mariage d’un tel pêcheur, qui se marie avant d’avoir répudié convenablement sa première femme! »

Je m’évanouis de surprise, et mon ami s’efforça de me ranimer. Je lui expliquai que j’étais innocent, et que j’ignorais tout du passé de Yekoutiel.

Il sortit de sa poche une copie de la lettre de Rabbi Chnéour Zalman, qui s’élevait avec amertume contre la procédure du divorce de Yekoutiel.

« Malheur à moi, qui ai pêché involontairement, et malheur à ces mains qui seront brûlées dans le feu du Gehinom pour avoir abattu la viande d’un mariage aussi controversé ! »


La lettre du Baal Hatanya


Maintenant Rabbi Hirsch Leïb savait tout. Enfin presque tout.

Il aurait bien voulu voir la lettre du Baal Hatanya, le Rabbi Chnéour Zalman. Le cho’het, lui ne souhaitait pas tellement la lui montrer; l’évocation de cette lettre lui était déjà pénible, et il redoutait de la revoir.

Si près du but, Rabbi Hirsch Leïb ne se laissa pas décourager, et le cho’het finit par admettre qu’ils iraient voir la lettre chez le vieux ‘Hassid.

Mais il habite loin d’ici, dans un petit village à plus de vingt milles de Lomzhe. Comment irons nous ? gémit-il.

En un clin d’oeil, Rabbi Hirsch Leïb avait entraîné son ami dans la rue, accosté une diligence, et les voilà en route. Le cocher se dirigea rapidement vers la sortie de la ville, et le long voyage commença sous une pluie battante qui ne les quitta pas jusqu’à leur arrivée, quelques cinq heures plus tard, dans la nuit du petit village.

Quelques légers coups sur la porte, et celle ci s’ouvrit sur un visage impressionnant.

Le vieux ‘Hassid, qui avait servi dans sa jeunesse chez Rabbi Mena’hem Mendel de Vitebsk (13) et chez Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi (14 )les reçut joyeusement, leur tendit la main et les installa rapidement devant une collation et une boisson chaude.

La glace dont leur barbe est éparse eut tôt fait de fondre, et leurs os de se réchauffer. Le cho’het s’inquiéta de la santé de son ami, de sa famille puis aborda le sujet qui justifie leur visite si tardive.

« Nous sommes intéressés au plus haut point à voir la lettre de Rabbi Chnéour Zalman concernant le guett passoul de Yekoutiel, conclut il et ceci touche au plus profond mon ami ci présent, Rabbi Hirsch Leïb. »

Et d’enchaîner sur l’histoire de Moché Noa’h, et les paroles de Rabbi Akiba Eigger. Le ‘Hassid sursaute, tout comme à l’époque.

« Comment est il possible qu’un Rav ait marié cet homme sans se renseigner sur lui? Et comment se peut il qu’un cho’het abatte de la viande sans demander qui se marie et qui sont les participants …? »

Le cho’het s’abrite à nouveau derrière le Rabbin qui pratiqua le mariage, puis reprocha au ‘Hassid de n’avoir pas donné plus de publicité à la lettre du Baal Hatanya: on n’en serait pas arrivé là!

Après un bref échange de paroles, le vieux ‘Hassid s’enfonça dans ses pensées, puis sortit la lettre, qu’ils lurent ensemble, mot à mot:

« J’ai été stupéfait de voir, et désolé d’entendre cette histoire inouïe qui s’est passée dans votre contrée, concernant une femme répudiée par un Guett non conforme à la Sainte Torah, qui ne mentionne que son nom Ra’hel: bien que son nom de naissance soit effectivement Ra’hel, étant donné qu’elle est connue de tous sous le nom de Roucha, son Guett est totalement invalide.

C’est pourquoi, il vous revient de tout faire pour empêcher cet homme de se remarier (…), et d’interdire fermement à tout cho’het de pratiquer un abattage de viande ou de volaille pour ce mariage, et s’il contrevenait, à D.ieu ne plaise, sa viande serait Névéla -interdite à la consommation »

Rabbi Hirsch Leïb et le vieux cho’het éclatèrent en sanglots, et les larmes coulèrent sur le vieux papier jauni de la lettre du Saint Rabbi Chnéour Zalman.

Rabbi Hirsch Leïb prenait ainsi mesure de la force du Maître Rabbi Akiba Eigger qui avait vu de si loin une telle chose.

Il prit le soir même le chemin du retour vers Lomzhe, laissant le cho’het se reposer chez son ami, dans le village.

Il n’était plus préoccupé, maintenant, que de savoir comment accomplir le sauvetage de son fils, par l’étude dans la pauvreté, afin que D.ieu lui ouvre le coeur à la Torah.

Il arriva à Lomzhe tout juste à l’aube, pour se joindre à son minyan habituel avec les Vatikim, ceux qui prient au lever du soleil.

Dans le Chemoné Esré, il se répandit en pleurs, pour implorer D.ieu de lui procurer l’intuition nécessaire: où envoyer Moché Noa’h étudier pour mettre en pratique le conseil de Rabbi Akiba Eigger.

En arrivant au passage « veliyrouchalaïm irekha » Rabbi Hirsch Leïb buta sur les mots « et dans Jérusalem … et dans Jérusalem Ta ville… » Serait une allusion d’en haut à ma prière ?

Il se mit à frissonner. Qui n’a entendu parler de la pauvreté matérielle de la communauté de Jérusalem ?

Qui n’a entendu parler de la richesse spirituelle des juifs, ainsi que nous content les rabbins et émissaires envoyés par les institutions pour collecter les oboles ?

Là bas, tout près de la Porte du Ciel, ce sera certainement l’endroit convenable pour Moché Noa’h pour qu’il puisse nous donner toute satisfaction comme un bon enfant juif. Est ce possible que ma tefila ait déjà été exaucée ? »

L’exil

Ce jour même, Rabbi Hirsch Leïb aborda le sujet avec Moché Noa’h, seul à seul.

« C’est vrai , mon fils, que tu as beaucoup travaillé pour étudier la Torah, mais à ma grande tristesse, tes efforts n’ont pas été couronnés de succès. Ta mère, la Tsadkanit , la juste, qui se fait tant de souci pour toi, a pris conseil chez un des Sages d’Israël, qui lui a dit que seul l’exil dans un lieu de Torah et l’étude dans la pauvreté peuvent te sauver ».

Rabbi Hirsch Leïb se tut quelques instants. Ses yeux se fixèrent dans le regard étonné de son fils, puis il reprit d’une voix étranglée:

« C’est vrai, mon cher fils, qu’il est dur, à ton âge, de quitter ses parents pour partir en Erets Israël, ce lieu qui t’a été désigné du ciel pour ton élévation spirituelle. Mais saches que c’est encore plus dur pour tes parents, qui t’aiment de tout leur coeur. Pourtant, c’est là bas seulement que tu pourras arriver au vrai but de la création de l’homme, là bas seulement que tu trouveras une guérison à ton mal: avec l’aide de D.ieu tu y grandiras dans la Torah et tu deviendras un Grand de la communauté d’Israël. »

Moché Noa’h éclata en sanglots.

Il avait à peine quinze ans, et il était obligé de quitter la maison de ses parents, de se séparer de ses frères si exemplaires, de ses soeurs si affectionnées… mais il savait combien pire serait de rester toute sa vie un Am Haarets, un ignare.

Moché Noa’h accepta avec amour la décision de son père de partir en exil dans un lieu de Torah.

A cette époque, en Lithuanie, un groupe de Talmidei ‘Hakhamim, sages érudits, se préparaient à monter en Eretz Israël.

Rabbi Hirsch Leïb eut tôt fait de se lier avec un des voyageurs, auquel il raconta toute son histoire. Il lui confia son fils, avec pour seule consigne de veiller sur lui jusqu’à ce qu’il lui trouve un compagnon d’études convenable.

Quelques jours plus tard, toute la famille était là, sur le quai pour accompagner Moché Noa’h. La séparation fut rude: Rabbi Hirsch Leïb se mordait les lèvres pour se contenir, Ethel adressait à son fils baisers et bénédictions, tandis que les frères et soeurs faisaient des grands signes d’adieu, jusqu’à ce que le bateau avec ses trente passagers juifs s’éloigne du port.

Il fallait à cette époque près de trois mois de bateau pour accoster à Jaffa. Après quelques jours de repos, ils eurent l’occasion de se joindre à une caravane qui partait pour Jérusalem, (les chemins étaient alors incertains, et les pélerins se regroupaient pour faire route avec un guide, sous bonne garde).

Chacun prépara ses coffres et ses paniers, et parmi eux, Moché Noa’h le plus jeune du groupe, qui outre un coffre plus haut que lui, tenait à la main une lettre que son père lui avait recommandé de ne jamais quitter, jusqu’à la remettre à son destinataire à Jérusalem.

Cette lettre de Rabbi Hirsch Leïb était envoyée à une de ses connaissances, le Gaon et ‘Hassid Rabbi Yaacov Koppel Chapira, (le père du Tsaddik connu à Jérusalem, Rabbi Tsvi Mikhal), et contenait en quelques lignes bien tracées,(A la façon des textes manuscrits de certains contrats et des textes sacrés, qui doivent être écrits sur un texte ligné)d’une écriture droite, la recommandation suivante:

« A mon cher Ami, le respecté Gaon et Tsaddik Rabbi Yaacov Koppel, que D.ieu lui accorde une longue vie. Avec tout le respect pour un homme de Torah, et mes meilleurs souhaits de paix pour lui et toute sa grande famille, je te confirme, selon les termes de ma lettre précédente, que j’ai pu mettre à exécution le projet dont je t’avais parlé, et mon fils

Moché Noa’h, porteur de la présente, monte à Jérusalem avec les plus pures intentions et le projet de s’adonner à la Torah dans les plus dures conditions.

Je te redemande, cher ami, avec insistance, de le garder comme la prunelle de tes yeux, de veiller à ce qu’il ne cesse d’étudier la Torah, ne fut ce qu’un instant. Je te confie la vie de mon fils, et te prie de le préserver de tous les dangers:

qu’il ne mange que de ton pain, ne boive que ce qui se boit chez toi, et soit à tes côtés. Enseigne lui l’étude, l’acharnement à l’étude, l’assiduité, et mets le à l’écart du luxe et du laisser aller.

Comme je te l’ai écrit, nous avons également dans nos pays d’exil ces qualités d’étude et de ferveur. Mais ce n’est qu’à Jérusalem que l’on peut côtoyer la Torah et la pauvreté, et c’est pourquoi je te le confie.

Agis comme tu me l’as proposé dans ta dernière lettre, où tu te proposes de lui faire partager la vie de nos frères de Jérusalem installés là bas à la porte des cieux, et D.ieu dans Sa grande bonté lui viendra en aide et ouvrira son coeur à la Torah, et ce sera là la plus grande récompense de ma vie.

Ton ami respectueux,

ému au souvenir de ton père le Gaon et ‘Hassid Rabbi Velvel de Tiktin,

Hirsch Leïb Farber, de Lomzhe. »


De Lomzhe à Jérusalem


C’est dans un nouvel univers que Moché Noa’h plongea dès son arrivée à Jérusalem. Après quelques jours passés dans la maison de Rabbi Yaacov Koppel, il était déjà imprégné de sensations nouvelles qui bouleversaient son monde.

La maisonnée de ses parents était pourtant loin de tout luxe, et chacune des dépenses quotidiennes y était mûrement débattue; elle pouvait cependant passer pour un palais à côté de ce qui se voyait chez Rabbi Yaacov Koppel.

On était vraiment à des milliers de kilomètres de ce qui se passait à Lomzhe.

Chez ses parents, il y avait trois grandes chambres, et les murs crépis étaient décorés de couleurs. Les lourdes armoires de bois massif avaient des portes sculptées, et dans la salle à manger, une longue table, avec des chaises assorties, une vaisselle de porcelaine aux motifs bleus, des couverts en métal, des couteaux qui coupent.

Les enfants, quoique habillés modestement portaient des vêtements agréables, sans reprises, des chaussures non rapiécées.

La nourriture elle même, était toujours suffisante pour tous.

Et pourtant, Rabbi Hirsch Leïb était bien loin d’avoir le train de vie des riches de la ville. Plus encore, sans sa position de Rav, il aurait certainement été considéré comme un des pauvres de la ville, quoique partageant le sort de la classe moyenne de Lomzhe, pour qui un sou était un sou !!

Ici à Jérusalem, la maison de Rabbi Yaacov Koppel comportait une pièce et demi, dont les soupiraux arrivaient à grand peine au niveau de la rue.

Le crépi des murs avait certainement existé un jour, lors de la construction de la maison. Quant aux meubles de la maison, ils avaient une mine bien pitoyable: la seule table était un assemblage ingénieux de poutres et de planches.

Les sièges consistaient dans les restes des chaises offertes lors du mariage, trente ans auparavant.

Les vêtements des enfants étaient accrochés sur des clous de ci et de là, faute d’armoire.

Sur une lourde étagère on posait tous les soirs une lampe à pétrole qui dispensait une bien pâle lueur qui donnait cependant à tous une envie d’étude extraordinaire.

Quant aux vêtements, rien de comparable avec Lomzhe ! Quelques mois avant une Bar Mitsvah, on soupesait déjà avec gravité la possibilité d’acheter au garçon une nouvelle paire de chaussures. Le reste du temps, on ne comptait plus les pièces recousues sur les vêtements et chaussures des uns et des autres.

Bien que l’alimentation et le menu occupaient peu de place ici, il n’était pas rare d’entendre Rabbi Yaacov Koppel et la maîtresse de maison en discuter dans les détails.

C’est ainsi que Moché Noa’h entendit plus d’une fois la Rabbanite proclamer en début de semaine: « cette fois, les enfants, nous ne pourrons pas acheter de lait.

Il faudra vous contenter d’eau avec un peu de vin fabriqué par Papa, et D.ieu vous donnera des forces pour étudier la Torah! » Ou encore: »hier tu as mangé la moitié d’un oeuf, aujourd’hui il faut que tu la laisses pour ton frère !

Quant à Rabbi Yaacov Koppel lui même, il pesait à chaque repas sa part, un kazaït de pain;(volume d’une olive, approximé à 30 grammes, qui justifie une bénédiction après le repas) , précisément, juste de quoi faire Bircat Hamazone après son seul repas de la journée.

Au début, Moché Noa’h fut effrayé de ce mode de vie. Il avait des vertiges à la seule vue de cette table vide, et se demandait combien de temps il tiendrait avant d’être obligé de retourner à Lomzhe.

Puis il se rendit compte que les enfants de la maison tenaient le coup, et mieux que lui et ses frères qui consommaient de la viande et un plat chaud tous les jours.

Il admit que la vie spirituelle, le repos de l’esprit et la volonté font partie des ingrédients d’une bonne santé.

« Les visages de ces enfants affamés ne brillent ils pas plus que ceux des enfants de Lomzhe rassasiés ? » se disait Moché Noa’h.

« D’où ces enfants de Jérusalem tiennent ils ce regard lumineux et ces forces pour étudier la Torah avec tant d’énergie, tout le jour et tard le soir ?

Serait ce dans ces monotones tranches de pain noir trempées dans de l’huile et tartinées de jus d’ail ou je ne sais quel autre légume ?

D’où leur vient ce visage noble et calme le Chabbat et les jours de Fêtes?

Seraient ce leurs vêtements on ne peut plus rapiécés ?

Et ce sourire de satisfaction lorsqu’ils répètent le soir devant leur père, de leur voix chantonnante, les questions du Maharcha ou les raisonnements du Pnéi Yechoua qu’ils ont entendu au ‘Héder ? »


Petit à petit, Moché Noa’h s’éveilla à cette nouvelle atmosphère qui faisait des petits enfants de Jérusalem des êtres exceptionnels: son âme « s’alluma » lentement, et ses interrogations s’évanouirent d’elles mêmes.

Jérusalem, la ville des Prophètes, résidence des rois de Judah, foyer des Tanaïm,(rédacteurs de la Michnah, première compilation écrite de la Loi Orale, sous l’impulsion de Rabbi Yéhoudah Hanassi, contemporain d’Antonin) qu’il connaissait tant par le Tanakh,(initiales des trois livres de Torah, Neviim, Ketouvim, Pentateuque Prophètes et Hagiographes qui constituent la Bible) cette ville toute en esprit et en sainteté, avait maintenant conquis son coeur.

Il percevait Rabbi Yaacov Koppel, à qui son père l’avait adressé, comme son sauveur. Il étudiait maintenant quinze heures par jour, et sentait à quel point ces tartines de pain trempées dans de l’huile lui procuraient force et ardeur à la tâche.

Le corps et l’esprit sain, heureux, il se sentait progresser dans l’étude, s’accrocher à tous les ‘Hiddouchim, sans en perdre un brin, raisonner juste. Il rattrapa puis dépassa les enfants de son âge …

Cela faisait maintenant trois ans que Moché Noa’h étudiait régulièrement avec son bienfaiteur Rabbi Yaacov Koppel, trois heures et demi d’affilée, dans le Beth Hamidrach « le Consolateur de Sion ».

La différence d’âge entre les deux semblait s’estomper au fil des pages, des discussions et ‘Hiddouchim. Moché Noa’h était devenu un autre être, et sa seule aspiration était de continuer son ascension.

Jusqu’au jour où Rabbi Yaacov Koppel lui fit comprendre que le moment était arrivé … Nos Sages n’ont ils pas enseigné « âgé de dix huit ans, c’est le mariage ». Et à Jérusalem à l’époque, on ne discutait pas avec celà!

La pierre précieuse


Moché Noa’h comprit de suite l’allusion. Mais était ce bien à lui de s’en occuper ? En était il même capable?

Comme lisant dans sa pensée, son maître et compagnon d’étude lui suggéra d’aller rendre visite au Rav de la ville, le Gaon Rabbi Chmouel Salent.

Une semaine plus tard, face au Rav, toutes les appréhensions de Moché Noa’h s’effacèrent: conquis par l’étendue des connaissances du jeune homme et sa vive intelligence, le Rav sera lui même le Chadkhan, (marieur, ancêtre de nos agences matrimoniales.).

Et quelques jours plus tard, on célébra les fiançailles de Moché Noa’h avec la fille du Tsaddik Rabbi Yossef Kovner, de Jérusalem.

Dans la lettre qu’il adressa à ses parents à cette occasion, Moché Noa’h écrivit:

« A mon cher Père, mon Maître, et à ma chère Mère,

Ce n’est que maintenant que je prends la mesure de ce que vous avez fait pour moi, alors, en me forçant à me séparer de vous et de mes frères et soeurs, car de n’est que la Torah que j’ai apprise ici, dans la difficulté, qui m’a sauvé, et qui sera mon seul mérite durant toute ma vie, ici à Jérusalem où je souhaite habiter avec la future épouse que D.ieu m’a donnée.

Soyez rassurés et reposés, et que D.ieu ne vous donne que du bonheur de moi et de tous vos enfants, en tous temps.

Votre fils, Moché Noa’h. »


Lorsque cette année là, Rabbi Chmouel Salent dut sortir du pays pour visiter les communautés de l’exil au profit des institutions de Jérusalem, il passa également à Lomzhe, et visita les parents de Moché Noa’h, Rabbi Hirsch Leïb et sa femme Ethel.

Il leur annonça la bonne nouvelle:

« c’est une pierre précieuse, un trésor inestimable, que vous avez dans la Ville Sainte ».

Traduit de Yérouchalaïm chel Maala par Aharon – www.milah.info

Hannoucah dans une prison russe

‘Hannoucah est pour le Rav Sim’ha Langsam de Peta’h Tikvah l’occasion de rassembler toute sa famille.

C’est aussi l’occasion pour tous ses petits enfants de réclamer une nouvelle fois l’histoire favorite de Reb Sim’ha: son ‘Hannoucah dans les geôles soviétiques. Reb Sim’ha ne se fait pas prier pour leur conter l’éternité de l’aide divine au Peuple Juif dans les circonstances les plus dramatiques.

« C’est l’hiver 1940. La vie juive Pologne n’est plus qu’un souvenir, et la vie d’un juif n’y tient qu’à un mince fil.

Avec un groupe d’amis de mon âge, j’ai réussi à traverser le fleuve qui coupe en deux la ville de Lasko et est la frontière avec les territoires sous contrôle soviétique.

A peine échappés aux mains des nazis, nous voici capturés par des soldats russes, et notre liberté s’arrête à la porte de la prison Brigidkis de Lvov.

Nous sommes 80 prisonniers dans un cachot destiné à une trentaine d’hommes. Et ce n’est pas le pire de nos malheurs…

Les juifs religieux se sont regroupés, murmurant des prières, se soutenant mutuellement par des paroles de réconfort et de Torah, au point que nos autres coreligionnaires nous envient cette foi ardente qui nous permet d’espérer.

Le premier soir de ‘Hannoucah est arrivé.Nous savons que dans le monde, des millions de foyers juifs brilleront de cette petite flamme éternelle qui signifie la victoire des forces spirituelles sur le monde de la matérialité et de la brutalité, de la Sainteté sur l’impureté.

Et qu’en sera-t-il de notre ‘Hannoucah?

Après la prière du soir, un des prisonniers nous déclare qu’il a préparé une surprise. Une allumette! Il l’allume devant nous pour quelques instants de ‘Hannoucah que nous prolongeons longuement en murmurant des chansons de la fête, en se chuchotant quelques récits ou bons mots sur le miracle de ‘Hannoucah d’alors.

La consigne dans la prison est qu’à 9 heures précises un coup de sifflet nous enjoint de cesser toute conversation ou tout mouvement, et de se coucher, qui sur des lattes de bois, qui sur le sol de béton.

Les lampes dans la geôle ne s’éteignent jamais, afin que les gardiens puissent contrôler les prisonniers.

Alors que l’heure du coucher arrive, tout s’éteint brusquement. C’est la première panne d’électricité dans cette prison, et je crois qu’il n’y en eut pas d’autre durant mon séjour.

Une agitation hystérique se fit entendre dans les couloirs. Notre porte fut ouverte brutalement, et un gardien entra le fusil pointé vers les prisonniers, suivi d’un autre porteur d’une grande bougie.

Ils avaient reçu pour consigne de déposer dans chaque cellule une grande bougie, pour nous dissuader de profiter de l’obscurité pour nous agiter.

Mon bonheur fut à son comble lorsque je vis le gardien poser la bougie dans l’épaisseur de la fenêtre à côté de la porte, et sortir en grommelant qu’il revenait de suite.

Une idée folle m’agitait, et je ne pouvais pas rater une telle occasion! Je me suis levé rapidement, ai saisi la bougie pour en couper un ou deux centimètres avec un objet tranchant, et voilà la bougie remise en place!

A peine recouché, les lumières se rallumèrent. Mon cœur battait de toutes ses forces, à l’idée que mon « crime » allait être découvert.

C’est dans le meilleur des cas une sévère correction et le cachot d’isolement pour plusieurs jours!

La porte s’ouvrit et deux gardiens entrèrent pour éteindre la bougie et l’emporter. Ce n’était pas les mêmes, et je me sentis rassuré:

ils ne pouvaient pas s’apercevoir que la bougie avait raccourci. Ils sortirent effectivement sans se douter de rien.

Tous les regards se tournèrent vers moi. Tous les juifs, même les plus éloignés de la pratique des Mitsvot avaient compris qu’un vrai miracle de ‘Hannoucah venait de se passer.

Du fond de la cellule, Reb Chmouel Na’houm Amar, l’érudit qui nous tenait lieu de Rabbin et de guide spirituel murmura

« Mes chers frères! Nous ne pouvons pas connaître les chemins de D.ieu! Mais ce soir nous avons eu le grand mérite de voir de nos propres yeux la main de D.ieu au secours de son Peuple! Remercions Le comme il se doit sur les miracles qu’Il a faits à nos ancêtres autrefois ».

Il se tourna vers moi d’un air entendu. Sortie de je ne sais où, une allumette me fut présentée, et avec une intense émotion je récitai à voix basse les trois bénédictions avant d’allumer la bougie.

De tous les coins de la cellule jaillit -en silence- la mélodie de « Maoz Tsour ». Je regardai fasciné ma petite bougie de ‘Hannoucah.

Au bout de quelques minutes, j’éteignis la flamme. Il fallait garder un peu de lumière pour les soirs suivants!

Nous fîmes ainsi chacun des soirs de ‘Hannoucah. Après Maariv, allumage de quelques minutes, avec le sourd refrain des chants de ‘Hannoucah.

Ma bougie dura ainsi pendant huit jours!

Aharon ALTABE

‘HANOUCCAH SOUS L’OCCUPATION NAZIE

A voir Reb Chmelké, le Rabbin de Savolov, au port si noble et si majestueux, on avait peine à croire qu’on avait pût familièrement l’appeler, même entre amis, « Le Violoniste ».

Pourtant ce surnom correspondait à une réalité. Reb Chmelké avait toujours aimé la musique. Or, un jour, pour le remercier d’un service rendu, on lui avait offert un violon.

Il s’était mis à en jouer et avait découvert, au bout de quelque temps, qu’il pouvait en tirer d’accents capables d’émouvoir jusqu’aux larmes ceux qui l’écoutaient.

Le rabbin eût bien aimé s’adonner plus souvent à son plaisir favori. Les soins qu’il devait à sa communauté, joints à l’étude de la Torah, ne lui en laissaient guère le temps, Mais que ses disciples eussent une Sim’ha (réjouissance), par exemple, alors il les honorait d’un Nigoun (chant) qu’il exécutait magistralement sur son instrument.

Vinrent les jours terribles de l’occupation nazie. Les Juifs étaient menacés dans leurs vies. Ils devaient fuir et aller se cacher dans les forêts profondes. Accompagné d’un groupe de disciples, Reb Chmelké fit de même.

Il devenait, par la force des choses, leur chef, Il leur eût d’ailleurs manqué cruellement s’il n’avait été là, Car ses sages conseils et ses encouragements leur furent bien nécessaires en ces heures sombres; et sa foi indéfectible en l’aide et la protection du Tout-Puissant eurent plus d’une fois raison de leurs doutes et de leurs désespoirs.

Sous la constante menace d’être découvert, le groupe se déplaçait; il quittait sa cachette, en trouvait une autre, Le danger était pour un temps écarté. Alors les hommes respiraient, se détendaient, Le violon de Reb Chmelké faisait le reste.

Ses notes pleines de douceur achevaient d’apaiser ces cœurs troublés, Jamais le rabbin ne se séparait de son violon, comme il ne se séparait jamais du sac où il gardait son Tallith et ses Tefiline. C’était d’ailleurs tout ce qu’il possédait maintenant; il n’avait rien sauvé d’autre de sa maison en flammes.

Deux années passèrent; deux hivers rigoureux que le rabbin et ses partisans réussirent, grâce aux vivres et aux couvertures audacieusement enlevés aux Nazis, à affronter sans dommage. Il n’y avait donc pas de raisons de désespérer, et Reb Chmelké fut très heureux quand un groupe des Juifs, rencontrés dans la forêt, vint grossir les rangs de ses fidèles.

Parmi eux, cependant, se trouvait un homme nommé Yossel le forgeron, qui semblait prendre plaisir à susciter le trouble et l’insatisfaction parmi ses compagnons. Puis ce furent encore une fois l’hiver et ses problèmes.

Des problèmes plus aigus en raison du plus grand nombre d’hommes à nourrir. Les provisions fondaient. Les couvertures, suffisantes l’année précédente, ne l’étaient plus. Il fallait agir.

Un soir, juste deux semaines avant ‘Hanouccah, Reb Chmelké réunit ses hommes pour leur faire part de la gravité de la situation. Une sortie devenait nécessaire. Elle serait pleine.de périls; aussi se gardait-il de désigner qui que ce fût pour cette mission. Certes, il la dirigerait lui-même; mais il avait besoin du concours de deux ou trois de ses hommes.

Les volontaires furent nombreux. Mais une protestation unanime s’éleva contre le départ du chef.  » Votre place est ici », lui dirent ses disciples, « c’est ici que vous pouvez être le plus utile ».

Il y avait, certes, pour tout Juif, un danger d’être pris par les Nazis; mais celui qui courait le Rabbin était infiniment plus grave. Bien connu des Allemands pour avoir aidé beaucoup de ses frères à échapper à leurs poursuites meurtrières, il était activement recherché.

Et les disciples du rabbin firent de leur mieux pour persuader leur chef de rester. Mais ce fut peine perdue. Reb Chmelké entendait diriger l’expédition. Son second s’occuperait des partisans pendant son absence.

Il fallait qu’il partît, lui. S’il insistait, ce n’était point vaine témérité de sa part, mais seulement parce qu’il savait comment s’y prendre pour rejoindre la ville et pourvoir au renouvellement de 1. approvisionnement qui commençait à faire défaut.

– Mes amis, leur dit-il d’un ton plein de gravité, j’espère, avec l’aide de Dieu, revenir à temps pour célébrer ‘Hanouccah avec vous. Je vais maintenant vous jouer la belle mélodie de « Maoz Tzour Yechouati ». Dieu veuille que je puisse la jouer à nouveau pour vous la première nuit de ‘Hanouccah.

Soyez vaillants et ayez foi en le Tout-Puissant; Il ne ménage pas Son aide à ceux qui mettent en Lui leur confiance.

Ayant dit, Reb Chmelké entama la belle mélodie. Ses amis, l’écoutaient, retenant les larmes que faisaient monter à leurs yeux autant les accents puissants de l’instrument que la pensée de la séparation toute proche.

Puis les volontaires conduits par le rabbin partirent.

YOSSEL FAIT DES SIENNES.


A peine s’étaient-ils éloignés que Yossel, reprenant son action démoralisante, commença à semer le doute dans l’esprit des partisans.

– Voulez-vous savoir le fond de ma pensée? fit-il.

Eh bien. je n’ai pas l’impression que le Rabbin ait la moindre intention de revenir. Sinon, je vous le demande, pourquoi aurait-il pris son violon avec lui?

– Personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua sèchement un des amis de Reb Chmelké. Et si tu veux le savoir, je te dirai que notre chef est capable d’accomplir des choses extraordinaires avec son instrument. Voilà pourquoi il l’a emporté.

– Le mieux que tu aies à faire, dit l’adjoint du Rabbin avec autorité, c’est d’obéir aux ordres qui nous enjoignent à tous de demeurer ici et d’attendre le retour de notre chef.

– Balivernes. cria Yossel. Je n’ai pas du tout l’intention de rester. Qui veut me suivre? Je vais aller me rendre compte par moi-même de ce que le Rabbin nous cache.

– Je t’accompagne, ajouta un autre. Si je restais plus longtemps ici, il me semble que je deviendrais fou.

– Souvenez-vous, dit le second du Rabbin avec sévérité, qu’agissant sans discernement, comme vous voulez le faire, vous mettez en danger, non seulement vos propres vies, mais aussi celles de tous ceux qui se cachent ici.

Yossel et son ami prêtèrent à peine l’oreille à cet avertissement. Ils ramassaient en hâte quelques vêtements et des chaudes couvertures. Puis, emportant leurs rations, ils disparurent dans les ténèbres de la nuit.

UNE AVENTURE QUI FINIT MAL


Quelques jours se passèrent sans qu’aucun fait important n’en marquât le cours. Puis, soudain, les hommes virent arriver, l’œil hagard, tenant à peine sur ses jambes, le compagnon de Yossel. Ils le firent asseoir et lui donnèrent à boire. Il reprit peu à peu ses esprits, et enfin parla :

– Je ne sais pas par quoi commencer… fit-il.

Nous avons rattrapé à la ville le Rabbin. Mais où? Je vous le donne à imaginer… Dans une taverne.

Votre cher Rabbin, travesti en paysan, jouait allégrement de son violon au milieu des Nazis ivres qui chantaient et dansaient! Vous voyez donc combien Yossel avait raison de se méfier!

– C’est une histoire bien étrange que tu nous contes là, dit l’adjoint du Rabbin. Mais nous connaissons assez notre chef pour ne point douter de ses actes même si, à première vue, ils paraissent incompréhensibles. Mais où est donc ton ami Yossel?

– ]e ne le sais pas plus que vous. j’espère seulement qu’il est encore en vie. J’ai perdu ses traces quelque part dans la forêt alors que nous transportions des paquets de vivres que nous nous étions procurés. Nous avons eu la malchance de tomber sur un groupe de soldats nazis. Alors nous avons jeté nos paquets et nous avons pris nos jambes à notre cou. Il y allait de notre vie.

– Et tu es sûr que personne ne t’a suivi jusqu’ici? demanda le chef inquiet. C’en serait fait de nous si, sur tes traces, ils découvraient notre cachette!

Si les ordres formels du Rabbin ne nous enjoignaient pas de l’attendre ici-même, je crois que la seule chose raisonnable à faire serait de quitter ces lieux au plus vite. Soudain, On entendit quelqu’un se glisser dans l’entrée de la cachette. Les hommes attendaient, retenant leur souffle.

A leur grand soulagement, c’était l’un des hommes qui avaient accompagné Reb Chmelké. Derrière lui, penaud, arrivait Yossel.

Le messager du Rabbin leur dit aussitôt qu’il venait avec des ordres de ce dernier qui n’ignorait rien des agissements insensés du forgeron.

En prévision de la possible découverte de la cachette par les Nazis, Reb Chmelké leur ordonnait donc de la quitter sur-le-champ et de se diriger, sous la conduite de son second, vers une grotte proche de la frontière hongroise.

Le Rabbin leur promettait, avec l’aide de Dieu, de les rejoindre à la première nuit de ‘Hanouccah, comme convenu. Mais ce déplacement en direction de la frontière était plus facile à dire qu’à réaliser. Voyager de jour était hors de question.

Ils se mirent tout de même en route quand la nuit fut tombée. Plus d’une fois, ils eurent à changer d’itinéraire afin de faire perdre leur piste aux soldats nazis chargés de fouiller la forêt dans tous les sens pour découvrir les groupes de partisans juifs. Une fois, un chien policier entra dans la cachette où ils attendaient la fin du jour. Les hommes le réduisirent au silence au moyen d’un morceau de viande empoisonnée. Ils durent ensuite quitter la place sans tarder, avant que les Nazis ne s’aperçussent de l’absence de leur « détective ».


YOSSEL VEUT REPARER LE MAL


Trois jours avant ‘Hanouccah les partisans arrivèrent sains et saufs à destination. L’attente impatiente du retour du Rabbin fut interminable.

Vint enfin la veille de la fête. Le chef du groupe demanda un volontaire pour aller à la rencontre de Reb Chmelké.

Il y en eut plusieurs, et parmi eux, Yossel. A la surprise générale, le chef choisit ce dernier; il lisait dans son regard et dans toute son attitude un grand désir de réparer le mal qu’il avait fait.

Le lendemain, armé de son fusil, Yossel quitta la cachette et disparut bien vite dans le brouillard de l’aube. Une heure plus tard, il était de retour.

Une grande pâleur avait envahi son visage.

– Nous sommes perdus, dit-il d’un air sombre. Une troupe. de Nazis, à cinq cents mètres d’ici, est en train de ratisser la forêt avec l’aide de chiens policiers.

– Nous nous battrons jusqu’au dernier homme, dit le chef avec détermination. Et si c’est la volonté de Dieu que nous périssions en cette veille de ‘Hanouccah, un exemple glorieux nous a précédé, celui des vaillants Macchabées.

Peu de temps après, les aboiements encore lointains des chiens se firent entendre. Ils approchaient rapidement.

Les partisans retenaient leur souffle et, tandis qu’ils demandaient du fond du cœur à Dieu d’accomplir un ultime miracle, leurs poings se serraient sur leurs armes, le doigt sur la gâchette. Ils étaient prêts au pire.

LE RETOUR DU RABBIN


Soudain, les accents d’un violon vinrent rompre le silence, mêlés aux aboiements des chiens. Puis ce furent des cris sauvages, et le violon se tut.

Quelques minutes encore, et l’on entendit le son d’un clairon, accompagné de nouveaux cris et d’aboiements qui, peu à peu, s’éloignèrent jusqu’à se perdre tout à fait.

Encore tout bouleversés par la peur, mais déjà soulagés, les hommes demeuraient immobiles dans leur cachette.

Etait-ce un miracle ou un piège? Et leur Rabbin bien-aimé était-il sain et sauf? Pourtant, son violon s’était tu.

L’incertitude était intolérable. Cependant, ils n’osaient bouger. Il n’y avait qu’à attendre… attendre et espérer…

Qu’on imagine leur joie quand, tard dans la nuit, plein de dynamisme et d’entrain, Reb Chmelké revint. Les hommes le serrèrent à tour de rôle contre leurs poitrines, lui posant toutes sortes de questions.

– Plus tard, plus tard, mes amis. Allumons maintenant la première bougie de la fête, dit le Rabbin.

Et tandis qu’au fond de la grotte la flamme de la minuscule bougie de ‘Hanouccah palpitait joyeusement, Reb Chmelké leur dit avec simplicité :

– J’étais sur le chemin du retour quand je découvris soudain le danger qui vous menaçait. Je dissimulai alors mes paquets sous un tas de feuilles mortes, je m’éloignai et commençai à jouer de mon violon.

Presque aussitôt, je fus entouré par des Nazis. Ils avaient entendu précédemment ma musique. Fatigués de vous donner la chasse, ils furent satisfaits de l’agréable diversion que je leur offrais.

Je demandai à boire. Ils arrêtèrent leurs opérations et m’emmenèrent au village.

Je les y laissai quand ils furent tous ivres, et je vins vers vous…

Mais assez de toute cette histoire. J’ai promis de vous jouer à nouveau « Maoz Tzour Yechouati »; alors rendons grâces à Dieu pour le merveilleux miracle qu’Il vient d’accomplir.

Une fois encore, les notes douces du violon de Reb Chmelké se firent entendre. Et tous les hommes, dans un élan de grande ferveur, accompagnèrent en chantant: « Dieu est le Roc de mon salut ».

La Ménorah d’argent

Abraham, le père de Diego, était un homme à la fois érudit et riche. Il était connu dans toute l’Espagne pour ses chefs-d’œuvre en argent ciselé. Aucun autre argentier ne l’égalait et personne n’était plus capable que lui de faire des gobelets décorés de fleurs ou de têtes d’animaux.

Nul ne savait donner au métal une telle douceur et une telle vivacité. Cet homme était devenu un des chefs les plus riches et les plus honorés de la communauté juive de Burgos.

A cette époque, de sombres nuages apparaissaient à l’horizon de la vie heureuse que menaient les juifs d’Espagne. Nombreuses étaient les villes qui étaient témoins de persécutions juives et l’Inquisition marquait le pas.

Parmi les pires ennemis des Juifs se trouvaient des renégats convertis qui essayaient de surpasser les Chrétiens en cruauté, en torturant leurs coreligionnaires. Un de ceux-ci, Paulus de Burgos, de triste réputation, sema la mort et les souffrances parmi des milliers de familles juives, faute de pouvoir les convertir.

Abraham avait des amis puissants.

Un commerçant de Rome qui autrefois était un de ses admirateurs et un de ses meilleurs clients, usa de son influence pour obtenir sa libération. De plus, il lui paya son voyage ainsi qu’à sa femme et à son fils, Diego.

Ils s’étaient embarqués sur un bateau portugais dont le capitaine ne perdait aucune occasion de voler aux réfugiés juifs, si éprouvés, les derniers biens qui leur restaient, et de les faire mourir en les privant de nourriture et en les forçant à vivre dans des conditions insalubres.

Les parents de Diego ne résistèrent pas à cette épreuve et moururent avant que le bateau atteignit le port de Gênes. Alors, le capitaine, une vraie brute, fit envelopper leurs corps dans une toile grossière et les jeta à la mer. Diego, jeune garçon de douze ans, était maintenant tout seul au monde.

A Gênes, les malheureux passagers quittèrent le bateau et Diego trouva refuge auprès d’une riche famille juive.

Mais il ne devait pas y rester longtemps, car le Conseil Municipal ordonna à tous les juifs espagnols de quitter Gênes dans les deux jours.

C’est ainsi que le pauvre enfant reprit son voyage dangereux, privé de tendresse et d’une vie régulière nécessaires à un garçon de son âge.

Il se joignit à un groupe de Juifs qui avaient entendu parler d’un pays septentrional, la Hollande, qui, disait-on, était prête à recevoir les réfugiés juifs espagnols.

Ils avaient également entendu parler de Dona Gracia et de son neveu, Don Joseph Nassi, qui donnaient sans compter, leurs richesses, qu’ils avaient réussi à sauver, pour venir en secours à leurs frères en détresse qui, bien que chassés et méprisés, étaient néanmoins fiers de leur passé.

Le groupe auquel s’était joint Diego allait de ville en ville, demandant des aumônes et vendant les derniers biens qui lui restaient. Abraham n’avait pas pu emporter grand chose, et lorsqu’il mourut, il ne laissa que très peu à son fils.

Pendant ces mois de voyages incessants, Diego avait perdu ou vendu tout ce qu’il avait hérité de son père.

II n’avait gardé qu’un seul objet qu’il portait cousu dans son costume de velours bleu foncé : une belle petite Ménorah (un candélabre) en argent.

Il l’avait reçue de son père le jour de son anniversaire et celui-ci lui avait demandé de ne jamais s’en défaire, même dans les jours de détresse.

C’est la raison pour laquelle le pauvre garçon n’avait gardé, en souvenir de son cher père, que cette Ménorah qui était un vrai chef-d’œuvre.

Il se sentait souvent près de mourir de faim, mais à aucun moment l’idée ne lui vint de se séparer de cette petite Ménorah.

En effet, ce petit candélabre était le dernier maillon que le liait à un monde qu’il avait perdu et qui, dans sa détresse actuelle, lui semblait un paradis qui n’existait que dans des rêves.

Après un voyage mouvementé le long de la côte méditerranéenne, Diego et son groupe arrivèrent en France. Là, ils suivirent la vallée du Rhône, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent au Rhin.

Nulle part, ils ne recevaient l’autorisation de rester plus de quelques jours. Beaucoup de ceux qui avaient un certain âge, ne purent supporter les fatigues et les tourments de ce pénible voyage et moururent.

Diego qui avait été un garçon fort et plein de santé, devenait pâle et commençait à perdre ses forces. Il aurait péri depuis longtemps pendant ce périple si le vieux Rabbi Jacob de Castillo n’avait pris soin de cet orphelin comme de son propre fils.

Car ce vieillard intelligent, au caractère endurci par de longues années de voyages et de souffrances et connaissant bien la vie, trouvait toujours une solution pour aider et réconforter le jeune homme.

Rabbi Jacob de Castillo apprenait à Diego la source du Judaïsme et la tradition juive, lui expliquant pour quelle raison il devait tant souffrir, tandis que d’autres enfants pouvaient s’amuser dans les rues, protégés par leurs parents.

Il lui apprit à rester fier et à ne pas perdre sa dignité malgré les jurons et les pierres jetés contre les Juifs.

C’est ainsi que les deux hommes, le vieux Rabbin et le jeune Diego, longeaient le Rhin.

Il leur arriva plus d’une fois d’être jetés dans d’infectes prisons ou d’échapper à la dernière minute à un danger mortel.

C’était déjà l’hiver lorsqu’ils arrivèrent à Spire. Dans cette ville, il était interdit à tout Juif de passer la nuit, car le Prince les avait tous chassés de son territoire.

Pour comble de malheur, Rabbi Jacob tomba subitement malade, terrassé par une pneumonie qu’il avait attrapée en dormant par terre dans une forêt par une froide nuit d’hiver.

Diego fut obligé de le transporter dans un petit village non loin de Spire où il loua une modeste chambre dans une simple auberge au bord de la route.

Là, dans cette pièce nue, Rabbi Jacob rendit l’âme, laissant Diego tout seul dans un monde cruel et hostile.

Après avoir enterré son ami et professeur, Diego poursuivit sa route jusqu’à ce qu’il arrivât un soir dans une petite ville.

Là, il vendit les vêtements du Rabbin et avec l’argent il acheta un morceau de pain et loua une chambre.

En réalisant que c’était la première nuit de ‘Hanouccah et aussi son anniversaire, il ne put résister, et avec le peu d’argent qui lui restait il se procura deux petites bougies.

Puis, il revint dans sa chambre, ouvrit la couture de son costume de velours et en sortit la petite Ménorah en argent.

Il la polit jusqu’à ce que l’argent brillât de tout son éclat, et il alluma la première bougie de ‘Hanouccah.

En voyant la petite flamme vaciller et la bougie se consumer, de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

II resta longtemps devant ce feu sacré, se remémorant le vieux temps lointain où il était si heureux et oubliant complètement sa chambre froide et la situation désespérée dans laquelle il se trouvait.

Il caressa la petite Ménorah, touchant tendrement de ses mains ses parties ouvragées et les boutons de fleurs qui couvraient toute sa tige.

Tout d’un coup, la partie inférieure de la Ménorah s’ouvrit, car sans s’en rendre compte, il avait poussé un bouton déclenchant un mécanisme secret grâce auquel on découvrait l’intérieur de la Ménorah.

Craignant d’avoir cassé le seul cadeau qui lui restait de son cher père, il examina l’ouverture et y trouva une pochette remplie de diamants.

A la partie supérieure de la Ménorah, là où la tige était surmontée d’un Maguène David, il trouva un petit morceau de parchemin.

Ses larmes mouillèrent cette écriture de son bon père qui, des années après sa mort, s’adressait ainsi à lui, lui disant qu’il lui avait fait cadeau de cette Ménorah pour son troisième anniversaire, dans l’espoir que ce trésor caché lui rendrait service un jour, en cas de besoin.

En effet, ce père intelligent avait bien prévu les choses, car dans la situation désespérée dans laquelle se trouvait maintenant son fils, les pierres précieuses lui étaient d’une aide inimaginable.

Vendant les diamants, Diego se réserva une place sur un bateau en partance pour Amsterdam.

Après plusieurs semaines de voyage agréable, il arriva dans cette ville puissante qui, à cette époque, était le port de refuge de toutes les victimes des persécutions.

Il reprit le métier de son père et devint un joaillier et un argentier de renom.

Il en garda la petite Ménorah sous un globe de verre dans sa salle à manger, et bien que des amateurs d’art lui eussent offert de grosses sommes d’argent pour ce chef-d’œuvre, pour rien au monde il n’eût voulu le vendre.

Pendant des centaines d’années cette petite Ménorah resta dans les mains de ses descendants qui racontaient son étrange histoire à tous ceux qui leur rendaient visite.


Extrait de Conversation avec les Jeunes

Hannoucah dans les bureaux du NKVD

Lemberg, hiver 1945.

La guerre est terminée. Des dizaines de milliers de polonais réfugiés en Russie ou englobés à la suite d’échanges de territoires avec l’Allemagne nazie sont autorisés à rejoindre la Pologne. Une aubaine pour des dizaines, sinon des centaines de milliers de russes fuyant la dictature communiste, qui se pressent dans les points de passage où ont lieu ces échanges de population.

Nombreux sont les juifs parmi ces fuyards, qui n’ont de polonais que les faux papiers.

Parmi eux, Leizer et Vichnetski, terrés avec 21 autres jeunes juifs dans un appartement de Lemberg (Lvov).

Chaque sortie représente un risque pour des gens privés de toute autorisation de séjour, et les « sans papiers » sont mis en prison, jugés et mis au frais en Sibérie. Leizer et son ami sont chargés de l’approvisionnement et des démarches « officielles ». On vient d’apprendre que les quotas d’échange ont été atteints et que les bureaux de réception des réfugiés vont fermer…

Les plus clairvoyants des uns se préparent à retourner dans leur ville d’origine avant de perdre leur vrai droit de séjour, tandis que les plus clairvoyants des autres s’acharnent à trouver un moyen de sortir de l’enfer totalitaire qui étreint la Russie.

Nos amis font partie de ces derniers. Leur projet est de rejoindre la Palestine, terre de leurs ancêtres, où la vie juive renaît.

Des milliers de juifs sont massés devant la « Maison de la Communauté ». Cet ancien bureau d’aide sociale que le gouvernement russe avait mis en place pour prouver son attention pour les personnes déplacées est aujourd’hui ouvertement un bureau du NKVD.

C’est ici que sont accueillis les juifs citoyens polonais qui viennent demander leur rapatriement en Pologne.

C’est ici que siège Boris Sapokoïni, haut fonctionnaire du gouvernement russe.

Sa réputation de bienfaiteur est arrivée jusqu’au fin fond de la Sibérie et de l’Ouzbékistan, et la légende dit qu’il est d’Odessa, qu’il a étudié dans des Yéchivot, qu’il est expert dans les petites lettres, ces commentateurs écrits en minuscule dans les éditions du Talmud, que ses conversations sont émaillées de versets et de citation midrachiques, et surtout … qu’il aide tout le monde.

C’est sur lui que Leizer et ses amis comptent, mais la difficulté est d’arriver jusqu’à lui. L’étau policier semble se resserrer autour d’eux, et ils n’ont guère le choix: Foncer!

Leizer et Vichnetski sont à nouveau choisis pour tenter l’ultime démarche: approcher Boris Sapokoïni.

Bien qu’il soit considéré comme un juif bon, personne ne le connaît vraiment. La seule certitude, c’est qu’il fait partie du NKVD, et que sa porte s’ouvre vers la Terre d’Israël … ou vers les camps de travaux forcés en Sibérie.

Mais comment arriver jusqu’à lui? Son bureau était dans les locaux de la milice policière, et de plus on ne recevait plus les demandes de transfert et il n’avait pas d’horaires de présence fixes.

Une nuit, nos deux comparses vinrent bavarder avec le gardien de la « Maison Communautaire ». Un bon pourboire eut raison de ses scrupules, et ils apprirent l’adresse privée et très secrète de Boris Sapokoïni.

Vichnetski avait déjà fait demi-tour, lorsque le regard de Leizer fut attiré par une liasse de papiers jetés devant l’entrée.

Il en ramassa un discrètement. Ce n’était ni plus ni moins que les formulaires de demande de transfert.

Chaque papier comportait dix lignes, pour dix personnes ou dix familles.

Après avoir vérifié que personne ne le regardait, il prit deux autres formulaires, puis rejoint Vichnetski dans sa route vers leur cachette.

Il passa une grande partie de la nuit à remplir de sa plus belle écriture le formulaire pour tous ses compagnons.

Le lendemain matin, ils étaient tous deux devant la porte du domicile de Boris Sapokoïni.

A 8 heures et demi la porte s’ouvrit sur un personnage haut de taille, rasé de près, qui respirait la santé et à l’allure assurée.

Leizer sentit une sueur froide le traverser. « Il est encore temps de ne rien faire » pensa-t-il un très bref instant.

Mais il n’avait pas le choix. En un bond, ils étaient devant lui.

– « Qu’est ce? Qui êtes vous? Suis je votre prisonnier? » s’indigna Boris Sapokoïni en se dégageant.

– « Nous sommes venus au nom de quelques jeunes juifs et si vous ne nous aidez pas à partir pour la Pologne, il ne nous reste qu’à nous suicider. Notre sort est entre vos mains! »

Sapokoïni fit mine de ne pas comprendre, mais s’arrêta de marcher.

– « Je ne veux pas entendre parler de vous, il n’y a plus rien à faire, vous êtes venus trop tard. Plus aucune demande ne peut être présentée » rugit il.

« Et qui vous a donné mon adresse? ». Visiblement, il était sur ses gardes. Après un regard circulaire sur toute la rue, il rajouta à mi-voix « Vous avez la liste de vos gens? »

Leizer n’en croyait pas ses oreilles.

Sans trop réfléchir, il sortit de sa poche les formulaires.

Après un bref coup d’œil, l’officier lui dit: « une belle écriture. C’est l’écriture de quelqu’un doué. Et en plus de quelqu’un qui écrit aussi en Yiddish. Des belles lettres arrondies, comme ça… Nous en Russie, on aime une telle écriture. Et ça attire la confiance! Bon, je vais aujourd’hui à la dernière réunion du comité, et je vais essayer de faire passer votre demande dans la pile des autorisations. »

Il mit les papiers dans sa poche, puis reprit d’une voix furieuse:

– « Non, vous ne partirez pas! » Il leur fallut un certain temps pour comprendre le jeu de Sapokoïni.

Il avait fait quelques pas en avant, mais revint vers eux.

-« Si j’ai bien compris vous êtes tous célibataires? Chacun d’entre vous aurait pu s’associer une « épouse » et 23 jeunes filles juives de plus auraient pu quitter ce pays!

250.000 réfugiés juifs polonais se trouvent coincés en Russie, et parmi eux près de cent mille célibataires.

Si chacun prenait avec lui une jeune fille juive russe, on pourrait en sauver cent mille! Vous n’avez donc pas appris que « quiconque sauve une vie juive c’est comme s’il avait sauvé le monde entier »? Je ne sais pas si l’histoire juive vous pardonnera une telle chose!

Vous vous prétendez sionistes. Qui vous a permis de renoncer à une occasion historique exceptionnelle que nous attendons depuis plus de trente ans.

Se représentera-t-il une autre occasion de sauver des dizaines de milliers de juifs de cette Russie? Vous êtes des criminels!

Vous ne devriez pas avoir peur et ne vous soucier que de vous. Si moi j’avais voulu sauver ma peau, ça fait longtemps que je ne serais plus ici. L’Histoire n’oubliera pas de telles choses! »

Et il repartit à grands pas.

– « Vous avez raison, mais ça ne marche que pour des réfugiés polonais. Nous sommes ici en danger permanent, la police nous traque, et chaque instant de trop peut être fatal ».

– « Je ne vous promets rien » grommela-t-il à haute voix », suivi à voix basse d’un « venez ce soir à 8 heures à mon bureau, je m’occupe de votre groupe ».

Lvov, 1er soir de ‘Hannoucah.

On vient d’allumer les bougies dans la synagogue de la rue Slonshna.

L’ambiance n’est pas à l’enthousiasme dans la synagogue. Une poignée de vieillards s’y attardent à prier et allumer leur bougie, et dans un coin, Leizer et Vichnetski attendent leur heure, en contemplant les bougies qui évoquent le miracle de la délivrance.

Un peu comme ce qui leur est arrivé ce matin. Mais cela va-t-il aboutir?

Par des chemins détournés, les voici devant l’office du NKVD. A huit heures du soir, le couloir devant le bureau de Boris Sapokoïni est encore rempli de monde.

Ceux qui sortent sont interrogés par ceux qui attendent: quelle date leur a été fixée pour obtenir le permis collectif de voyager que doit signer le directeur des transferts à la gare? Sans ce précieux document, délivré pour un groupe de dix personnes, ils n’auront pas le droit de monter dans le train.

A huit heures précises, la porte s’ouvrit sur la carrure de Boris Sapokoïni. « Leizer et Vichnetski! ». Nos amis le suivirent dans le bureau.

Il s’assit derrière son bureau, leur adressa un petit sourire. « Tout va bien! » Il se releva et leur tendit des papiers.

« Tout est là. Vous partez ce soir par le train de minuit. Voici l’autorisation de la direction des chemins de fer. Je n’ai pas voulu vous faire prendre le risque de vous aventurer à la gare vous mêmes.

Normalement, chaque voyageur transféré doit se présenter lui même au commissariat de la gare, mais vous en êtes dispensés. Vingt d’un coup ça aurait fait un peu gros! Bon voyage! »

Il leur serra chaleureusement la main.

– « Pour tout vous dire, votre initiative de ce matin m’a beaucoup plu. Elle m’a donné confiance en vous, et c’est pourquoi j’ai tout fait pour vous faire évader d’ici.

Maintenant que vous êtes libres, vous allez me laisser votre argent. Il y a encore malheureusement beaucoup de monde que cela soulagera. Combien avez vous? »

Leizer sortit de sa poche les dix mille roubles qui avaient été préparés pour acheter Sapokoïni. Il leur laissa deux mille roubles puis ouvrit la porte, appela quelques uns de ceux qui patientaient devant sa porte et leur distribua l’argent.

« Leizer, tu restes avec moi ». Il appela le gardien et lui demanda à ne pas être dérangé, puis ferma la porte, tira les volets, baissa les rideaux, et pria Leizer de s’asseoir.

Un long silence traduisait son embarras.

« Je veux bien croire que vous êtes des sionistes, et je voudrais profiter de cette occasion pour vous dire quelques mots à l’intention des juifs du monde entier.

Nous sommes avec vous, entièrement avec vous. Nous ne vous avons pas oublié. Mais nous avons le sentiment amer que vous nous avez oublié. C’est une sensation très désagréable.

J’étais jeune à l’époque de la Révolution. J’avais appris dans des ‘hadarim, puis dans des Yéchivot. Je suis encore capable d’étudier une page de Guemara.

Ca fait longtemps que j’aurais pu traverser la frontière et m’associer à vous, mais je suis nécessaire ici.

Je sais parfaitement le sort qui attendait les milliers de juifs qui sont passés entre mes mains si je n’avais pas été dans ce bureau.

Mais je sais maintenant qu’il approche le jour où je pourrais vous rejoindre.

Les échanges de population arrivent à leur fin, encore quelques trains et je serai du voyage, je vous le promet.

Mon neveu m’attend déjà de l’autre côté de la frontière. Si vous le rencontrez, dites lui que tonton arrive. » Boris Sapokoïni était enfoncé dans ses pensées, lourdes de soucis.

Leizer rompit le silence. « Tu sais que ce soir c’est Hannoucah? »

« Hannoucah » reprit Sapokoïni comme en écho. « Le premier soir, tu as dit? Je ne le savais pas du tout »

Il sembla plein de nostalgie. « Ces soirs de Hannoucah chez mes parents. Mon père, avec sa barbe magnifique allumant les bougies avec de l’huile d’olive précieusement gardée malgré la disette, tous les enfants qui reprennent « Hanérot Hallalou ».

Il se redressa, sorti une allumette et alluma une bougie plantée sur une bouteille, devant un buste de Staline.

De quoi se retrouver, en cas de panne d’électricité. Il fredonna « Hanérot Hallalou ».

Dans la pénombre de la pièce, la bougie répandit une lueur quasi magique. Il entoura la flamme de ses paumes. Comme quelqu’un qui veut se réchauffer les mains ou protéger la flamme.

« Hannoucah, Hannoucah … Mais il y a t il encore des miracles de nos jours? Seul un miracle peut nous sauver.

Mais vous, vous allez voir sous peu une grande lumière. Viens chez moi ce soir avant de partir. De toute façon vous n’avez plus aucune démarche à faire, et en plus vous connaissez mon adresse »

Quand Leizer quitta le bureau le gardien demanda si les audiences allaient recommencer.

« Non pas tout de suite ». Il resta isolé dans son bureau uni à la petite flamme de Hannoucah qui brûlait sur sa table.

A dix heures du soir, Leizer frappait à la porte de Boris Sapokoïni.

Un thé chaud l’attendait et un Boris Sapokoïni bien plus détendu que dans son uniforme.

Il raconta longuement les souvenirs de sa maison paternelle, de sa mère, une Juste d’entre les Justes, de l’école de son enfance et de son Mélamed, de ses amis du Héder. Lorsque Leizer lui demanda de quelle ville il était originaire, il prit un visage grave.


« Leizer, tu sais, mon père était un ‘Hassid de rabbi Chmouel de Loubavitch et de Rabbi DovBer. C’était un ‘Hassid Schneerson, comme le grand père. Moi même j’ai étudié chez Loubavitch, mais les événements de la vie m’ont entraîné dans des endroits bien différents. Jusqu’à la situation où tu me vois. »

Sa voix s’étrangla dans un sanglot.

« Saches que ces derniers mois, j’ai aidé les ‘Hassidim Loubavitch à fuir la Russie. Des milliers ont pu quitter ce pays maudit par le seul fait que j’ai signé illégalement leur passeport de ma propre initiative. Peut être est ce seulement pour cela que je suis arrivé à ce poste… »


Peu avant minuit, 23 ombres se faufilèrent vers la gare de Lvov, par petits groupes. A minuit pile, le train qui les emportait vers la Pologne, vers la liberté, quittait la gare.

Ils avaient été libérés le soir de Hannoucah le soir où l’on célèbre les miracles opérés « en ces jours là, en ces temps ci ».

Lorsque Leizer raconte son histoire, en allumant la première bougie de Hannoucah, il se demande encore si ce juif en uniforme militaire se réchauffait à la lueur des bougies ou s’il cherchait à les préserver, à assurer la pérennité de la flamme juive.

Et quelles étaient ses pensées lorsqu’il s’est isolé avec sa petite bougie dans son bureau du NKVD?

Boris Sapokoïni ne put jamais réaliser la promesse faite à son neveu et aux milliers de juifs qui l’attendaient de l’autre côté de la frontière.

Il fut arrêté quelques semaines plus tard, et exécuté dans les sous sols de la prison centrale de Lvov.

Que D.ieu venge son sang et le sang de tous les martyrs de notre peuple.


Traduit par Aharon – www.milah.info

Un rabbin écouté.

C’était un après-midi tranquille à Tbilissi, la capitale de la Géorgie soviétique. ‘Hakham Yaakov Dovershvili, le Grand Rabbin de la ville, enseignait la Torah à ses élèves comme d’habitude.

Le cours se termina.

Un homme s’approcha alors de lui, il était vêtu comme un paysan; il demanda à lui parler dehors.

Mais une fois dehors, il ouvrit un peu son manteau: glacé d’effroi, le ‘Hakham Yaakov s’aperçut que son interlocuteur portait un uniforme de la police.

« Tu es arrêté » dit le policier en civil. Et il l’amena au poste. L’arrestation s’était produite en silence et sournoisement afin de ne pas ameuter la communauté juive qui aimait beaucoup son rabbin:

non seulement il était versé dans l’étude de la Torah, mais il savait instinctivement trouver le chemin du cœur de chacun.

Cela faisait déjà des dizaines d’années qu’il était au service de sa communauté et il avait formé des générations d’étudiants qui à leur tour étaient devenus rabbins.

On était en 1923 La Révolution Bolchevique de 1917 avait mis six ans avant d’atteindre la Géorgie en Asie Centrale, et de réprimer toute velléité anticommuniste; les premières victimes en furent bien sûr les Juifs et surtout leurs leaders.

Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn

Le ‘Hakham Yaakov qui était un adepte de Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn de Loubavitch savait qu’il figurait en bonne place sur la liste.

Au poste de police, ‘Hakham Yaakov rencontra dix autres notables de la communauté qui avaient été arrêtés de la même façon que lui, chacun sous un autre prétexte. Mais ils ne purent discuter très longtemps ensemble, chacun ayant été placé dans une cellule différente, petite et humide.

‘Hakham Yaakov attendait avec inquiétude la suite des événements.

Les jours passaient. Les interrogatoires se succédaient, longs, fatigants et souvent accompagnés de coups et de tortures.

‘Hakham Yaakov revenait à chaque fois dans sa cellule, brisé physiquement, angoissé, à bout de forces.

Un soir qu’il revenait d’une de ces séances épuisantes, alors que tout son corps n’était qu’une plaie béante, il réussit avec peine à s’endormir.

Et déjà on le réveilla pour continuer « l’instruction du procès ».

Avec peine il se traîna jusqu’au bureau des interrogatoires et parvint à s’asseoir: l’équipe des policiers frais et dispos en face de lui ne dissimulait pas une satisfaction sadique, si près du but: il allait sûrement céder maintenant.

Mais cette fois-ci, au lieu de répondre aux sempiternelles questions à propos de ses « complices » et de ses activités « contre-révolutionnaires », ‘Hakham Yaakov demanda la permission de raconter une histoire.

Intrigués, les policiers la lui accordèrent.

« C’était à l’époque de l’Inquisition en Espagne.

Les Chrétiens avaient accusé les Juifs de Madrid d’avoir tué un enfant catholique pour utiliser son sang pour la cuisson des Matsot: une fois de plus, l’accusation de meurtre rituel.

Cette accusation aussi stupide que criminelle, était utilisée contre des innocents.

Le Rav de la ville avait été jeté en prison, alors qu’il était âgé et malade. Il ne put supporter les supplices qu’on lui infligeait et finit par « avouer » tout ce qu’on voulait ».

Tout en parlant, ‘Hakham Yaakov roula la manche de sa chemise, et remonta le bas de son pantalon, montrant ainsi aux policiers les traces de coups et de tortures qu’il avait subies. Les policiers se regardaient sans comprendre. Il continua son histoire.

« Lorsque le roi apprit ce qui s’était passé, il ordonna que tous les condamnés périssent d’une mort atroce:

on les ferait entrer dans des tonneaux à moitié remplis de clous qu’on ferait rouler dans les rues de la ville.

Au jour dit, le roi prit le privilège d’être celui qui forcerait le Rav à entrer dans le tonneau. Mais à ce moment-là, il fut frappé d’un malaise et s’évanouit.

Quand il reprit ses esprits, il reconnut que c’était là la main de D.ieu. Il ordonna une contre-enquête et la vérité se fit jour: les Juifs n’étaient pas coupables ».

‘Hakham Yaakov termina ainsi son histoire et se tut. Alors les policiers comprirent le sens de ses paroles.

Le commissaire sourit d’un air narquois et demanda:  » Pourquoi alors ton D.ieu ne punit-il pas l’enquêteur qui, selon tes dires, t’a torturé pour t’arracher des aveux »?

‘Hakham Yaakov ne s’émut pas de la question.

« Je ne mérite pas que D.ieu fasse pour moi un miracle comme Il a fait pour ce Rav en Espagne. Mais pour moi, il est clair qu’un jour viendra et D.ieu saura quoi faire à celui qui m’a fait du mal ».

L’interrogatoire se termina ainsi. Toute la nuit, ‘Hakham Yaakov ne put dormir car il se demandait s’il méritait que D.ieu venge ses souffrances.

Au matin, il entendit de nouveau le bruit des clés des gardiens, et fut saisi d’angoisse à l’idée des tortures qui l’attendaient.

Mais à sa grande surprise, il fut amené dans une grande salle, propre et confortable.

On le fit asseoir autour d’une table couverte de fruits et de toutes sortes de nourritures appétissantes.

N’en croyant pas ses yeux, il se dit que ce devait être encore une des ruses diaboliques de ses gardes.

Mais l’atmosphère était différente.

Les policiers le regardaient cette fois ci avec déférence, presque avec peur. Il ne comprenait pas pourquoi.

Pourtant bientôt il apprit ce qui s’était passé.

Le matin même, la fille de son « inspecteur » était tombée dans une bassine d’eau bouillante.

Elle était morte de ses brûlures.

Voyant cela, sa mère avait perdu la raison, s’était jetée par la fenêtre et était morte à son tour. La tragédie qui était arrivée à leur « collègue » avait bouleversé les policiers.

Ils se rappelèrent alors l’histoire de ‘Hakham Yaakov. Le même jour, celui-ci était libéré. Il ne fut plus jamais inquiété.

Aharon ALTABE

Hannoucah à Bergen Belsen

Il était arrivé à Bergen Belsen par un des derniers convois. Reb Schmelke comme tous l’appelaient était un juif d’une soixantaine d’années, de grande taille et d’allure impressionnante.

Plus que tout, ses yeux dénotaient tout son être: ils exprimaient une chaleur humaine expansive, et plus encore une joie intérieure, marchandise rare et appréciée au milieu de l’ouragan qui traversait le monde juif de ces années là.

Il était passé par plusieurs camps de travail, comme la plupart des internés, et avait reçu sa part de souffrances: les coups, la faim, les humiliations. Malgré ceci, quelque chose dans son aspect et son comportement laissait entendre qu’il était un cran au-dessus de tout ça.

Son vrai nom était Reb Chmouel Schmelke Schnitsler, il était ‘Hassid et Talmid ‘Hakham (érudit), d’origine hongroise.

Nul ne savait d’où il tirait ses forces pour tenir le coup et soutenir ses compagnons de misère. Il semblait en tout cas disposer d’une source d’énergie inépuisable.

« Le Juif et le désespoir sont deux choses incompatibles » aimait-il à répéter autour de lui.

Il ne ratait pas une occasion d’organiser la prière en Minyan (groupe de dix) surtout le Chabbat, et le soir tous se regroupaient autour de lui pour écouter des histoires des Sages des générations passées ou présente qui transportaient ses auditeurs loin de leur sordide présent et leur faisaient oublier les coups et leur détresse.

Il avait su de plus trouver grâce aux yeux de certains des SS du camp, et ne manquait pas rassembler les cadavres de ceux qui étaient morts dans le camp.

La faim, la fatigue, le froid, les maladies frappaient sans cesse. Il allait chercher les corps dans les baraquements, s’efforçait de les traiter avec les honneurs dus à un mort.

Il effectuait son travail comme un sacerdoce semblable à celui de la ‘Hevra Kadicha (société funéraire qui veille aux soins funèbres). des soucis d’un tout autre genre.

On était effectivement à quelques jours de ‘Hannoucah selon ses calculs, et il se préoccupait de trouver de l’huile pour allumer les bougies.

Il en avait parlé autour de lui, mais qui pouvait posséder une telle marchandise dans ce camp? Mais il lui en fallait plus pour se décourager.

Autant que son envie d’accomplir la Mitsvah, il entrevoyait l’effet qu’aurait un tel geste sur le moral de ses frères.

Il souhaiterait justement que les lumières de ‘Hannoucah viennent illuminer cette grande obscurité dans laquelle se trouvaient les juifs, qu’elles leur remémorent la victoire d’une minorité sur le grand nombre, la victoire de la pureté sur l’impureté …

L’avant veille de ‘Hannoucah, alors que Reb Schmelke se hâtait vers une des baraques pour en ôter un mort, son pied glissa dans un trou, non loin de la clôture du camp. De fait, on avait creusé ici un trou, mal rebouché.

Jetant un coup d’œil, Reb Schmelke y aperçut un objet brillant. Il s’accroupit, remua un peu la terre, et en extrait une petite bouteille, remplie d’un liquide épais.

Après avoir ouvert le bouchon, il se rendit à l’évidence: c’était de l’huile!

Sous le flacon, il semblait se trouver autre chose. Creusant encore un peu, il en vint à se demander s’il avait perdu la raison: au fond du trou, un petit sac de tissu contenant huit godets et huit mèches!

Reb Schmelke remit son trésor miraculeux au fond du trou.

Ce serait trop bête de se faire prendre d’ici demain soir avec de tels objets sur soi.

Toute la journée, il vaqua à ses occupations, en demandant à la ronde si … quelqu’un n’avait pas caché de l’huile dans un coin. Ses compagnons le regardèrent en se demandant s’il n’était pas tombé sur la tête.

Le lendemain soir, tous ses compagnons de chambre se pressèrent autour de Reb Schmelke pour allumer la première bougie.

Avec une émotion intense, Reb Schmelke récita les bénédictions de l’allumage.

Baroukh Ata … acher kidechanou bemitsvotav vetsivanou lehadlik ner ‘hannoucah.

Baroukh …ché-assa nissim la-avoténou bayamim hahem bizman hazé.

Baroukh … chee’heyanou vekiyemanou vehiguianou lizmane hazé.

Il tremblait de tout son corps lorsqu’il approcha l’allumette de la petite mèche.

Et ‘Hannoucah fut ainsi fêté à Bergen Belsen durant huit jours.

Les jours passèrent, les semaines passèrent, les mois passèrent. Reb Schmelke poursuivit son travail au camp, tant auprès des morts qu’avec les vivants qu’il s’efforçait de « faire vivre ». Il survécut à la désintégration de la puissance allemande, à la libération du camp.

Il retourna en Hongrie pour tenter de rassembler tous ceux qui avaient survécu sur place ou qui étaient rentrés après la libération des camps, et quitta la Hongrie pour le monde libre.

Des années plus tard, ses voyages l’amenèrent jusqu’aux Etats Unis où il rencontra le Rabbi Yoël Teitelbaum, Rabbi de Satmar.

Le Rabbi avait déjà entendu parler de lui et de sa forte personnalité, et le reçut avec chaleur. Au cours de la conversation, il déclara:

« J’ai entendu que tu as allumé les bougies de ‘Hannoucah à Bergen Belsen!?

Mais d’où le Rabbi a-t-il entendu ceci?

J’ai entendu, j’ai entendu… » répondit le Rabbi avec un large sourire.

Puis il se pencha vers Reb Schmelke:

« C’est moi qui ai caché là bas l’huile et les mèches avant d’être libéré de façon miraculeuse de ce camp. »

Reb Schmelke dévisagea avec stupeur le Rabbi.

« J’étais sûr qu’au bon moment, ceci serait trouvé par un homme capable de faire ce qu’il faut avec cette huile… »


Aharon ALTABE

Hannoucah au Goulag

‘Rabbi Acher Sossonkin est une figure légendaire d’entre ces activistes ‘hassidiques de Rabbi Yossef Its’hak, de ceux qui parvinrent à garder vivante la flamme du judaïsme dans les pires années de l’oppression soviétique.

Il passa de nombreuses années dans des camps de travaux forcés pour son « activité contre révolutionnaire ».

C’est dans un de ces camps qu’il fit la connaissance de Na’hman Rozman. Na’hman avait abandonné dans sa jeunesse son éducation traditionnelle pour rejoindre les rangs du parti communiste.

Il avait servi dans l’Armée Rouge où il avait acquis une haute position, mais avait été arrêté pour trafic, et avait été condamné à une longue peine de travaux forcés en Sibérie.

Na’hman fut attiré par le personnage de Reb Acher, qui lui rappelait des scènes familières de son enfance et de la vie qu’il avait reniée.

Avec l’aide et les conseils de Reb Acher, il avait commencé à renouer avec la vie juive, dans des conditions où manger cacher, ne pas travailler Chabbath, distraire quelques minutes pour prier signifiait s’exposer à des sanctions éprouvantes, mourir de faim, et un lot quotidien de difficultés.

A l’approche de ‘Hannoucah, Reb Acher fit part à son compagnon de son plan: récupérer une petite boite de conserve, la plus petite possible, conserver chaque jour un peu de la ration de margarine durant les deux semaines à venir, et confectionner des mèches avec des chutes de vêtement.

Et quand tout le monde dormira, on allumera sous la planche qui sert de lit…

« Jamais de la vie », s’écria Na’hman. Reb Acher, c’est ‘Hannoucah, la fête des miracles! Pas question de faire la Mitsvah avec un truc rouillé pris dans les ordures.

Il nous faut une Ménorah, une vraie Ménorah, de l’huile, et on l’allumera à l’heure de l’allumage, et dans un endroit convenable.

J’ai quelques roubles de côté, pour aller discuter avec Igor de l’atelier du métal, et aussi quelques débiteurs à la cuisine avec qui je vais ‘arranger.

Quelques jours avant ‘Hannoucah, Na’hman vint montrer à Reb Acher sa Ménorah. Un vraie Ménorah. Certes un drôle de bricolage, mais elle alignait huit godets et un neuvième bien séparé pour le Chamach.

Le premier soir de ‘Hannoucah, il posa sa Ménorah sur un tabouret à dans l’encadrement de la porte entre la pièce centrale de leur baraque et un débarras, remplit le godet de droite, et tous deux récitèrent les prières et allumèrent, comme des millions de leurs frères ce soir là, la première bougie.

Tout se passa sans incident ce soir là et les trois soirs suivant.

Les prisonniers avaient pour règle de ne pas dénoncer ce que faisaient les autres, et leurs compagnons de chambrée étaient habitués aux pratiques religieuses de leurs deux compagnons.

Le cinquième soir de ‘Hannoucah, juste après l’allumage, la s’ouvrit brusquement.

Les prisonniers se figèrent sur place en voyant entrer un des hauts gradés du camp.

De telles inspections étaient fréquentes, mais elle ne manquaient pas de terroriser les prisonniers. L’officier allait parcourir la chambre, soulever les matelas, distribuer des sanctions pour une cigarette trouvée ou un morceau de pain caché.

« Jetez vite tout par la porte » lancèrent les prisonniers aux deux juifs qui essayaient de cacher de leur corps les flammes de la Ménorah.

Mais il était déjà trop tard. L’homme se dirigea droit vers eux, s’arrêta un long instant devant la Ménorah.

Puis il se tourna vers Reb Acher.

« P’yat? (Cinq?) »

« P’yat, » répondit le ‘Hassid.

L’officier fit demi tour et repartit sans un mot.

Aharon ALTABE

De deux choses, l’une…

Kislev est un mois très joyeux, notamment dans le monde ‘Hassidique. Outre ‘Hannoucah, il recèle également diverses dates soulignées dans le calendrier ‘hassidique, dont le 19 Kislev, jour de la disparition de ce monde du Maguid de Mézeritch, mais aussi libération des prisons tsaristes de son élève le Rabbi Chnéour Zalman de Liady, Maître de la ‘Hassidouth ‘Habad.

Revenons sur les circonstances de l’arrestation de Rabbi Chnéour Zalman le Rabbi de Loubavitch raconte dans une conversation du Chabbat ‘Hayé Sarah 5711:

Lorsque les soldats vinrent arrêter le Admour Hazaken, il s’est dans un premier temps caché, pour accomplir le verset « cache toi un peu, le temps que la colère se calme » (Isaïe, 26, 20).

Par la suite, le Rav Chmouel Munkès conseilla au Rabbi de ne pas se cacher et de suivre les soldats lorsqu’ils se représenteraient. Le Rabbi lui fit remarquer que c’était là un danger, mais le Rav Chmouel Munkès lui déclara:

« De deux choses, l’une. Soit vous êtes un Rabbi, ils ne peuvent pas vous nuire, et si non, comment avez vous osé ôter le plaisir de la vie à des milliers de ‘Hassidim? »

Le Rabbi avait effectivement retiré, ou au moins diminué, à des milliers de juifs le plaisir des bonnes choses afin qu’ils puissent arriver à la connaissance de D.ieu.

Les ‘Hassidim racontent plus en détail ce que fut l’intervention de Rav Chmouel Munkès.

Un haut officier se présenta durant ‘Hol Hamoed Souccot 5559 (1798) pour arrêter Rabbi Chnéour Zalman. Le Rabbi eut le temps de s’enfuir par la porte arrière. Il avait décidé de prendre le temps de réfléchir et s’entretenir avec ses proches avant de se rendre à la police. L’officier fit savoir qu’il se présenterait dans quelques jours, après la fin de la fête, pour arrêter le Rabbi.

Parmi les personnes qui s’entretinrent avec le Rabbi figurait Rav Chmouel Munkès. Malgré sa réputation de pitre attitré, c’était un des ‘Hassidim les plus attachés au Rabbi, connu tant pour la profondeur de sa réflexion que pour ses propos tranchants.

Il demanda au Rabbi la permission de raconter une histoire.

« Le Tsaddik Rabbi Mena’hem Mendel de Vitebsk avait l’habitude de se rendre une fois par an chez son maître, le saint Maguid de Mézeritch, Rabbi Dov Ber, à l’approche de Pessa’h.

Il avait un cocher habituel, qui l’emmenait à Mézeritch sans bourse délier. Mais cette année là, notre homme n’avait pas fait des bonnes affaires et hésitait à s’absenter pour tant de temps à l’approche d’une fête au demeurant fort coûteuse. Il laissa entendre au Rabbi qu’il préférait rester à Vitebsk et gagner quelques roubles de plus qui seraient les bien venus à la maison.

Rabbi Mena’hem Mendel le rassura complètement. Il fallait faire confiance à D.ieu, et dans tous les cas il lui suffirait de vendre un de ses deux chevaux pour que sa femme puisse préparer tout le nécessaire pour un Pessa’h convenable.

Notre cocher accepta et après avoir vendu un cheval en laissa l’argent à sa femme, puis se mit en route, cahin-caha.

Quelle route! Si le chemin était d’habitude difficile, il l’était maintenant deux fois plus avec cette charrette qui traversait vallées et montagnes, forêt et marécages attelée à un seul cheval.

La descente d’une montagne s’avéra fort difficile. Connaissant le sentier, le cocher descendit de son siège et guidait prudemment le cheval dans les ornières du chemin, entre le ravin et la montagne, retenant le cheval par les rênes.


« Pourquoi es tu descendu de ton siège, et pourquoi aller si lentement? » s’impatienta Rabbi Mena’hem Mendel, que le changement d’allure avait tiré de ses pensées.

« Fouettes le cheval, il faut se hâter! »

Le cocher ne se posa pas de question. Il remonta sur son siège, agita le fouet, et le cheval repartit au galop.

Au bout du chemin, en bas de la route, la superbe propriété d’un seigneur, entourée d’un beau jardin, de serres, un magnifique portail qui vola en éclat. Le cocher n’avait pu retenir le cheval, poussé par la charrette, et la cavalcade s’était terminée dans les serres, au milieu d’éclats de verre.

Le seigneur sortit de son manoir en rugissant, le fusil à la main, et se dirigea droit vers le cocher. Notre homme terrorisé pointa le doigt vers le Rabbi, comme pour désigner le responsable de ce désastre.

Le seigneur dirigea le canon vers Rabbi Mena’hem Mendel, et tenta d’appuyer sur la gâchette. Mais rien ne bougea. Il sentit son doigt engourdi, douloureux. Sa main était paralysée. C’était son tour d’être terrorisé.

Il poussa un cri terrible. Il avait compris qu’il avait en face de lui un saint homme et marmonna quelques excuses sur sa façon de réagir. Rabbi Mena’hem Mendel lui fit signe que l’affaire était close et qu’il pouvait rentrer chez lui.

Après que le cocher eut remis sa charrette en état et ait repris la route, Rabbi Mena’hem Mendel se tourna vers lui.

« Comment as tu osé me désigner à cet homme comme responsable de cette affaire? N’as tu pas craint qu’il me tire dessus? »

Notre cocher était un homme simple, mais direct.

« Rabbi Vous m’avez conseillé de vendre mon cheval, je l’ai vendu. Vous m’avez conseillé de laisser l’argent à ma femme et de vous emmener, je l’ai fait. Lorsque nous sommes arrivés à cette pente dangereuse, où la prudence recommande d’avancer lentement, vous m’avez demandé d’aller plus vite, je l’ai fait. Je me suis donc dit que si vous êtes un grand Tsaddik, rien ne peut vous arriver. Et si non, n’est il pas juste que vous assumiez les conséquences de tout ceci? »

Rav Chmouel Munkès termina ici son histoire et se tourna vers le Admour Hazaken.

« Rabbi, vous avez introduit une nouvelle voie dans le service de D.ieu, l’annulation de soi même, la soumission de nos propres volontés ou désirs devant la parole divine, un dévouement entier devant le Créateur.

De deux choses l’une: si vous êtes effectivement un Rabbi, il n’y a aucune crainte à avoir, car il ne peut vous arriver aucun mal. Et si non, de quel droit avez vous ôté à tant de juifs la perception des plaisirs de ce monde ci? »

Aharon ALTABE

Chevat : Tou Bichvat

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Tou bichvat: une grenade bien méritée

Notre histoire se passe il y a quelques cent cinquante ans.

A cette époque, le retour à Sion était avant tout un idéal de perfection dans le service de D.ieu, une phase élevée de l’accomplissement de soi.

Seules ou par dizaines, des familles quittaient qui l’Afrique du Nord ou l’Orient, qui les pays d’Europe de l’Est.

C’est de Pologne que part la famille Eisen, pour un long voyage qui dure de 10 à 18 mois, soit à pied, en charrette ou en bateau, au travers d’une Europe incertaine, où chaque jour d’un tel périple est une nouvelle épreuve.

Des livres entiers auraient pu être écrits par ces pionniers qui rejoignirent la Terre Promise depuis les disciples du Baal Chem Tov jusqu’à l’aube du 20ème siècle où s’organise la Alyah.


La famille Eisen avait du surmonter bien des difficultés avant d’arriver à bon port: maladies, formalités administratives, caprices des douaniers, auberges douteuses, compagnons de voyage indélicats, routes incertaines …

Mais tout ceci n’avait guère d’importance. Seul le but comptait.

Avec quelle émotion virent ils un beau matin le rivage de la Terre d’Israël!

Ils descendirent du bateau en tremblant. Ce n’était plus un rêve, mais une réalité.

Si embrasser le sol du Pays est aujourd’hui un cliché suranné, c’était pour eux le même geste qu’embrasser un Sefer Torah dans la synagogue.

« Que D.ieu fasse que nous soyons dignes de résider sur cette terre sainte » prièrent ils.

Mais le chemin continuait. Vers Jérusalem. Un voyage d’encore quelques jours dans des carrioles tirées par des chevaux et débordant de leurs bagages, à travers des chemins sinueux, de collines en montagnes. Mais ceci n’avait pas d’importance non plus: on arrivait enfin à Jérusalem.

Le désert splendide des collines du Judée leur offrit enfin son joyau: la ville sainte.

Ils furent accueillis à bras ouverts par la petite communauté de la ville , qui était pourtant à l’étroit dans ce quartier juif enserré par les murailles de Soliman.

Tout nouvel arrivant était alors un héros qui avait vaincu tant et tant d’épreuves, et de plus son arrivée venait vivifier la présence juive d’une communauté souvent mal aimée des sujets ottomans qui les avaient précédés.

La famille Eisen trouva rapidement de quoi être hébergée, et les repères d’une vie juive normale:

la synagogue, le Beth Hamidrach pour l’étude, le Héder pour les enfants, le chemin vers la maison du Rav. Tout leur souci était d’être à la hauteur de leur nouvelle vie.


Un matin, au marché, le père de famille fit l’acquisition d’une grenade, ce fruit légendaire mentionné dans la Torah comme une des douceurs du pays d’Israël.

Naturellement on garda le fruit pour le repas de Chabbat, où il serait consommé en l’honneur du Saint jour, avec la bénédiction « Ché’héyanou » qui vient remercier D.ieu sur les nouveautés de la saison ou de la vie.

La nouveauté serait pour eux totale, car ils n’avaient jamais consommé, ni même vu, de grenades auparavant.

Et quand de plus ce fruit signifiait la douceur du Pays et l’accomplissement d’un rêve millénaire …

Quelle excitation lorsque papa fendit le fruit au terme du repas de Chabbat et en tendit un quartier à chacun des membres de la famille.

Et quelle déception! Le fruit était amer, difficile à mâcher… Les Eisen étaient brisés. Ils n’arrivaient donc pas à percevoir les délices de la Terre d’Israël.

Ils n’étaient donc pas fait pour y vivre. Quelle faute n’avaient ils pas commise en s’aventurant dans ce pays qu’il faut avoir mérité! Si ce n’était Chabbat, ils seraient sûrement repartis le soir même, fuyant de honte et de tristesse.

Les fidèles de la petite synagogue ne manquèrent pas le lendemain de sentir la différence d’humeur du père Eisen.

Quel souci s’était donc abattu sur lui ce soir de Chabbat? Sûr qu’il manquait de tout, ou peut être avait-il quelque nostalgie de sa ville de Pologne?

Il fut bientôt forcé de passer aux aveux.

« Nous avons commis une erreur, nous ne sommes pas fait pour vivre ici, nous ne méritons en rien de partager votre sainte vie dans ce pays.

Il nous faudra repartir et expier dans un nouvel exil l’affront que nous avons fait à ce pays ».

Ce langage étrange ne fit qu’exciter la compassion mais aussi la curiosité de ses nouveaux compagnons.

« Figurez vous qu’hier soir nous avons goûté pour la première fois de notre vie une grenade, ce fruit mentionné par la Torah parmi les sept fruits de la Terre d’Israël.

Nous n’y avons trouvé que de l’amertume au lieu du goût de Gan Eden que tous lui trouvent.

N’est ce pas la preuve flagrante que nous ne sommes pas dignes de vivre ici? La terre nous recrache et nous rejette vers l’exil car nous ne la méritons pas ».

« – Dis moi, mon ami, comment avez vous consommé votre grenade?

– Comme tout fruit: nous avons jeté les pépins, et mangé la pulpe. Quelle question! »

L’assistance esquissa un sourire. On se fit un devoir de lui expliquer que la grenade offre ses grains, juteux et sucrés, et que la chair en est immangeable.

La famille fut rapidement réunie à nouveau autour d’une grenade dont ils purent apprécier le goût délicat.

Mais ils apprécièrent plus encore d’être à même de mesurer la douceur des fruits et du Pays d’Israël.

Aharon ALTABE – www.milah.fr

Tou bichvat: un jugement hâtif?

Un homme eut un jour une « chéélah », question de halakha, pour laquelle il il eut besoin de consulter un rabbin.

On lui conseilla tel rabbin. Lorsqu’il se présenta chez lui, il le trouva assis à découper des photos d’arbres et de plantes et composant un album de ses découpages.

Assurément ce n’était pas à un rabbin comme ça qu’on pouvait poser des questions sérieuses. N’avait il rien d’autre à faire que des découpages?

Ce n’est que plus tard qu’il apprit la parution d’un traité de halakha de cet éminent rabbin dont certains chapitres, illustrés, étaient consacrés aux arbres.

(Lu dans http://www.ohr.org.il/)

Aharon www.milah.fr

Tou bichvat: L’homme est un arbre des champs

Il arriva qu’une épidémie se déclencha dans la ville de Nadvorna, et les Services de l’Hygiène de la ville exigèrent un nettoyage complet de la ville et plus de propreté.

Lorsque la fête de Soukkot arriva, le Saint Rabbi Mordekhaï construisit cependant sa Soukka dans sa cour, sans se soucier des consignes données par le Gouverneur. A vrai dire, le Gouverneur de Nadvorna était un homme connu pour sa méchanceté et le peu d’estime qu’il avait pour les Juifs.

Dès qu’il apprit le méfait, le Gouverneur envoya un policier chez le Rabbi pour le sommer de « débarrasser sa cour » et se conformer au règlement d’hygiène de la ville.

Le Rav répondit tranquillement qu’il avait construit cette cabane pour qu’elle soit là, et non pas pour la détruire.

Rabbi Mordekhaï fut donc convoqué devant le Gouverneur, qui ne le somma de détruire sa Soukka, sous peine des pires sanctions. Le Rabbin réitéra tranquillement sa réponse, ce qui eut pour effet de plonger le Gouverneur dans une furie rare.

Et il conclut: « saches que le saint Rabbi Méïr de Primichlan était mon grand-oncle! »

« Mais qu’ai-je à faire de ton grand-oncle, moi je te somme de détruire ton cabanon immédiatement! »

« J’ai bien dit que Rabbi Méïr de Primichlan était mon grand-oncle, et si tu me laisses m’expliquer, tu comprendras pourquoi je le dis.

Il était une fois un prêtre qui avait dix beaux garçons, forts et bien portants. Il possédait une vaste demeure, et un grand parc orné d’arbres splendides dont les fleurs, les fruits et l’odeur ne pouvaient que réjouir D.ieu et les créatures.

Il lui vint un jour l’idée de créer un jardin botanique dans un coin du parc pour ajouter à la splendeur de son parc. Il fit donc arracher quelques arbres pour les besoins du jardin.

Peu après, son fils aîné tomba malade et malgré tous les efforts du prêtre et des nombreux médecins appelés, mourut rapidement. Un par uns, ses fils succombèrent dans des conditions identiques, sans que les médecins ne puissent faire quoi que ce soit.

Lorsque son dernier fils tomba également malade, médecins, guérisseurs et sorciers furent de peu d’utilité. Des proches lui conseillèrent de se tourner vers le Rabbi Méïr de Primichlan, dont la réputation de saint homme s’était étendue jusque chez les Gentils.

Ayant déjà tout essayé, le prêtre se résolut à consulter Rabbi Méïr. Il lui raconta son malheur, la mort successive de ses aines, la maladie incurable du cadet, son désespoir.

« Tu avais jadis un très beau jardin, mais tu l’as taillé pour y planter des fleurs. Ainsi D.ieu a taillé auprès de tes enfants, car l’Homme est un arbre des champs.

Mais puisque tu es venu me voir, et qu’il est encore temps, je m’engage à ce que ton cadet survive et guérisse rapidement, avec l’aide de D.ieu. »

Le Rabbi pria pour la santé du petit et ses prières furent accueillies: le garçon grandit et devint un homme.

Et maintenant conclut le Rabbi de Nadvorna, saches que cet enfant, c’est toi.

Est ce là la seule gratitude que tu peux avoir envers mon grand-oncle à qui tu dois la vie? »

Le Gouverneur s’inclina devant Rabbi Mordekhaï.

« C’est vrai, je connaissais cette histoire, et je te supplie de me pardonner pour tout ce que j’ai pu faire aux Juifs. Construisez vos Cabanes en paix! »

A partir de ce jour là, le Gouverneur de Nadvorna devint le meilleur allié de la communauté juive dans toutes ses démarches.


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L’arbre était témoin

La roue de la fortune avait malheureusement tourné pour Avraham, un Juif autrefois aisé de la ville marocaine de Rabat.

Il fut forcé de quitter sa maison et d’errer de ville en ville pour rechercher un travail qui lui permettrait de nourrir honorablement la grande famille qui dépendait de lui.

Il avait confiance en D.ieu; cependant il s’avérait difficile de « fabriquer le récipient » qui recueillerait la bénédiction divine. Enfin, au bout de plusieurs essais infructueux, Avraham finit par amasser une confortable somme d’argent. Maintenant il pouvait rentrer chez lui.

En route, il passa par la ville de Sali, non loin de Rabat. C’était vendredi après-midi, il pensa donc qu’il valait mieux passer Chabbat à Sali. Il se souvenait y avoir un bon ami d’enfance qui l’accueillerait certainement de bon cœur.

Effectivement, dès que son ami l’aperçut, il invita avec joie cet hôte inattendu.

Fatigué, le voyageur accepta et, avant l’entrée de Chabbat, il confia au maître de maison sa bourse pour qu’il la mette en lieu sûr.

Samedi soir, Avraham voulut se remettre en route et demanda à son hôte de lui rendre sa bourse.

– « De quoi parles-tu? Tu ne m’as jamais confié d’argent! » répondit-il.

Stupéfait, Avraham faillit s’évanouir. Quand il retrouva ses esprits, il supplia son (ex) ami de lui rendre l’argent pour lequel il avait travaillé dur et dont dépendait l’avenir de sa grande famille.

L’hôte s’énerva: « Quel toupet! N’as-tu pas honte? Tu as mangé à ma table, tu as dormi dans ma maison et maintenant tu m’accuses d’un tel forfait! »

En voyant l’indignation de son hôte, Avraham comprit que jamais celui-ci ne reconnaîtrait l’avoir volé. Il ne lui restait plus qu’à porter plainte auprès d’un tribunal rabbinique.

Le Rav de Sali, à l’époque, était le célèbre Ohr Ha’haïm, Rabbi ‘Haïm ben Moché Benattar. (1696 – 1743).

Les deux hommes se rendirent chez lui et chacun exposa sa version des faits.

Rabbi ‘Haïm demanda à Avraham: « Y avait il un témoin présent quand vous lui avez confié l’argent? »

Comprenant qu’il avait été imprudent, Avraham admit qu’il n’avait pas pensé, juste avant Chabbat, à rechercher un témoin pour assister à la transaction.

« Non, il n’y avait personne, c’était juste avant Chabbat, nous étions assis sous un arbre quand j’ai confié cette bourse à mon ami ».

« Sous un arbre? Très bien! dit joyeusement Rabbi ‘Haïm. Retournez là-bas et demandez à l’arbre d’être témoin! »

Avraham n’en croyait pas ses oreilles mais il avait trop entendu parler du Ohr Ha’haïm comme d’un faiseur de miracles:

il se leva et fit exactement ce que le Rav lui avait dit.

Quelques minutes plus tard, Rabbi ‘Haïm remarqua, en passant, que certainement Avraham avait déjà dû atteindre l’arbre.

« Vous n’y pensez pas, Rabbi! » s’écria spontanément l’homme qui avait accueilli Avraham à Sali.

« L’arbre se trouve assez loin d’ici! »

En regardant l’homme droit dans les yeux, Rabbi ‘Haïm ordonna: « Rendez immédiatement à ce Juif l’argent que vous lui avez volé! »

En voyant l’homme face à lui, incrédule, le Rav s’exclama: « Si vous n’aviez pas reçu l’argent sous cet arbre, comment auriez-vous pu savoir où était situé cet arbre? »

L’homme pâlit. Sans dire un mot, il rentra chez lui, retrouva comme par enchantement l’argent contesté et le remit à Avraham en présence de Rabbi ‘Haïm.

Traduit par Feiga Lubecki

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« Regarde ses fruits! »

Reb Elimélekh était un des ‘Hassidim les plus respectés de Rabbi ‘Haïm d’Antonia.

Son siège à la synagogue était placé à côté de celui du Rabbi auquel il vouait un grand respect.

Comme il était très riche, il donnait de grosses sommes d’argent à toutes les causes charitables et Rabbi ‘Haïm semblait beaucoup l’estimer.

Cependant de nombreux ‘Hassidim ne partageaient pas l’opinion de leur Rabbi. Des rumeurs circulaient: les signes extérieurs de piété de Reb Elimélekh étaient contrebalancés par une attitude générale qui laissait à désirer.

On disait même que Reb Elimélekh se rapprochait dangereusement des thèses du judaïsme réformé…!

Tant que les rumeurs ne concernaient que les relations de Reb Elimélekh avec son Créateur, les ‘Hassidim se retinrent de parler.

Mais quand il inscrivit son fils dans une école du mouvement réformé, certains estimèrent que le moment était venu d’ouvrir les yeux de Rabbi ‘Haïm:

comment un véritable ‘Hassid aurait-il pu inscrire son fils dans une institution hérétique? Quel exemple cela serait-ce pour leurs propres enfants?

Rabbi ‘Haïm fut effectivement horrifié.

Il fit appeler Reb Elimélekh, lui expliqua gentiment qu’il savait ce qui se passait et tenta de le dissuader.

Mais là, Reb Elimélekh ne voulut plus écouter ses conseils.

Alors, voyant son entêtement, Rabbi ‘Haïm changea de ton: « La ‘Hassidout exige de donner aux enfants la meilleure éducation selon la Torah.

Tant que vous n’enlèverez pas votre fils de cette école, vous ne serez plus le bienvenu chez nous! »

Reb Elimélekh qui s’était habitué à être traité avec respect fut profondément choqué.

Après tout, qu’y avait-il de si grave à inscrire son fils dans une école un peu différente? Son Rabbi était bien trop fanatique, il allait trouver un autre Rabbi!

Quelques temps plus tard, il décida « d’essayer » le Rabbi de Viznitz. Il ignorait que Rabbi Israël de Viznitz était le propre frère de Rabbi ‘Haïm!

Rabbi Israël de Viznitz était connu pour sa pratique de l’hospitalité et son profond amour pour chaque Juif.

Il accueillit chaleureusement Reb Elimélekh qui fut ravi de jouir à nouveau du respect d’un personnage important.

Un jour, le Rabbi de Viznitz l’invita même à l’accompagner dans une ses promenades.

Le temps était agréable, une brise légère soufflait, les feuilles des arbres se balançaient… Reb Elimélekh savourait chaque minute.

« C’est étrange, dit le Rabbi, cela me rappelle un souvenir d’enfance.

Une année, juste avant Pessa’h, la femme de notre melamed (enseignant) avait décidé de nettoyer à fond notre classe.

Nous sommes donc sortis dans les champs mais notre maître réalisa vite que les arbres, les oiseaux et les odeurs champêtres nous empêchaient de nous concentrer.

Voyant qu’il ne pouvait continuer le cours comme à l’école, le maître décida de nous donner une leçon un peu différente.

« Regardez, dit-il, cet arbre est un noisetier; celui-ci est un poirier et celui-là un pommier. Mais comment pouvons-nous le savoir alors que c’est encore l’hiver, que les arbres n’ont pas de feuilles? ».

Il se mit alors à nous donner d’autres signes tels que la taille et la couleur des branches, l’épaisseur du tronc etc…

A cette époque nous étions trop jeunes pour apprécier pleinement les paroles de notre maître.

Le Rabbi de Viznitz passa son bras autour des épaules de Reb Elimélekh et continua: « Mais quand pouvons-nous vraiment reconnaître un arbre?

Quelques mois plus tard, quand il porte des fruits. A ce stade, on n’a plus besoin de comparer la taille des branches et la hauteur du tronc.

S’il produit des poires, c’est que c’est un poirier; et s’il produit des pommes, c’est que c’est un pommier.

Le fruit nous montre exactement de quel arbre il s’agit.

« Cela m’a enseigné une leçon importante pour la vie entière: pour connaître ce que vaut vraiment une personne, il suffit de regarder ses « fruits », ses enfants.

Ceci nous révélera exactement la nature profonde de la personne! »

Le jour même, Reb Elimélekh inscrivit de nouveau son fils à la Yéchivah.

Traduit par Feiga Lubecki

A chacun son Etrog

En Russie ou en Ukraine, il n’était pas facile de trouver un Etrog. Surtout un bel Etrog. C’est pourquoi les ‘Hassidim qui avaient l’occasion de voyager veillaient à chercher longtemps à l’avance un bel Etrog pour apporter à leur Maître, le Rabbi.

Ce sont surtout ceux qui faisaient du commerce et voyageaient au loin qui avaient l’opportunité de courir le pays pour y trouver un Etrog de qualité.


Et quelle joie lorsqu’il arrivait chez son Rabbi pour lui offrir son splendide Etrog! Le Rabbi se réjouissait de l’occasion d’accomplir la Mitsvah des quatre espèces avec un Etrog de la meilleure qualité et de l’affection que lui portait son ‘Hassid. Et le ‘Hassid se réjouissait de savoir son Maître satisfait.

Cette année là, Elimelekh, commerçant en tissus, un ‘Hassid attaché à Rabbi Mordekhaï de Tchernobyl, s’était mis en route dès Pessa’h. Son lointain voyage devait lui permettre d’être de retour pour les fêtes de Tichri.

Un mois avant son retour, début Elloul, il eut l’occasion d’acquérir un Etrog de toute beauté.

Il remercia le ciel de lui avoir donné l’occasion de trouver un si bel objet de Mitsvah et de procurer à coup sûr un grand plaisir à son Rabbi.

Il paya largement l’Etrog, et l’emballa avec précaution dans de la fibre de lin avant de le ranger au fond de sa malle.

Quelque temps plus tard, sur son chemin du retour, on lui proposa un autre Etrog, jaune et bien formé, sans défaut.

Reb Elimelekh hésita. « J’ai déjà acheté un Etrog pour le Rabbi, et quant à moi je ferai la bénédiction sur l’ Etrog même du Rabbi, comme les années précédentes. Qu’ai je besoin d’un Etrog de plus? »

Finalement il acheta cet Etrog: n’allait il pas passer par Ruzhin sur la route de Tchernobyl? Il y avait là bas le fameux Rabbi Israël de Ruzhin, dont il avait eu maintes fois l’occasion de recevoir d’inoubliables bénédictions.

Un soir, dans un de ses dernières étapes, Reb Elimelekh rencontra de ses amis, ‘Hassidim de Rabbi Mordekhaï de Tchernobyl. Il leur parla de son fructueux voyage, de sa réussite, du superbe Etrog qu’il avait destiné au Rabbi.

Sur leur demande, il sortit l’Etrog de ses bagages, et leur présenta les deux Etroguim.

« Le second, leur expliqua-t-il est pour le Saint Rabbi de Ruzhin. »

Un grand silence accueillit cette dernière remarque. Mis côte à côte, il était clair que le second Etrog était bien plus beau que le premier…

« Tu devrais donner le premier au Rabbi de Ruzhin, et garder le second pour notre Rabbi… »

A vrai dire, c’est ce qui s’imposait, et Reb Elimelekh en décida ainsi.

Quelques jours plus tard, à Ruzhin, Reb Elimelekh se pressait parmi les ‘Hassidim venus recevoir la bénédiction du Saint Rabbi Israël de Ruzhin. Il lui déclara qu’il lui avait apporté un Etrog en présent. Le Rabbi fit un grand sourire.

« Le voir est déjà une bonne chose » lui déclara le Tsaddik.

Il prit l’ Etrog en main, et l’examina avec étonnement.

« Est ce vraiment mon Etrog? Est ce vraiment cet Etrog que tu as acheté pour moi? »

Reb Elimelekh sentit son ventre se serrer.

Le Rabbi de Ruzhin, surnommé le « Voyant » avait vu que ce n’était pas cet Etrog là qui avait été acheté pour lui…

Il bredouilla qu’il y avait eu erreur, et sortit le second Etrog, le merveilleux Etrog qu’il avait finalement décidé d’offrir à son Rabbi à lui…

Le visage du Tsaddik s’éclaira en un instant. « Un bel Etrog, très beau ». Il bénit longuement Reb Elimelekh …

Peu de temps après, Reb Elimelekh arriva à Tchernobyl. Sans s’attarder chez lui, il se présenta devant Rabbi Mordekhaï, et lui tendit sans un mot l’ Etrog qui lui restait.

Le regard du Rabbi alla plusieurs fois de l’ Etrog à Reb Elimelekh, avec un air étonné.

« Qui a touché à mon Etrog? »

Reb Elimelekh était sidéré par cette manifestation évidente de « Roua’h hakodech » (esprit de Sainteté) de son Maître.

« Racontes moi comment cet Etrog est arrivé entre tes mains, et tout ce que tu as fait depuis! »

Reb Elimelekh fut bien obligé de raconter à son Maître tout ce qui s’était passé.

« Saches, Reb Elimelekh, qu’il est décidé à Tou Bichvat quel Etrog chacun méritera pour la fête.

Le Saint Ruzhiner savait parfaitement quel Etrog il avait mérité. Mais lorsqu’il a vu l’ Etrog que tu lui as présenté en premier, il s’est demandé s’il avait démérité … Il a revu tous ses pensées, paroles et actes et a conclu qu’il méritait effectivement l’Etrog qu’on lui a présenté à Tou Bichvat, et pas un autre. C’est pourquoi il n’a pas voulu recevoir cet Etrog, qui n’était pas l’Etrog qui lui était destiné..

Mais comme il a eu mon Etrog dans ses saintes mains, cet Etrog n’est plus le même, j’ai senti ce changement… »

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Adar : Pourim

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Pourim de Beyrouth

Beyrouth, 1560.

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5741.


Il y a de cela bien longtemps, au milieu du 16ème siècle, vivait en Orient un grand Pacha. Il jouissait de la confiance et de l’amitié du Calife, qu’il aidait à administrer son immense royaume.

Ce puissant Seigneur avait sa résidence à Beyrouth; dans cette ville même était établie une nombreuse communauté israélite. Pendant de longues années, ce maître autoritaire n’avait cessé d’opprimer ses sujets juifs; il était constamment à la recherche de nouveaux moyens, de nouveaux prétextes pour leur extorquer de l’argent.

Plus ses richesses augmentaient, plus s’étendait sa convoitise.

Un jour, environ deux semaines avant Pourim, il manda les dirigeants de la communauté juive et leur parla en ces termes :

« Moi, grand et puissant Pacha par la grâce d’Allah et du Calife à Bagdad, je vous assigne. J’ai appris, en effet, que je descends en droite ligne du grand Haman, Premier Ministre du roi Assuérus, que vos aïeux ont conduit au gibet. Comme vous le savez, mon noble ancêtre avait payé au souverain dix mille pièces d’argent, moyennant quoi il achetait tous les sujets juifs d’Assuérus vivant dans les cent vingt sept provinces de son empire.

Mais vos magiciens Mordekhaï et Esther, jetèrent un sort plus puissant que celui de Haman, et provoquèrent ainsi sa mort et celle de ses dix fils.

En conséquence, j’aurais tous les droits de vous faire pendre afin de venger mon illustre ancêtre.

Néanmoins, je serai clément et miséricordieux; je vous demanderai seulement de me restituer les dix mille pièces d’argent que Haman a perdus par la faute de vos aïeux.

Cela ne serait que juste puisque je suis son héritier légitime. Je vous accorderai un délai de deux semaines pour réunir cette somme et la verser à mon trésor.

Quand, ce mois, la lune sera à nouveau pleine, vous devrez comparaître devant moi, dans ce palais, afin de payer votre dette. Si, le jour dit, vous manquez à cette obligation, je me verrai contraint de prendre le même décret que mon ancêtre a pris en ces temps lointains, notamment d’anéantir par le fer et le feu tous les Juifs, hommes, femmes et enfants, vivant dans le pays.

Et sachez bien, ajouta-t-il d’un ton menaçant, que là où Haman a échoué, moi je réussirai. Partez, maintenant! » .

Le cœur lourd, les chefs juifs quittèrent le palais du cruel Pacha. « Où trouverons-nous une telle quantité d’argent pour apaiser ce maître intransigeant ? se dirent-ils.

Tous les trésors de l’Inde ne pourraient le satisfaire. Il ne nous reste qu’un seul recours: nous rassembler dans nos synagogues et prier Dieu, à l’exemple de nos ancêtres au temps de Mordekhaï et d’Esther ».

Et ainsi fut fait. Les Juifs se rassemblèrent dans leurs synagogues où ils se mirent en prières et jeûnèrent jour après jour, implorant Dieu Tout-Puissant afin qu’Il les sauve des mains du perfide Pacha.

Fort loin du lieu où se déroulaient ces événements, dans la sainte ville de Safed en Terre Sainte, vivait un saint homme nommé Rabbi Isaac Louria.

Il devait à sa sainteté le pouvoir de tout connaître de ce qui se passait dans le monde. Rien n’avait de secret pour lui.

Ainsi, il savait tout des soucis et des souffrances de son peuple, où que celui-ci se trouvât, et était au courant de la terrible calamité qui menaçait la communauté juive de Beyrouth.

Les voix de ses frères montant vers Dieu en supplications ardentes arrivèrent à ses oreilles, il se joignit à elles dans une prière pleine de ferveur.

Et il sut que leurs invocations étaient agréées, et que Dieu y répondrait en sauvant les Juifs. Il envoya alors une lettre d’encouragement à ses frères à Beyrouth, leur disant qu’ils ne devaient plus craindre le cruel Pacha, mais plutôt avoir foi en l’intervention de Dieu pour les sauver; car ils pouvaient être sûrs qu’Il les sauverait.

Le saint homme les engageait à ne même pas essayer de réunir les fonds qui apaiseraient le tyran; ce n’est pas l’argent, ajoutait la lettre de Rabbi Isaac, qui les tirerait de ce mauvais pas, mais seulement leurs prières et leur foi.

Quand le saint message fut arrivé, la communauté juive de Beyrouth respira; chacun sécha ses larmes et reprit courage.

On était au mois d’Adar, le mois des réjouissances, on commença les préparatifs pour célébrer Pourim dans la plus grande allégresse.

En cette nuit là …


C’était une nuit sombre, une nuit d’orage. La pluie tombait à verse et le vent faisait rage. La peur tenait tout le monde éveillé; seul le cruel Pacha allait pouvoir dormir.

Dans le somptueux confort de son palais, une agréable pensée berçait sa somnolence: bientôt les dix mille pièces d’argent viendraient accroître son trésor .

Cette nuit là, pourtant, il fit un rêve bizarre. Il se vit sur la place du marché de sa ville. En face de lui, s’élevait un gibet haut de cinquante coudées.

Puis, il aperçut onze individus à la mine patibulaire pendus. Sur la douzième potence, une corde prête pour une douzième victime.

Le Pacha, effrayé, se prit à trembler. « Je me demande, pensa-t-il, avec appréhension, qui sera la douzième victime … « .

Soudain, un homme âgé apparut. Sa barbe était d’argent, et son aspect pareil à celui d’un ange de Dieu.

« Coquin! cria le vieillard au Pacha. Tu ne reconnais donc plus ton ancêtre Haman et ses dix fils dont les corps se balancent au bout des cordes? La douzième corde que tu vois est prête; elle est pour toi. Bientôt ta tête y passera.

– O, saint homme, de grâce épargne-moi ! Je te promettrai tout ce que tu voudras; je t’en supplie, sauve-moi la vie; pense à ma femme et à mes enfants.

– Homme pervers! Comment oses-tu invoquer la pitié quand il n’y en a pas l’ombre dans ton cœur cruel. As-tu eu, toi, fût ce une bonne pensée pour les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs que tu as menacé d’anéantir dans ton pays ?

– Je te le promets, saint homme, je ne toucherai pas à un seul cheveu de mes sujets juifs. Je t’en supplie, aie pitié de mon âme si chargée de péchés !

– Eh! bien, tu auras la vie sauve, mais à une condition seulement: tu signeras et scelleras de ton sceau un document dans lequel tu reconnaîtras avoir reçu dix mille pièces d’argent des mains des Juifs au nom du Calife de Bagdad. »

Tout tremblant de peur, le Pacha rédigea le reçu sur un parchemin, dans les termes exigés par le vieillard, le signa et y apposa son sceau. Il le tendait à son interlocuteur, quand un coup de vent le lui arracha de la main et l’emporta au loin jusqu’aux nuages.

Il y eut un coup de tonnerre suivi d’un éclair, et le Pacha se réveilla en sursaut.

Revenant peu à peu à lui, il se rendit compte que ce n’était qu’un cauchemar. « Quel rêve stupide! » dit-il avec un soupir de soulagement.

Le petit parchemin continuait à voler à travers les nuages.

Il finit par arriver à Safed et atterrit à la maison de Rabbi Isaac; pénétrant par la fenêtre, il se posa avec un petit bruit sec sur la table même où le saint homme, revêtu de son Talith et des Tefilin, était plongé dans l’étude de la Torah.

Il prit le document entre ses mains et le lut. Un sourire heureux éclaira son visage.

Une Fin Heureuse


Rabbi Isaac enveloppa le remit dans une pièce de toile et envoya un de ses disciples le porter au chef de la communauté juive de Beyrouth.

Au petit paquet, il joignit un message à ses frères, leur demandant d’en garder le secret; ils ne devaient révéler l’existence du précieux document jusqu’à l’échéance fixée par le tyran.

Le jour fatidique de Pourim arriva. Une lune pleine apparut dans un ciel sans tache. Le Pacha fit venir les dirigeants juifs.

« Avez vous les dix mille pièces d’argent ? leur demanda-t-il. Sinon, vous savez ce qui vous attend: vous et vos frères périrez immédiatement ».

Le chef de la délégation produisit alors le parchemin, et le montra au Pacha: « que votre Excellence veuille bien lire ce qu’elle a écrit de sa propre main ».

Le Pacha y jeta un coup d’œil et devint soudain très pâle. Puis un tremblement envahit tout son corps.

Il reconnaissait le document rédigé dans son rêve et, le souvenir lui revenant tout à coup, il vit le gibet haut de cinquante coudées, avec les onze hommes pendus côte à côte et la douzième corde libre.

D’un geste instinctif, il porta sa main à son cou, et un frisson lui courut dans le dos.

– Je vois maintenant que le Dieu d’Israël ne dort ni ne sommeille, dit le Pacha d’une voix mal assurée.

Bien sûr, vous aurez tous la vie sauve; j’ai seulement une demande à vous faire: priez votre Dieu Tout Puissant de m’épargner. Je promets de ne jamais vous faire de mal, aussi longtemps que je vivrai.

Ce fut un très joyeux Pourim pour les Juifs de Beyrouth.

Non seulement ils étaient sauvés grâce à un miracle de Dieu, mais aussi, à partir de ce jour, le Pacha, naguère si cruel, se mit à les gouverner avec bonté.

Il savait que sa vie même dépendait du traitement qu’il réserverait à ses sujets juifs. Ce fut, en effet, un très heureux Pourim.

POURIM DU YEMEN

C’était à Sanaa, capitale du Yémen.

Le Grand Imam, souverain puissant, y régnait. Il avait un jeune fils qu’il chérissait. Le prince alliait à une grande sagesse une beauté physique qui séduisait tous ceux qui le voyaient. Monté sur son cheval d’une blancheur éclatante, il éclipsait tous les princes de la terre.

Et dans le pays, les mères qui le regardaient à travers leurs voiles, ne pouvaient formuler qu’un souhait: que leurs fils eussent en partage une petite parcelle de la beauté de leur prince.


Les Juifs de Sanaa eux aussi l’aimaient et l’admiraient. Quand il allait leur rendre visite dans leur quartier, aucun d’eux ne manquait de sortir l’acclamer et l’accueillir avec tous les honneurs qui lui étaient dus.

Or, le roi du Yémen, l’Imam, avait un conseiller juif. Il ne prenait jamais aucun décret, ne promulguait aucune loi, ne décidait aucun impôt sans avoir préalablement consulté ce dernier.

Etait-ce une décision bénéfique pour le peuple et pour le roi ? Le conseiller donnait un avis favorable. Mais si elle n’était bonne que pour le souverain ou pour une partie seulement des sujets, il s’y opposait. Le roi alors y renonçait.

La fête du sucre


Les ministres de ce dernier étaient fort jaloux de la confiance dont jouissait le conseiller. Et leur jalousie fut à son comble quand le souverain le nomma Grand Vizir. A partir de ce jour, toutes les affaires du royaume furent entre ses mains.

Et il arriva ce qui devait arriver: les ministres, dévorés d’envie, se mirent à comploter pour faire tomber le trop heureux Grand- Vizir. Du même coup, ils espéraient anéantir, tout entière et une bonne fois pour toutes, la communauté juive du pays.

En payant les deux serviteurs particuliers du prince, ils les persuadèrent de se joindre à leur plan perfide.

Un jour, le prince sortit faire une promenade à cheval dans les rues de Sanaa. Ses deux serviteurs l’accompagnaient. Le soleil était près de se coucher quand l’un de ces derniers dit à son maître :

« Prince, cette nuit, les Juifs célébreront la « Fête du Sucre » qu’ils appellent Pourim. Ils préparent à cet effet des gâteaux et des friandises délicieux qu’ils mangent au milieu de grandes réjouissances. Si nous allions au quartier juif visiter leur synagogue où ils seront tous rassemblés pour cette cérémonie? »

Deux assassins


La suggestion plut au prince. Ils se dirigèrent tous trois vers le quartier juif. La nouvelle de cette visite les avait précédés; si bien que lorsque le prince et ses deux serviteurs parvinrent au portail de la synagogue, le ‘Hakham-Bachi (Grand-Rabbin) et les chefs de la communauté les y attendaient.

Ils voulaient recevoir le prince avec tous les honneurs dignes de son rang. Le Grand Vizir, qui était venu assister à l’office religieux, se trouvait parmi eux.

Les serviteurs du prince sautèrent vivement a terre et s’empressèrent autour de leur maître pour l’aider à descendre de sa monture. Se conformant au plan minutieux qu’ils avaient préparé, l’un d’eux tira brusquement de son fourreau l’épée du prince et la tint la pointe levée vers le haut; pendant ce temps, l’autre gardait prisonnier dans l’étrier le pied de son maître, alors qu’il essayait de descendre de cheval.

Le prince, ne parvenant pas à se dégager, perdit l’équilibre et s’abattit sur la pointe de l’épée que le serviteur tenait fermement levée vers lui.

Elle lui traversa le cœur, il tomba raide mort à leurs pieds.

Tout cela se produisit à la vitesse de l’éclair. Et les gestes étaient si bien orchestrés que nul ne comprit ce qui s’était réellement passé.

La nuit complice tombait. Aussitôt leur forfait accompli, les deux coquins se mirent à pousser des cris et à accuser les Juifs de ce crime. Puis, abandonnant le corps inanimé du prince à la porte de la synagogue, ils partirent au galop en direction du palais.

Trois jours de jeune


Les Juifs étaient frappés de stupeur devant cette calamité inattendue. L’esprit joyeux de Pourim céda la place à une angoisse et à une tristesse profondes.

Entre-temps, le corps du prince avait été transporté au palais où le roi pleura amèrement la perte de son fils bien aimé.

Les deux serviteurs lui avaient raconté leur fable: un assassin juif était responsable de cet immense malheur.

Il les crut et ordonna sur le champ à l’armée d’encercler le quartier juif. Nul ne devait en sortir. Et il donna aux Israélites trois jours pour lui livrer le meurtrier. Passé ce délai, on mettrait le feu à tout le quartier ; et tous ses habitants, hommes, femmes et enfants, périraient dans les flammes.

Le Grand Vizir fit de son mieux pour persuader le roi que ses frères juifs ne pouvaient avoir commis un crime aussi révoltant contre D.ieu et contre leur souverain.

Mais ce fut peine perdue; ce dernier resta sourd à ses arguments. Il lui retira ses hautes fonctions et lui ordonna de regagner le quartier juif.

Là, il partagerait le sort de ses coreligionnaires. Les ministres qui avaient ourdi cet atroce complot feignirent un grand chagrin. Au fond d’eux-mêmes, ils jubilaient.

Comme toujours aux heures de détresse, le ‘Hakham-Bachi proclama un jeûne public et appela tous ses frères à implorer leur Père Céleste de toute leur âme.

Le jeûne durerait les trois jours suivants; et tous, les hommes, les femmes et même les enfants devaient l’observer.

Pendant ces trois jours, aucune nourriture ni aucune boisson ne toucheraient leurs lèvres. Les Juifs âgés demeureraient dans la synagogue jour et nuit. Chacun pria et implora. Les cœurs étaient pleins d’affliction, et les yeux de larmes.

Le troisième jour, les prières redoublèrent d’intensité; et les lamentations montèrent jusqu’au Trône Céleste.

Tard dans l’après-midi de ce dernier jour, un petit garçon dit soudain à sa mère: « Maman! D.ieu a accepté nos prières. Donne-moi maintenant quelque chose à manger, car j’ai grand faim! »

Les Saints Psaumes


La mère en fut effrayée. « Ne parle donc pas de la sorte, mon petit! Dit elle à son fils. Le ‘Hakham nous a ordonné à tous d’observer le jeûne jusqu’à la fin. »

Mais le garçon continua à dire qu’il avait faim et qu’il n’était plus nécessaire de jeûner plus longtemps puisque D.ieu avait accepté leurs prières…

Devant cette insistance la mère décida d’emmener son fils chez le ‘Hakham. Elle était si affaiblie par le jeûne qu’elle arrivait à peine à se traîner.

Le garçon répéta au ‘Hakham les mêmes paroles qu’à sa mère.

« Dis-moi, mon petit, qu’as-tu appris ce matin au ‘Héder ? » , demanda le ‘Hakham.

« J’ai appris que le roi David dit dans les Saints Psaumes (Ps. 8: 3) : « Par la bouche des enfants et des nourrissons, Tu as fondé Ta gloire pour confondre Tes adversaires, pour imposer silence à l’ennemi et au vindicatif », répondit le garçon;

et il poursuivit: « Emmenez-moi chez le roi, je lui dirai qui a tué son fils! »

On s’occupa fébrilement de la toilette du jeune enfant, on le revêtit de ses habits de Chabbat, et il fut emmené sous bonne escorte au palais par le ‘Hakham-Bachi et le Grand Vizir.

Il en était temps, car le jour baissait, et le roi attendait la réponse avant le coucher du soleil.

Dans la salle du trône, étendue dans un cercueil d’or découvert, la dépouille du prince héritier était visible. Le roi, ses ministres et ses serviteurs l’entouraient.

Emeth


Le garçon s’avança. Il était très pâle, mais il dit d’une voix assurée : « Majesté, D.ieu m’a envoyé pour vous révéler le nom de celui qui a tué votre fils bien-aimé. »

Ayant prononcé ces paroles, il s’approcha du cercueil et posa un fragment de parchemin sur le front du prince.

Sur ce parchemin étaient inscrites trois lettres hébraïques, Aleph Mêm Tav : la première de l’alphabet, celle du milieu et la dernière. Ensemble, elles formaient le mot « EMETH » (Vérité).

« Dis-nous la vérité, dit le garçon en s’adressant au prince mort. Qui t’a tué ? »

A la stupéfaction générale, le cadavre se redressa et pointa un index droit vers ses deux serviteurs qui se tenaient debout, tout tremblants.

« Rentre dans ton sommeil, ô Prince! » dit alors le garçon.

Aussitôt la première lettre disparut. Seules demeurèrent sur le parchemin les deux dernières, formant le mot « MeTh » (mort).


Une délivrance miraculeuse


Les deux scélérats se jetèrent aux pieds du roi, implorant sa pitié. Mais avaient-ils eu pitié, eux, du prince qu’ils avaient froidement assassiné ?

Avaient-ils eu pitié des nombreux enfants juifs et de leurs parents dont ils souhaitaient la mort ? Le roi non plus n’eut pas de pitié pour les deux traîtres. Il donna l’ordre qu’on les pendît haut et court.

Avant de mourir, ils lui révélèrent les noms des ministres qui avaient monté le complot. Eux aussi, dix en tout, furent pendus.

Pour les Juifs du Yémen, c’était une délivrance miraculeuse. Ils décidèrent alors d’observer comme un jour de réjouissances et d’actions de grâces à l’adresse du Tout-Puissant, ce Pourim-Téman spécial; et ce, chaque année le jour suivant Chouchane Pourim.

Et le petit garçon ? Il grandit et devint un saint Tsaddik. Et quand le ‘Hakham-Bachi, après une longue vie, rendit son âme au Créateur, celui qui avait été ce petit garçon fut choisi pour lui succéder à la tête de la communauté juive de tout le Yémen.

POURIM BASRAH, 1770.

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5735

Basrah est, par son importance, la seconde ville d’Irak, après Bagdad.

Ce royaume arabe est situé dans la partie sud-ouest de l’Asie, et qu’on appelait jadis la Mésopotamie – « le pays d’entre les deux fleuves », le Tigre et l’Euphrate.

Dans le ‘Houmach elle a nom Aram-Naharaïm ou Paddam-Aram). Dans la partie septentrionale de cette région, au temps de notre Patriarche Abraham, florissait le puissant empire babylonien. Là, à Our, en Chaldée, Abraham naquit. Et quand il commença à s’attaquer aux idoles locales et à proclamer l’existence d’un Dieu unique, il fut jeté dans une fournaise, dont il sortit, miraculeusement, sain et sauf.

La Mésopotamie a aussi été le lieu de naissance de nos « Matriarches » Sarah, Rivkah, Rachel et Léah.

La ville de Basrah fut fondée par les Arabes en l’an 636, il y a plus de treize siècles. Elle est située à 120 kilomètres au nord du Golfe Persique, et à environ 160 au sud de l’ancienne ville de Suze, mieux connue sous le nom de Chouchane, capitale du roi A’hachvéroche (Assuérus). Suze fait actuellement partie du royaume d’Iran {anciennement la Perse).

Les Juifs s’établirent à Basrah dès les premiers temps de sa fondation, et une communauté israélite importante s’y développa bien vite. L’épisode que nous allons vous conter eut lieu il y a 200 ans.

Il s’acheva sur une délivrance si miraculeuse que les Israélites instituèrent un Pourim spécial en souvenir de cette issue providentielle, un Pourim qu’ils observèrent chaque année le second jour de Nissan, l’appelant « le Jour du Miracle ».

La Méguilah spéciale (Méguilath Parass) composée en l’honneur de ce jour en fait le récit.

On était au temps de Soliman Pacha, qui gouvernait Basrah avec justice et droiture, et traitait les Juifs avec bonté.

La communauté israélite de cette ville prospérait sous la direction éclairée de son chef, le Nassi Rabbi Jacob ben Aharon. Puis un jour du mois de Nissan, en l’an 5531 après la Création (1771), arriva Karim Khan, vizir du Chah de Perse, à la tête d’une puissante armée, et mit le siège devant Basrah. Soliman Pacha essaya de résister. Mais la famine eut raison des défenseurs, et le 27 Nissan, la ville tomba. La soldatesque de Karim Khan se livra au pillage et commit les pires abus; des femmes furent enlevées. Beaucoup de Juives se jetèrent au feu et moururent, pour ne pas tomber aux mains des envahisseurs. Le jour de Roch-‘Hodèch. Iyar, Karim Khan établit son pouvoir sur Basrah. Des indemnités très lourdes furent réclamées à la population, et particulièrement à la communauté juive dont on prit les chefs comme otages. Rabbi Jacob ben Aharon, sa femme et ses enfants furent envoyés comme prisonniers au Chah à Chiraz, en même temps que Soliman et sa famille. Pendant que Karim Khan et ses hommes célébraient leur victoire par d’abondantes libations, !a ville de Basrah était au désespoir! Les Juifs de la ville se rassemblèrent dans la synagogue et proclamèrent un jeune de repentance. Ils pleurèrent et implorèrent Dieu qu’Il les délivrât des envahisseurs. Le Tout Puissant entendit leurs prières. Et comme le Cœur des rois et des gouvernants est entre Ses mains, il durcit le cœur de Karim Khan et l’incita à rechercher encore plus de conquêtes et de gloire. Ce dernier alla combattre contre les tribus arabes voisines, mais il essuya une sanglante défaite, et dut battre en retraite à Basrah après avoir subi de très lourdes pertes. Il rassembla une nouvelle armée et marcha à nouveau contre les Arabes. Mais ceux-ci le firent tomber dans une embuscade, Les troupes de Karim Khan s’empêtrèrent dans les eaux des fleuves en crue. Les Arabes en profitèrent pour tuer un grand nombre d’entre eux. Karim Khan échappa de justesse à la mort, et ramena à Basrah les débris de son armée. Le vizir persan, il qui les deux précédentes défaites n’avaient rien appris, réunit en hâte une autre armée; il voulait prendre sa revanche sur les Arabes. Mais ses soldats n’avaient plus le cœur à combattre; ils complotèrent pour se débarrasser de lui. Le 27 Adar, Karim Khan fut trouvé mort. Ses propres serviteurs l’avaient empoisonné.

« Yom Haness, le jour du miracle » . La nouvelle de la mort de son vizir et de la défaite de ses armées parvint au Chah. Il ordonna à ce qui restait de celles-ci de quitter Basrah à la faveur de l’obscurité, et de retourner en Perse sans que personne s’en aperçoive. Le second jour de Nissan, en l’an 5535, les Juifs de Basrah se levèrent le matin pour découvrir que pas un seul des hommes de Karim Khan ne restait dans la ville. Leur joie fut grande; être si vite délivrés d’un ennemi si implacable tenait du miracle. Ils se rassemblèrent dans leur synagogue, rendirent grâces à Dieu pour ce dénouement providentiel, et décidèrent de célébrer chaque année ce jour comme « le Jour du Miracle ».

Or, à cette époque un saint Rabbin et Kabbaliste de Terre Sainte, vint en visite à Basrah. Il était envoyé comme messager spécial par la communauté israélite de ‘Hébron afin de demander une aide financière pour les pauvres et le besogneux de cette ancienne et sainte ville. Il se nommait Rabbi Jacob Elyachar. (Il fut le grand-père de Rabbi Jacob Saül Elyachar, ‘Hakham Bachi (Grand-Rabbin} de Jérusalem, et auteur de nombreux Ouvrages et Réponses). Rabbi Jacob Elyachar composa une Méguilah spéciale pour les Juifs de Basrah, Méguilath Parass, qu’ils réciteraient dans la synagogue en ce « Jour de Miracle », et feraient suivre d’une Fête spéciale comportant des cadeaux aux pauvres, comme au jour de Pourim, Les Juifs de Basrah acceptèrent avec enthousiasme toutes ses suggestions, et les incorporèrent aux traditions de la communauté. Depuis, ils n’ont cessé d’observer le deuxième jour de Nissan comme un Pourim spécial, le Pourim de Basrah, ou Yom Haness.

Un Pourim de Prague, 17ème siècle.

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar-1 5741

L’histoire que nous allons vous conter nous ramène plus de trois cents ans en arrière, au ghetto juif de Prague en Bohème.

C’était pendant la guerre de Trente Ans qui faisait rage entre les pays catholiques et protestants de l’Europe. Et, comme cela est toujours arrivé au cours de notre histoire, ce furent les malheureux Juifs qui en pâtirent le plus.

L’empereur Ferdinand II des Habsbourg dont les difficultés de trésorerie allaient croissant en raison des énormes dépenses nécessitées par la guerre, se tourna vers les banquiers et les négociants juifs de son pays afin qu’ils vinssent à son secours et le tirassent de l’impasse où il se trouvait. Ce qu’ils s’empressèrent de faire.

En récompense, l’empereur accorda à ces Juifs de nombreux privilèges et des droits dont ils avaient été privés jus qu’alors. Une telle générosité ne manqua pas d’exciter la jalousie de la petite noblesse et du clergé qui, à partir de ce moment, n’ont de cesse qu’ils n’eussent trouvé un moyen de nuire aux Juifs.

Le nouveau gouverneur de Bohème, Rudolf de Wenceslaw, était parmi ceux que cette amitié témoignée par Ferdinand II aux Israélites indisposa particulièrement. Ces derniers formaient à Prague une communauté d’environ dix mille âmes, et jouissaient d’une excellente réputation. Le grand Rabbi Judah Lewaï (le « MaHaRaL ») était mort. Mais son souvenir demeurait vivant dans les cœurs et dans les esprits.

L’influence qu’il avait exercée sur les Juifs aussi bien que sur les non Juifs était intacte. Cela suffisait pour enlever au gouverneur la possibilité de provoquer facilement une révolte ou un pogrome contre le ghetto.

Cela ne l’empêchait pas de patienter. Or, la patience venant à bout de tout, un événement survint en l’hiver de 1623 qui lui fournit l’occasion qu’il attendait depuis si longtemps.

Parmi les trésors royaux il y avait des tentures de brocart tissées d’or, œuvre d’un maître célèbre du Moyen Age. D’une valeur inestimable, elles étaient placées sous la surveillance du gouverneur qui en répondait vis à vis de la couronne. Ce dernier à son tour s’en remettait pour ce soin, délicat entre tous, à Hradek, le chambellan dont le rang se situait immédiatement au-dessous du sien.

Quand décembre vint, Hradek se mit, avec l’aide du personnel, à sortir de leur abri les riches et précieux objets en vue de préparer le palais pour les fêtes de la saison. Quand ils arrivèrent au coffre qui contenait habituellement la fameuse tenture de brocart ornant le salon de réception, il était vide! Rudolf apprit l’inquiétante nouvelle de cette disparition. Il était hors de lui.

– Si ces tentures ne sont pas retrouvées avant ce soir, hurlait il à ceux qui l’interrogeaient, vous serez tous jetés en prison.

– Puis je respectueusement suggérer, hasarda Hradek, que tous les monts de piété et tous les dépôts soient fouillés de fond en comble? Les magasins juifs devraient aussi être sérieusement surveillés, ajouta t il sournoisement.

– Voilà une excellente idée, Hradek, dit le Gouverneur que cette diversion détournait des soucis immédiats en lui offrant l’occasion d’opprimer ses ennemis du ghetto. Rudolf fit plus que ne l’avait suggéré son second.

Il donna sur-le-champ des ordres afin que chaque maison, chaque magasin de Prague fussent perquisitionnés jusqu’à ce que les inestimables tentures fussent retrouvées. Toutes les entrées du ghetto furent bloquées, et sans un mot d’explication les hommes du gouverneur mirent sens dessus dessous chaque maison et chaque coin.

Les Juifs étaient terrifiés.

Quand les investigateurs eurent atteint la grande maison et le magasin du conseiller patriarcal du ghetto, Enoch Altschul, ils perdirent toute mesure. Faisant irruption dans la demeure, ils ouvrirent tout grands placards et armoires, semant partout le désordre, jonchant le sol de leur contenu. Leurs recherches n’ayant donné aucun résultat, ils se saisirent du Juif épouvanté et le menaçant de leurs pistolets lui dirent :

– Montre-nous tes marchandises les plus précieuses ou nous te tuons sans pitié.

Le pauvre vieillard terrifié les conduisit dans son arrière boutique, et de là à une cachette secrète qu’il ouvrit. O surprise! Dans une caisse en bois, les hommes découvrirent sans peine un amas étincelant de tissus.

Oui, c’étaient bien les précieuses tentures! Avec des cris de triomphe, ils s’en emparèrent, puis mettant le vieillard dans les chaînes ils reprirent le chemin du palais.

Fusils et pistolets pointés sur lui, le négociant et érudit juif traversa le ghetto que ce spectacle plongeait dans la stupeur et le silence, puis la foule surexcitée qui faisait la haie le long des rues de Prague:

Quand Enoch Altschul fut poussé à l’intérieur du palais, le gouverneur arpentait, soucieux, le grand salon de réception. Apercevant les tentures, un cri de soulagement s’échappa de ses lèvres. Et quand il apprit qu’elles étaient cachées dans le magasin du Juif, ses yeux brillèrent d’une lueur perverse. Ainsi le juif intègre a été pris comme un vulgaire voleur, ricanat il.

Explique-toi, vieillard, si tu peux!

– J’ai donné ma parole d’honneur à un noble de votre cour, répondit calmement Enoch Altschul. Tant qu’il ne me déliera pas de ma promesse, je ne pourrai expliquer la présence de ces objets chez moi.

– Histoire vraisemblable, en effet, dit le gouverneur d’un ton sarcastique. Nous allons voir si les lanières de mes serviteurs te délieront plutôt la langue…

A ces mots, Rudolf ordonna qu’on fouettât le Juif avec la dernière énergie. Il n’allait pas manquer cette occasion unique qu’il recherchait depuis qu’il avait été nommé gouverneur!

Il haïssait les Juifs, et se réjouissait d’avance à la pensée que l’empereur se rendrait compte finalement de sa grande erreur en témoignant de la bonté à ce peuple ingrat.

Menace de Pogrome

Le soir venu, Enoch Altschul eut à se présenter de nouveau devant le gouverneur. Il avait été fouetté avec tant de brutalité qu’il n’arrivait plus à se tenir sur ses jambes. On le transportait étendu sur une civière. Cependant il s’obstina dans son silence.

– Je te donne jusqu’à demain matin à neuf heures, dit le gouverneur. Si tu ne te décides pas à révéler comment les tentures sont tombées entre tes mains, non seulement toi et toute ta famille serez pendus, mais je donnerai aussi l’ordre à mes troupes de mettre à feu et à sang le ghetto de Prague. Et s’adressant à ses hommes: emportez e maintenant; peut être finira t il par avoir assez de bon sens pour parler et épargner à ses coreligionnaires les malheurs qui les menacent.

Toute la nuit le pauvre Enoch Altschul se retourna sur sa couche en proie aux souffrances physiques et à une torture morale encore plus grande. Que devait il faire? Il priait de tout son cœur afin que le Ciel le guidât, et ce n’est que fort avant dans la nuit qu’épuisé, il céda à un sommeil agité.

Soudain, son maître et ami bien aimé, le Saint Maharal Rabbi Judah Lewaï, lui apparut, le rassurant aussitôt sur le déroulement futur des événements. Enoch s’éveilla plein d’espoir et s’absorba dans ses prières du matin jusqu’à ce que les gardes vinrent l’emmener, allongé sur la civière, auprès du gouverneur.

Toute la cour se trouvait réunis dans la grande salle. Le gouverneur fit transporter Enoch Altschul jusqu’à la fenêtre qui surplombait la vaste place.

– Tu vois, dit il, ces hommes en armes? Ils n’attendent qu’un signe de moi pour se jeter sur le ghetto. Alors ils ne laisseront pas une seule maison debout.

Enoch frémit. Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits à la pensée de cette horrible menace. Mais avant qu’il n’eût la possibilité d’ouvrir la bouche, un mouvement se fit et le chambellan Hradek s’avança.

Votre Seigneurie, dit il au gouverneur étonné. C’est moi le coupable. Ce noble vieillard garde le silence car il désire protéger votre honneur personnel.

Le gouverneur et les présents stupéfaits n’en pouvaient croire leurs yeux ni leurs oreilles. Abasourdis, ils écoutèrent alors que Hradek poursuivait :

Il y a plusieurs mois de cela, j’avais un besoin urgent de vingt cinq mille ducats d’or que j’avais perdu au jeu. L’idée me vint de porter ces tentures précieuses chez ce Juif qui m’avait aidé en de précédentes occasions en me prêtant de l’argent. Je rédigeais un papier en votre nom et y apposais votre propre cachet.

Dans ce document était formulée la promesse que vous traiteriez les Juifs avec bonté si Enoch Altschul gardait le secret au sujet des tentures mises en gage. En revanche, la note menaçait des pires châtiments tout le ghetto si le vieillard laissait échapper un seul mot de l’affaire.

Toute la cour écoutait bouche bée. Pourquoi Hradek avait il décidé d’avouer, se demandait chacun. La réponse ne tarda pas à venir de la bouche même de ce dernier.

J’aurais gardé le silence, persuadé que les tentures seraient retrouvées lors des perquisitions; et le Juif aurait supporté tout le poids de la faute et ses conséquences.

Mais cette nuit j’ai fait un rêve…

Un rêve terrifiant! Le défunt Rabbin du ghetto de Prague, Rabbi Judah Lewaï, m’est apparu, et avec lui le « Golem », cette horrible face de terre glaise. La même terreur qu’avaient éprouvée, il y a tant d’années, ceux qui essayaient d’accuser les Juifs de crimes qu’ils n’avaient point commis, m’envahit. Le Rabbin me dit: « Tu dois dire la vérité demain. Te voilà averti! ».

Un Jour de Fête

A mesure qu’il parlait l’émotion de Hradek était devenue si intense qu’il avait porté la main à sa gorge comme s’il étouffait. Quand il eut fini, il s’écroula sur le sol. Hradek était mort après avoir tout avoué.


Le gouverneur n’avait d’autre choix que de libérer Enoch Altschul, et de donner des ordres afin que la foule impatiente et avide de sang fût dispersée et ne molestât point les Juifs. La tournure miraculeuse des événements causa à ces derniers, comme bien l’on pense, une joie sans bornes.

C’est le vingt deux Téveth que ce miracle eut lieu à Prague. Pendant de nombreuses années ce jour fut célébré par la famille Altschul et les Juifs de la ville comme « le Pourim des Tentures ».

Car en ce jour leur tristesse s’était muée en joie, comme au Pourim d’autrefois.

Pourim de Narbonne

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar-1 5749.

Parmi les Pourim célébrés par des certaines communautés, il y en avait un connu sous le nom de Pourim de Narbonne, et qui fut célébré le 21 Adar.

Voici ce qui arriva: C’était en l’an 4996 (1236).

Un jour, entre un Juif et un pêcheur chrétien, une discussion éclata qui dégénéra bientôt en rixe. Un coup malheureux donné par le Juif coûta la vie à son adversaire. Il en résulta de terribles représailles contre la communauté israélite entière.

Des milliers de chrétiens furent interruption dans le quartier juif connu sous le nom de Ville Neuve, y mirent le feu et s’acharnèrent sur tout ce qui leur tomba sous la main.

L’une des maisons attaquées par la foule fut celle du célèbre Rabbi Méir ben Isaac, qui relate le saccage de toute sa bibliothèque: les précieux manuscrits qu’elle contenait ne sont pas épargnés

Fort heureusement, au plus fort de l’émeute, Don Aymeric, qui gouvernait la ville avec autant de justice que d’humanité, fit son apparition au quartier juif à la tête d’un grand nombre des soldats armés

Il rétablit l’ordre, dispersa les assaillants et les contraignit même à restituer tout ce dont ils s’étaient appropriés par le pillage.

Depuis cet événement tragique, mais où la communauté israélite avait, de justesse, évité le pire, ce jour fut célébré chaque année par les Juifs de la ville sous le nom de Pourim de Narbonne.

Et c’est grâce Rabbi Méir ben Isaac de Narbonne que cette histoire est parvenue jusqu’à nous. En effet, celui-ci témoin privilégié de l’assaut contre sa maison et de l’intervention providentielle de Don Aymeric, consigna le récit de ces événement à la fin d’un manuscrit d’Alfassi sur le traité Méguila, et indiqua qu’à la suite de cette événement la communauté juive de Narbonne institua un Pourim célébré le 21 adar, en souvenir de ce cette année 4996 du calendrier hébraïque (1236 de l’ère chrétienne).

Ce pourim était donc célébré moins d’une semaine après la commémoration du Pourim d’Esther.

Adapté de Le Pourim de Narbonne, David Kaufmann, Revue des Etudes juives, Tome 32 page 129

Pourim d’Oria.

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar-2 5749.

Il y a de cela environ dix siècles, dans la petite ville d’Oria en Calabre (province du sud de l’Italie, célèbre pour ses Etroguime}, vivait une famille juive fort honorable. Elle avait donné pendant des générations des Rabbins et des chefs éminents à la communauté juive de cette ville.

De cette communauté, comme de cette famille, rien ne serait parvenu jusqu’à nous n’était l’heureuse initiative d’un descendant de celle-ci qui eut l’idée d’en écrire l’histoire.

Il se nommait A’himaatz ben Paltiel, et sa chronique date de l’an 4814 (1054}. Elle relate la vie de dix générations d’ancêtres illustres de l’auteur.

S’ouvrant avec Rabbi Chefatiah, elle se poursuit avec son frère Rabbi ‘Hananel, Rabbi Amitai (fils de Chefatiah}, Rabbi Paltiel (petit-fils de Chefatiah}, Rabbi Samuel (fils de Paltiel} et d’autres. L’auteur était l’arrière-petit-fils de Rabbi ‘Hananel déjà cité, qui est le héros de notre récit.

Rabbi ‘Hananel, éminent érudit en Torah, était respecté non seulement par la communauté qu’il dirigeait, mais aussi par les non Juifs. l’archevêque lui même qui gouvernait la province, le tenait en haute estime. Il lui rendait souvent visite, ou l’invitait à son palais, afin de discuter de religion avec lui. Rien d’étonnant qu’il fût convaincu de la supériorité de la foi chrétienne; aussi nourrissait-il le secret espoir d’amener un jour le grand érudit juif à le reconnaître.

Mais jusque Ià, à son grand regret, il n’y avait pas réussi; au contraire, c’était le Rabbin qui, à chaque discussion, marquait des points. Tenace, l’archevêque ne renonçait pas pour autant à son rêve.

Quant à Rabbi ‘Hananel, loin de rechercher ces rencontres, il faisait de son mieux pour les éviter. Pourtant il ne pouvait les interrompre. Il fallait ménager le puissant archevêque qui tenait entre ses mains le sort de la communauté juive toute entière.

Le Prochain Molad!

Un jour, au cours de ces conversations, le prélat aborda la question du calendrier juif et demanda au Rabbin si, se basant sur ses propres calculs, il pouvait lui dire séance tenante avec exactitude quand aurait lieu le Molad suivant (première apparition de la nouvelle lune dans le ciel}.

Comme on le sait, les calendriers imprimés, tels que nous les avons aujourd’hui, n’existaient pas alors.

Aussi l’archevêque désireux de tendre un piège au Rabbin, avait-il mis à profit ses propres connaissances en astronomie et en mathématiques pour faire ces calculs. la réponse précise, il la possédait donc déjà. Cela lui assurait un avantage sur son interlocuteur que délibérément il prenait au dépourvu.

Car le Molad n’étant pas attendu avant plusieurs jours, Rabbi ‘Hananel n’avait pas encore fait ses calculs.

Sans toutefois se décontenancer, il effectua ses calculs séance tenante et, soucieux de ne pas trop faire attendre l’archevêque, il ne procéda pas aux vérifications qui s’imposent toujours en pareil cas, et donna sa réponse, c’est-à-dire l’heure et la minute de la prochaine apparition de l’astre dans le ciel.

Quelle ne fut pas la joie du prélat quand il constata que par rapport à son propre résultat, sur lequel il n’avait aucun doute, le Rabbin cette fois s’était trompé!

L’occasion qu’il attendait patiemment depuis si longtemps se présentait; il n’allait pas la laisser passer sans en tirer tout l’avantage possible.

– Mon cher Rabbin, dit-il, te voilà enfin pris en flagrant délit d’erreur.

Je vais te proposer un pari qu’honnêtement tu ne saurais refuser. Nos calculs respectifs ont donné deux résultats différents. Chacun de nous est sûr du sien. Bien entendu – et les faits le prouveront- un seul de nous deux a raison.

Voici donc les conditions de notre pari: si ce sont mes calculs qui sont exacts, tu t’engages a reconnaître publiquement la supériorité de ma religion sur la tienne. Si, au contraire, c’est toi qui es dans le vrai, je m’engage à te faire présent, à ton choix, soit d’un beau cheval valant trois cents pièces d’or, soit de la somme même.

Une seule preuve suffira, et elle sera de ce fait indispensable: l’apparition concrète, visible, de la lune.

J’y insiste: visible.

Tout cela déplut fort à Rabbi ‘Hananel qui n’avait que faire de toutes ces discussions, de ces défis et encore moins de ce stupide pari.

Mais le prélat, gouverneur de toute la province, ne lui en laissait pas le choix; et il ne pouvait, sans l’indisposer gravement, refuser sa proposition qui avait plutôt l’air d’un ordre.

Force lui fut donc d’accepter. L’archevêque tint à ce qu’un document officiel fût rédigé sur-le-champ pour la circonstance, et ce devant les magistrats de la cour.

On ne s’entoure jamais d’assez de précautions, et il était si sûr de confondre celui qui, contraint et forcé, devenait son adversaire.

Le coeur lourd, Rabbi ‘Hananel entra en hâte chez lui. Il alla directement dans son cabinet de travail, refit ses calculs, les vérifia à plusieurs reprises, et fut atterré de constater qu’en effet il s’était trompé.

L’archevêque avait raison.

Jeûnes et Prières

Rabbi ‘Hananel demanda aux chefs de la communauté de proclamer avec lui un jeûne général accompagné de prières ferventes.

Les Juifs dans leur ensemble répondirent d’un seul élan.

La situation était grave, voire désespérée; seul un miracle pouvait les sauver. Il jeûnèrent et prièrent de tout leur coeur, de toute leur âme.

La nuit vint où, selon les prévisions, la Nouvelle Lune devait paraître.

Savourant à l’avance son triomphe imminent, l’archevêque monta sur une terrasse élevée de son château afin d’observer la première apparition de l’astre dans le ciel.

Mais il ne lui suffisait pas de constater seul que ses calculs étaient exacts. Aussi avait-il pris la précaution de poster, en différents points de la ville, des observateurs experts en la matière.

Sa victoire ne serait totale que si des hommes de science lui apportaient le poids de leur témoignage irrécusable.

De son côté, Rabbi ‘Hananel monta lui aussi sur la terrasse de sa maison. Plein d’angoisse et incapable de retenir ses larmes, il supplia le Tout-Puissant d’accomplir un miracle.

La nuit était claire, et le ciel sans nuages. A travers l’air immobile et limpide les étoiles scintillaient. Les minutes s’écoulaient et, tandis que le moment de l’apparition de l’astre approchait, Rabbi ‘Hananel, le coeur débordant de ferveur, mettait sa foi entière en Dieu.

De leur côté, tous les Juifs de la communauté priaient et demandaient eux aussi au Tout Puissant un miracle qui pouvait, même au dernier moment, les sauver.

Le Miracle

Soudain des nuages, insolites en cette période de l’année et venus d’on ne sait où, parurent dans le ciel.

S’épaississant à vue d’oeil, il le couvrirent, et bientôt le dérobèrent complètement à la vue. Dieu avait répondu aux prières du Rabbin et de tous les Juifs d’Oria.

Toute cette nuit là, le ciel demeura caché totalement. Le lendemain, comme ils en avaient convenu, Rabbi ‘Hananel se rendit chez l’archevêque. Il y trouva rassemblés tous les notables et les personnalités officielles de la province.

Ils avaient été invités par le prélat pour assister au triomphe que ce dernier tenait pour assuré, et du même coup à la défaite du Rabbin, que l’archevêque voulait rendre la plus manifeste et la plus humiliante possible.

Toute l’assistance était impatiente d’entendre la déclaration de ce dernier.

Enfin, se tournant vers le Rabbin, il dit :

– Honorable Rabbi ‘Hananel! Tu sais aussi bien que moi que cette fois la vérité était de mon côté et ma victoire certaine.

Mais ton Dieu, votre Dieu, décidé à t’aider, s’est sans nuî doute mis de la partie. De mémoire d’homme, cela ne s’est vu qu’en cette période d’année, en cette partie du monde, le plus léger nuage vînt troubler la pureté et la transparence admirables de nos cieux.

Et voilà qu’au moment où la Nouvelle Lune devait à coup sûr apparaître, ton Dieu a jugé bon de couvrir le ciel de nuées épaisses, me privant de la preuve rendue nécessaire par les conditions mêmes de notre pari.

Selon les termes de l’accord intervenu entre nous et rédigé par nos honorables magistrats, je n’ai donc d’autre choix que de te payer.

Voici la somme promise; je suis sûr que tu feras le meilleur usage de ces trois cents pièces d’or.

Rabbi ‘Hananel poussa un profond soupir. De quel poids terrible son coeur se sentait soulagé! Il se hâta de porter la nouvelle à ses frères, dont la joie, on s’en doute, fut aussi grande que la sienne. Puis il remit les trois cents pièces d’or aux dirigeants de la communauté afin qu’elles fussent distribuées aux pauvres et aux besogneux.

Après tout, cet argent avait appartenu aux Juifs et ne faisait que leur revenir. N’avait-il pas été puisé dans les lourds impôts dont l’archevêque depuis si longtemps les accablait?

Les voies de l’Eternel sont étranges. Il avait apporté dans leurs vies une si vive clarté, et juste par le moyen des noires nuées qui avaient obscurci le ciel.

C’était, pour les Juifs d’Oria, comme un autre Pourim, puisqu’ils avaient été sauvés d’un autre Haman qui ressemblait au premier comme un frère. Sauvés de la même manière que le furent au temps de Mordekhaï et d’Esther les Juifs de Perse.

Le Tout-Puissant avait déjoué les plans de ce Haman comme Il avait déjoué ceux du premier.

Et en effet, pendant de longues années, les Juifs d’Oria se souvinrent avec reconnaissance de cette délivrance miraculeuse en donnant à ce jour le nom de « Pourim Oria ».

Pourim de Castille

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5743

C’était au temps du roi Alphonse XI qui régna sur la Castille il y a six siècles et demi, et dont le pouvoir s’étendit jusqu’à Tolède et Séville, Cordoue, Malaga et d’autres provinces espagnoles.

Un jour, un Juif de noble lignée, nommé Don Joseph ben Ephraïm Halévi Benveniste, arriva en Castille. Fort cultivé, doué d’une grande sagesse, très beau et de manières parfaites, il avait, de surcroît, un talent marqué pour la musique. Tant de mérites unis à tant de vertus ne pouvaient laisser indifférents ceux qui le connurent. Il forçait l’admiration de tous.

Le roi l’invita au palais et fut, lui aussi, conquis. Il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu’il ne voie tout l’intérêt qu’il aurait à en faire son Ministre des Finances et son conseiller intime.

Don Joseph devenait ainsi, après le souverain, l’homme le plus puissant d’Espagne. Il possédait un splendide carrosse et s’en servait pour ses déplacements, accompagné d’une suite imposante de chevaliers et de jeunes nobles qui constituaient sa garde personnelle.

Parmi ceux-ci, il y en avait un nommé Gonzalo Martinez, un ambitieux sans scrupules qui ne ménageait aucun effort pour gagner la faveur de son maître.

Il fit tant et si bien que Benveniste le nomma à une fonction importante à la Cour. L’habile courtisan ne tarda pas à devenir le favori du roi lui-même.

Don Joseph n’était pas le seul grand personnage juif à la Cour. Il y en avait un autre; c’était Samuel ibn Wakar, médecin du roi et astronome éminent. L’un et l’autre excitaient la jalousie de Gonzalo qui décida un jour de provoquer leur chute.

Avec des protecteurs si haut placés à la Cour, les Juifs d’Espagne se sentaient en sécurité; ils vivaient heureux. Ils mettaient leur foi exclusive en Don Joseph et en Samuel – parce que l’un était Ministre des Finances et l’autre médecin du roi- oubliant qu’un tel sentiment n’est dû qu’à Dieu seul.

Des jours sombres se préparaient pour le pays. De l’autre côté du détroit qui séparait l’Espagne de l’Afrique, à quelques kilomètres à peine de distance, les Maures menaçaient d’envahir le royaume. Une guerre inévitable éclata qui vida les caisses du Trésor.

Les difficultés commencèrent. Gonzalo suivait avec attention la situation qui s’aggravait de jour en jour. Il attendait son heure; elle vint.

Les armées espagnoles essuyaient défaite après défaite. Un jour, à la suite de nouveaux revers qui rendaient tout espoir vain, le courtisan dit au souverain: « Majesté, vous avez grand besoin d’argent. Je peux vous procurer les sommes nécessaires à la poursuite de la guerre contre les Maures ».

– Quelle est votre idée? demanda le roi d’un ton las. De lourds impôts accablent déjà mes sujets. Gonzalo ne se perdit pas dans d’inutiles discours. en quelques phrases précises il dévoila son plan, « S’il plaît à votre Majesté de me vendre dix Juifs, je les paierai huit cent livres d’argent! ».

– Et quels sont ces dix Juifs, demanda le roi.

– Le premier est Joseph Benveniste qui a ruiné le pays et vidé les caisses du Trésor. Le second, Samuel ibn Wakar dont les mauvais conseils vous ont conduit à cette impasse. Les huit autres sont les plus riches de leur communauté.

Dans un moment si critique, leur devoir leur commandait de mettre leur fortune à la disposition de leur souverain, mais ils ne l’ont pas fait.

Et soulignant sa proposition de mensonges habiles et circonstanciés, Gonzalo acheva de discréditer ceux qu’il jalousait et arracha au roi son consentement. Et sans tarder, il passa aux actes. Ils furent odieux.


Les Mauvais Jours

Accusé par ses soins de malversations et de haute trahison, Don Joseph fut jeté en prison. Déchu du rang qu’il occupait, tous ses biens furent confisqués.

Il traîna quelque temps dans un cachot perdu de Tolède; sa santé n’y résista pas et, l’accablement moral aidant, il ne tarda pas à mourir. Quand le roi l’apprit, il donna l’ordre qu’on transportât le corps de son ancien favori à Cordoue où on l’inhuma avec de grands honneurs.

Il exempta de tous les impôts dus à la couronne la veuve et ses enfants; mais il ne fit pas obstacle au plan de Gonzalo.

Le second geste de ce dernier fut de faire arrêter Samuel ibn Wakar et ses deux frères. Suivit aussitôt la confiscation de leurs biens.

Samuel, jeté en prison, fut torturé. Il eût pu avoir la vie sauve s’il avait consenti à abjurer sa foi. Il préféra la mort. Son corps fut gardé un an avant d’avoir droit à la sépulture.

Ayant ainsi supprimé les deux grands hommes d’Etat, Gonzalo devint Premier Ministre, le personnage le plus puissant du royaume après le roi.

Accusations et menaces commencèrent à s’abattre sur les Juifs les plus en vue du pays.

Grâce à quoi Gonzalo leur extorqua de très grosses sommes d’argent.

En Castille, comme dans toutes les provinces sur lesquelles régnait Alfonso, la vie de chaque Juif devint précaire; ils étaient tous à la merci d’un caprice de Gonzalo dont les décisions arbitraires unies à une grande cruauté les glaçaient d’horreur.

Alors, dans le ciel jusque Ià plongé dans les ténèbres, l’étoile de Rabbi Moché Abravalia, grand poète doublé d’un écrivain remarquable, se mit à briller.

Le roi le prit en amitié. Don Moché en profita pour intercéder en faveur de ses frères que Gonzalo continuait à persécuter avec acharnement.

Mais les Maures, dont l’invasion menaçait toujours le royaume, préoccupaient trop le souverain pour qu’il prêtât une oreille attentive aux propos de Rabbi Moché.

Entre-temps, un conseil de guerre fut réuni. Gonzalo, premier ministre et conseiller du roi, requit l’expulsion des Juifs et la confiscation de tous leurs biens au profit de la Couronne.

Suivant l’exemple de Haman, son triste prédécesseur, il accabla ceux qu’il haïssait des accusations les plus mensongères et demanda qu’on n’eût aucune pitié des hommes, des femmes ni des enfants.

Avec l’argent ainsi recueilli, le souverain pourrait continuer sa guerre et sauver le royaume.

Le roi ne répondit pas, mais demanda leur avis aux autres conseillers. La plupart soutinrent la requête de Gonzalo; mais pas tous.

Une voix contraire se fit entendre. Le doyen du Conseil parla en faveur des Juifs. « Ils ont toujours été des sujets loyaux, dit-il. Qui, dans le pays, paie plus d’impôts qu’eux? Les chasser, c’est tout simplement tuer la poule aux œufs d’or! ».

Aucune décision fut prise. Le mieux était d’attendre le résultat de la bataille prochaine contre les Maures.

Il serait toujours temps de s’occuper des Juifs.

Rabbi Moché eut connaissance du grave danger qui menaçait ses frères.

Il avertit toutes les communautés israélites et les engagea à se rassembler dans les Synagogues afin d ‘adresser à Dieu leurs prières et de clamer leur repentance. La nouvelle provoqua la consternation générale. On pleura, on se lamenta.

Chaque Juif du royaume jeûna et pria de tout son cœur. Et Dieu écouta les prières qui montaient si vives, si sincères vers Lui.

Le vent tourne

Pendant ce temps, Gonzalo se lançait avec les troupes royales au devant des Maures. Après une bataille féroce qui dura un jour entier, ceux-ci essuyèrent une sanglante défaite. Ils fuirent en désordre, laissant sur le terrain dix mille morts, dont leur général en chef.

Fier et triomphant, Gonzalo regagnait la capitale à la tête des armées victorieuses. « Le roi m’écoutera maintenant, songeait-il avec orgueil, bientôt il n’y aura plus un Juif dans le pays! ».

Il eût dominé le monde, que sa joie n’aurait pas été plus débordante. Il jubilait. Mais il ne savait pas qu’il n’avait gravi tous les échelons de la puissance et de la gloire que pour tomber de plus haut, et que sa chute n’en serait que plus spectaculaire.

La nouvelle de la victoire parvint au roi. Pour un temps, il allait être tranquille, Gonzalo l’avait débarrassé de la menace que faisaient peser ses ennemis sur son royaume.

Mais ne fallait-il pas maintenant se méfier du trop puissant Gonzalo? Sur le conseil de Rabbi Moché, il dépêcha un messager. Ordre était donné à Gonzalo de se présenter le plus tôt possible devant son souverain; l’armée, plus lente, pouvait suivre sous le commandement d’un autre général.

Mais le premier ministre, soupçonnant quelque revirement défavorable, refusa d’obéir. A la tête d’un régiment d’élite, il occupa une forteresse et s’y enferma, bravant son roi et le défiant d’aller l’en déloger. Ce dernier donna l’ordre de raser la forteresse et d’écraser la rébellion. Le refuge fut incendié et Gonzalo finit par se rendre.

Le cruel assassin, qui n’avait eu de pitié pour personne, maintenant demandait grâce.

Sourd à ses prières, le roi ordonna qu’il soit décapité et qu’on livrât publiquement son cadavre aux flammes.

Ce fut un jour de grande réjouissance pour les nombreux citoyens soucieux de vivre en paix, et surtout pour les Juifs.

Gonzalo, dont les efforts visaient à leur anéantissement, venait de connaître une fin tragique. Ce jour-là – c’était au mois d’Adar – les Juifs de Castille le désignèrent comme un jour de réjouissance et d’actions de grâces, qu’ils s’engagèrent à observer chaque année aussi longtemps qu’ils demeureraient dans ce pays.

Ils l’appelèrent « Pourim de Castille ». Les Juifs d’Espagne le célébrèrent en plus du Pourim que fêtaient tous les Juifs du monde en souvenir de la chute de leur grand ennemi Haman, quand Dieu substitua la joie à la désolation et la lumière aux ténèbres.

LE MIRACLE DE LA BOMBE

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5748

Parmi les Pourim spéciaux qui ont été célébrés par des communautés juives différentes en souvenir d’une délivrance miraculeuse, il y en a un que célèbre la communauté israélite de Fossano.

Cette petite ville d’Italie septentrionale est située au pied des Alpes, non loin d’un col reliant ce pays à la France.

L’histoire que nous allons vous conter eut lieu au printemps de l’an 5556 (1796). Epoque troublée par la guerre. La France vivait sa grande révolution, et l’Italie était le champ de bataille où s’affrontaient les armées française et autrichienne.

Un jeune général de 27 ans, Napoléon Bonaparte, avait été nommé commandant en chef de l’armée française d’Italie

On espérait qu’il donnerait un regain de vigueur à cette campagne; et l’on ne se trompait pas, car sous l’impulsion de ce nouveau chef, les Français ne tardèrent pas à remporter victoire sur victoire.

Juste avant Pessa’h, ils mirent le siège devant Fossano qu’ils commencèrent à bombarder. Il en résulta des dommages considérables et un grand nombre de blessés. Mais, bien que la situation fût plutôt désespérée, la ville ne se rendit pas.

Vint Pessa’h. malgré le siège les Juifs étaient résolus célébrer leur Fête de libération dans la joie. Pessa’h était toujours une période d’anxiété pour les Juifs; même en temps normal la haine de leurs voisins chrétiens montait, l’occasion était propice à toutes sortes d’accusations aussi violentes que fantaisistes dont la plus grave celle du meurtre rituel, rendait les Juifs responsables d’utiliser du sang chrétien pour leurs Matsot

Tous les prétextes, même les plus ridicules, étaient bons pour déclencher les attaques d’une populace déchaînée. Cela n’empêcha pas les Juifs de célébrer, comme il se devait, cette fois aussi, les deux nuits de Sédère et les deux premiers jours de la fête.

La colère de leurs compatriotes non Juifs ne connut pas de bornes.

N’était ce pas là la preuve la plus irréfutable que les Israélites se réjouissaient des succès de l’ennemi?

Le bruit courut aussitôt qu’ils sympathisaient avec lui; peut-être même l’aidaient-ils en secret,

Conscients du péril, les chefs de la communauté Juive firent appel à la protection des Doyens de la ville

Mais ceux-ci étaient trop absorbés par les soucis qu’occasionnait le siège; de plus, ils ne pouvaient soustraire pour protéger le ghetto aucun des soldats chargés de la défense de Fossano.

Réfugiés dans la Synagogue


Vint la seconde nuit de ‘Hol Hamoède.

L’ennemi reprit ses bombardements, mais il semblait le faire, cette fois, avec une intensité accrue Malgré cela, aucune bombe ne tomba sur le ghetto juif.

Il faut préciser que c’était une rue longue et étroite, proche des murs extérieurs; les projectiles meurtriers volaient par-dessus et allaient tomber plus loin sur la ville le prétexte était ainsi tout trouvé le ghetto épargné, ceci ne pouvait s’expliquer que par la trahison des Juifs.

Il est vrai que la victoire sur les Français, aucun homme sensé ne l’aurait espérée. Sur les Juifs sans défense, elle était autrement plus aisée…

Brandissant toutes sortes d’armes, la populace se rua sur le quartier juif.

Elle n’y rencontra aucune opposition; les Israélites avaient abandonné leurs foyers et s’étaient réfugiés dans la Synagogue où, bien que plus faibles en nombre, ils étaient résolus à se défendre.

Ils savaient qu’ils n’avaient aucune chance de I emporter sur leurs assaillants, ils se mirent à prier afin qu’un miracle survînt, qui les sauverait du massacre

Entre temps, la populace avançait dans le ghetto, brisant les portes des maisons et des boutiques, pillant et détruisant ce qu’elle ne pouvait emporter.

Mais pour que sa satisfaction fût complète, il lui fallait couronner toutes ces violences par l’effusion de sang juif les assaillants progressaient le long de la rue, au bout de laquelle se trouvait la Synagogue.

La Bombe Salvatrice.


La Synagogue était située au premier étage. Un escalier étroit menait à un petit vestibule qui la précédait.

Là, au fond, la petite communauté juive s’était entassée dans l’attente de l’assaut inévitable les assaillants déchaînés se pressaient déjà sur les marches de l’escalier; certains d’entre eu avaient même atteint le vestibule.

Soudain, on entendit le bruit assourdissant d’une violente déflagration Une bombe lancée par les assiégeants français avait traversé le mur de la Synagogue et avait explosé dans le vestibule, juste devant les assaillants.

Frappés de terreur, ils tournèrent les talons dans une bousculade indescriptible.

Beaucoup d’entre eux, ne pensant qu’à sauver leur peau, lâchèrent le butin qui les embarrassait et ralentissait leur fuite.

Pour les Juifs de Fossano, ce fut un merveilleux miracle qui les sauvait d’une mort certaine.

Peu après, la ville tombait aux mains des Français, ce qui éloignait tout danger pour les Juifs Les chefs de la communauté juive décidèrent que le second jour de Hol Hamoède Pessa’h serait observé chaque année par les Juifs de Fossano en l’honneur du Tout Puissant pour célébrer l’extraordinaire miracle de la bombe

De plus, il fut décidé que le trou béant fait par celle-ci dans le mur ne serait pas bouché, mais qu’on le transformerait en fenêtre, autour de laquelle une inscription hébraïque en lettres d’or attesterait ce qu’on appela désormais « le Miracle de la Bombe ».

Pourim Spiel à Chipoli

Traduit de Sippourei ‘Hassidim, Rav Chlomoh Yossef Zevin


Le Rabbi Tsadik de Chipoli, qu’on appelait le Saba de Chipoli (le « Grand-père » de Chipoli, ou Chpoïler Zeidé) organisait souvent un Pourim Spiel, jeu de Pourim », au cours du quel était nommé un « Roi de Pourim » ou un « Juge de Pourim », voire un « Rav de Pourim », qui avait ce jour tous les honneurs dus à son titre et prenait toutes décisions auxquelles sa fonction lui donnait le droit … pour la journée.

Comme dans beaucoup de communautés, d’ailleurs.

Mais chez le Saba de Chipoli, ce n’était pas toujours une blague.

Les décisions prises ce jour, chez le Rabbi, venaient au secours d’un des membres de la communauté, parfois de la communauté tout entière: annulation d’un jugement, d’un décret, guérison…

Cette année là, Mendel avait des ennuis.

D’origine roumaine, il avait émigré en Russie de longue date, et résidait à Kichinev. C’est là que le long bras de la justice l’avait rattrapé, et il avait été accusé par un de ses anciens compagnons de Roumanie d’avoir trouvé et gardé pour lui un coffre d’or appartenant au royaume roumain, puis de s’être sauvé en Russie pour jouir paisiblement de son forfait.

Rien n’était vrai, sinon que la haine de son ancien compagnon.

Un mandat d’arrêt avait été émis par le gouvernement roumain, pour faire juger Mendel en Roumanie.

Mais la justice russe ne l’entendait pas de cette oreille, pour laquelle cet émigré devenu citoyen russe ne pouvait être jugé qu’en Russie, en présence d’une délégation roumaine.

Averti de la procédure, Mendel s’en fut présenter ses soucis au Saba de Chipoli.

– Ne te fais pas de soucis. Efforce-toi simplement que le procès se tienne le jour de Pourim. N’envoie pas d’avocat, je m’occuperai de t’envoyer moi-même quelqu’un qui plaidera pour toi.

– Et que devrai-je donner à cet avocat?

Le Rabbi expliqua à Mendel qu’il avait actuellement une jeune orpheline à marier, et qu’il avait besoin pour cela de trois cent roubles. En échange de quoi il s’occuperait lui-même de dédommager l’avocat.

Le Rabbi lui recommanda aussi de préparer un pouvoir pour son avocat. Il le reconnaîtrait à son habit, un chapeau blanc et des gants rouges. Mendel versa immédiatement trois cent roubles au Rabbi, qui les consacra immédiatement au mariage de la jeune fille.

Un mois avant Pourim, Mendel reçut une convocation à se présenter au procès avec ses témoins, qui se tiendrait le jour de Pourim.

Mendel le fit savoir au Rabbi par un délégué, chargé également d’apporter au Rabbi une forte somme d’argent à distribuer aux pauvres à l’occasion de Pourim.

Le jour de Pourim, le Rabbi convoqua un « procès de Pourim », où tous devraient se présenter déguisés ou grimés pour l’occasion.

Le Rav de la ville fut nommé Juge, deux érudits étaient les assesseurs. Un autre fut désigne comme le procureur roumain, le visage noirci au charbon, et tous devaient éclater de rire à la moindre de ses paroles.

D’autres figuraient Mendel, ses témoins, le délateur.

Le Rabbi lui-même prit le rôle de l’avocat. Il couvrit son Shtreimel d’un mouchoir blanc, revêtit des gants rouges, et le procès commença à huis clos.

Le Juge Suprême lut l’acte d’accusation, puis le représentant roumain présenta les faits, au milieu d’un chahut d’écolier digne de Pourim. Le délateur vint ensuite confirmer ses propos, dans le même brouhaha.

Vinrent ensuite les deux témoins de Mendel, qui attestèrent que cet homme était venu demander un prêt à Mendel, qui lui avait refusé, et qu’il l’avait alors menacer par tous les moyens.

La parole fut ensuite donnée à la défense, le Saba de Chipoli. Dans un discours habile, le Rabbi démonta l’accusation, le personnage même du dénonciateur, les fautes de procédure.

Il rappela qu’aucun des grands journaux roumains ne faisait état de la perte d’un trésor d’état ni même d’une malle précieuse, puis prouva que le droit roumain n’obligeai pas le détenteur d’un bien trouvé à le déclarer, et lui en conférait la pleine propriété.

Lorsque le Rebbe eut fini son discours, le Juge se leva et déclara Mendel innocent de toute charge.

Le procureur roumain fut expulsé manu militari au milieu des quolibets, et partit en courant se débarbouiller pour retrouver la troupe et chanter avec tous les ‘Hassidim réunis autour d’une table de fête.

Tard ans la soirée, un télégramme arriva de Kichinev qui annonçait au Rabbi que Mendel avait été acquitté, et prenait la route pour Chipoli.

Quelques jours plus tard, Mendel arriva. Il raconta aux ‘Hassidim la journée du procès, et répéta mot à mot le discours brillant de l’avocat aux gants rouges envoyé par le Rabbi.

L’assistance était stupéfaite: c’était exactement les mots du Rabbi lors du simulacre de procès! Lorsque Mendel fut reçu par le Saba de Chipoli, celui ci lui demanda:

Alors comment était mon avocat?

Un excellent avocat, et tous ont apprécié sa plaidoirie. Surtout que j’en suis sorti innocenté.

Saches que cet avocat est un ange envoyé du ciel. Il a été créé par la bonté que tu as faite à cette orpheline, et il plaidera à nouveau pour toi lorsque tu arriveras au tribunal là haut. Ainsi est le mérite de la charité dans ce monde et dans le monde de vérité.

UN HAMAN DE MOINS

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5744

Rabbi Leïb, fils de Sarah, vécut en Pologne il y a environ deux siècles.

Il avait l’habitude d’errer de ville en ville et d’un village à l’autre où souvent pour les habitants il n’était qu’un inconnu.

Il aimait à jouer avec les enfants et à leur apprendre des choses. Partout où les Juifs avaient des ennuis, on était sûr de le trouver, prêt à leur venir en aide. On raconte beaucoup d’histoires merveilleuses sur ce saint homme à qui l’on prêtait le pouvoir de réaliser des miracles.

Un jour, lors d’une visite de Rabbi Leïb à la foire de Berditchev, un Juif vint d’une ville voisine pour lui demander son aide. la communauté de Kobrin d’où il arrivait, traversait une période de grande détresse morale.

Le maître de la région, un Comte polonais, qui s’était montré très bon à l’égard des Juifs, venait de mourir. Ces derniers devaient à sa générosité de n’avoir jamais payé ni loyers pour leurs maisons, ni impôts sur les terrains où s’élevaient leurs constructions.

Le fils qui succéda au Comte défunt, était au contraire un homme très dur qui haïssait les Juifs.

Aussitôt maître du comté, il exigea des Juifs de Kobrin non seulement le paiement des loyers et les impôts pour les maisons et la Synagogue construits sur ses terres, mais aussi les arriérés pour les années écoulées.

Et pour donner le poids à ses réclamations, il menaça, en cas de non exécution, de chasser tous les Juifs de la ville, de détruire leur Synagogue, et même, si besoin en était, de déterrer leurs morts du cimetière.

Ce fut la triste histoire que conta à Rabbi Leïb le délégué de Kobrin, un noble Juif d’une grande piété, dont le nom était Benjamin, et que le saint Rabbi connaissait bien.

– Je te verrai demain à la Synagogue de Kobrin, dit celui-ci au messager qui prit congé et s’en retourna chez lui.

La Visite au Comte

Cette nuit là, Rabbi Leïb apparut au jeune Comte à l’intérieur de son château. Quand ce dernier fut revenu de la surprise causée par cette soudaine apparition, il voulait savoir combien d’argent Rabbi Leïb lui apportait; et il l’avertit qu’il n’était pas d’humeur à marchander.

– Je suis venu vous prier de faire grâce à mes frères juifs des impôts que vous leur réclamez, car ils sont très pauvres. Usez à leur égard de la même bonté que votre noble père, et vous ne le regretterez pas. Il prieront toujours pour votre santé et le succès de vos entreprises, plaida Rabbi Leïb.

– Je n’ai que faire de vos prières, répondit le Comte que la colère gagnait; c’est votre argent que je veux. Et il réitéra ses horribles menaces.

Quel avantage aurez-vous en ruinant la ville ? Encore si ce n’était que la ville, car, à travers elle, c’est sur toute la campagne alentour que retentira ce malheur.

Comment les paysans pourront-ils vous payer leurs impôts ?

Le Comte réfléchit un moment, puis il dit: « Peut-être as-tu raison. Je vais te proposer un marché, mais promets-moi qu’en dehors de nous deux, nul n’en aura connaissance. Si tu trahis ce secret, je ferai couper la tête à tous les Juifs soumis à mon autorité.

Rabbi Leïb voulut connaître les conditions du « marché ». Il promit de n’en souffler mot.

– Bien! Nous autres, Polonais, commença le Comte d’une voix radoucie, nous nous rattrapons sur vous, Juifs sans défense, des souffrances que nous ont infligées et nous infligent encore les Russes.

Tu ne seras donc pas étonné d’apprendre que nous préparons dans le plus grand secret une rébellion.

Aidez nous; et une fois l’oppresseur chassé du pays, nous vous traiterons comme des frères. Tu as de l’influence sur tes coreligionnaires; persuade les de se joindre à nous, et tous leurs ennuis disparaîtront.

– Cela est impossible, répondit Rabbi Leïb sans hésiter. Nous, Juifs, avons toujours été de pacifiques citoyens; nous ne participerons pas à une révolte contre le pouvoir central.

Nous demandons toujours la paix dans nos prières, et nous abhorrons l’effusion du sang.

– Hors d’ici! hurla le Comte perdant toute contenance. Mais souviens-toi: je chasserai les Juifs comme des chiens enragés non seulement de Kobrin, mais aussi de toutes les villes et villages placés sous mon autorité !

– Cela n’arrivera jamais, dit Rabbi Leïb, car notre Père Céleste aura pitié de nous.

Le lendemain, un vendredi, Rabbi Leïb rencontra Benjamin à la Synagogue. Après les prières du matin, il lui dit d’emporter du vin et des ‘Halloth, et de se diriger vers les bois.

« Avant le coucher du soleil, ajouta-t-il, tu atteindras une cabane où vit un Juif nommé Jacob. Dis lui que je t’envoie, et qu’il faut qu’il sauve les Juifs de Kobrin ».

Benjamin partit à pied, conformément aux instructions de Rabbi Leïb. Mais très vite il s’égara dans les bois.

Il erra sans trouver son chemin, angoissé par la crainte de ne pas rencontrer le fameux Jacob.

Le Fabricant de Balais


Le soleil était déjà bas quand, soudain, il aperçut une petite cabane au plus profond de la forêt. Il s’y dirigea.

La vue d’une collection de balais tout neufs sur le seuil lui fit comprendre qu’un fabricant de balais y logeait. Peu après, il vit une Juive frêle sortir de la cabane.

– Rabbi Jacob demeure-t-il ici ? s’enquit Benjamin.

– Je ne sais qui vous cherchez. Ici, c’est la maison de Jacob, le fabricant de balais. Mais il n’est pas un Rabbin. Au fait, le voilà qui arrive.

Un homme parut, vêtu comme un paysan; il tenait un fagot de brindilles de bouleau fraîchement coupées. Le posant à terre, il serra la main du visiteur en lui disant: « Chalom Aleikhem ».

Benjamin se demandait s’il ne commettait pas une erreur. Quand il fut seul avec l’inconnu, il lui révéla le but de sa visite.

Ce dernier, en entendant prononcer le nom de Rabbi Leïb, pâlit et se leva. Ecoutant sans mot dire la triste histoire qu’on lui racontait, il poussait de temps en temps un profond soupir.

Son anxiété était évidente.

– Le saint Chabbath n’est pas loin, dit-il enfin. Nous devons oublier la tristesse et accueillir le saint jour dans l’allégresse. Le Tout Puissant nous aidera. J’aurais été prévenu de votre arrivée, je m’y serais préparé comme il se doit. Si cela ne vous fait rien de partager notre repas…

Benjamin répondit qu’il avait apporté son vin et ses ‘Halloth.

Le Chabbath s’écoula comme on pouvait s’y attendre en pareille circonstance.

Benjamin avait beau observer son hôte, il ne décelait rien en lui qui pût retenir particulièrement son attention. Le comportement du fabricant de balais était celui d’un Juif pieux, certes, mais d’un Juif ordinaire qui pouvait tout juste lire les prières dans le Siddour.

Après le repas de midi, il disparut dans les bois. Benjamin, de son côté, sortit de la cabane et s’assit sous un arbre pour étudier.

Le soir tombait, il s’assoupit.

Tout à coup, il perçut un chant d’une grande douceur: « Al Tira Avdi Yaacov – n’aie pas de crainte, Mon serviteur Jacob », et il lui sembla que c’étaient les anges eux mêmes qui chantaient ces paroles.

Quand il ouvrit les yeux, le ciel était constellé d’étoiles. Il se hâta je rentrer dans la cabane. Le maître de céans, déjà là, avait achevé la Havdalah et psalmodiait ces mêmes paroles: « N’aie pas de crainte, Mon serviteur Jacob », du livre de prières.

Quand Benjamin eut fait à son tour les prières qui terminent le Chabbath, puis récité la Havdalah, le fabricant de balais lui parla :

« – Venez avec moi, fit-il simplement, je vous indiquerai un raccourci pour regagner rapidement la ville. Je vous conduirai en même temps jusqu’à la route où vous trouverez une auberge proche.

Passez-y la nuit, et demain retournez tôt à Kobrin, à temps pour les prières du matin. Dieu a agréé nos prières, le danger est passé. »

Avant de se séparer de son visiteur, Jacob lui recommanda de ne révéler à personne leur rencontre tant que Rabbi Leïb était en vie.

Le lendemain matin, sur le chemin qui le conduisait à la Synagogue, Benjamin fut surpris de trouver une animation peu habituelle. L’émotion était générale.

« – Qu’arrive-t-il, et quelle est la raison de tout ce mouvement ?

– Où étiez-vous donc pour poser une question pareille ? Ne savez-vous pas qu’hier une escouade de soldats russes a bloqué les sorties du château du Comte, qu’ils ont arrêté ce dernier et l’ont emmené dans les chaînes ? Un miracle a eu lieu, et nous sommes sauvés, sauvés! Dieu soit loué ! »

Les détails suivirent. Une lettre secrète adressée par le Comte à un autre chef de la rébellion était tombée entre les mains des Russes.

Son auteur fut aussitôt arrêté pour trahison; il devait être exécuté par la suite.

Peu de temps après, Benjamin fut convoqué au palais du Gouverneur.

Là il fut informé que la lettre du Comte à son complice faisait également état des efforts du premier en vue d’entraîner les Juifs de Kobrin dans l’aventure et du refus opposé par eux, sans souci des conséquences.

Ils préféraient la ruine et l’exil à l’odieuse participation qu’on leur demandait.

Le gouvernement était donc reconnaissant aux Juifs de Kobrin pour leur loyauté, et avait décidé de leur faire don des terrains sur lesquels leurs maisons, leur Synagogue et leur cimetière se trouvaient.

Benjamin se hâta de rapporter la bonne nouvelle à ses frères. Elle produisit l’effet que vous imaginez.

LE GARDIEN D’ISRAËL NE DORT PAS

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5745


L’histoire que nous allons vous raconter s’est passée, il y a environ cent cinquante ans, dans un pays lointain, la Russie, qui était à cette époque sous la domination d’un tyran cruel, Nicolas 1er, Tsar de Russie (1825-1855}.

Comme Pharaon qui avait oublié tout ce que Joseph avait fait pour sauver l’Egypte d’une terrible famine, Nicolas 1er avait oublié la grande loyauté dont les Juifs avaient fait preuve envers la Russie lors de l’invasion de Napoléon en 1812. Il ne tenait pas compte des services éminents du Rabbi Schnéour Zalman de Liadi qui avait tant contribué à la victoire russe.

Pour ceux qui connaissent l’histoire juive, le nom du Tsar Nicolas évoque des persécutions barbares et des décrets cruels. Deux ans après avoir succédé à son père, le Tsar Alexandre 1er, Nicolas 1er, Empereur de Russie, décréta le service militaire obligatoire pour les Juifs.

A cette époque, l’armée russe était une armée de mercenaires. Elle comprenait la lie de la société qui avait été incorporée par force dans l’armée, tandis que les classes supérieures étaient exemptes de service militaire.

En instituant le service militaire obligatoire, le Tsar ne voulait pas seulement déshonorer les Juifs, mais il espérait en même temps les « russifier ».

Le service militaire ne durait pas un ou deux ans, mais au moins vingt-cinq ans. De plus, les Juifs devaient être appelés très jeunes sous les drapeaux.

C’est ainsi que des enfants de huit ou dix ans, en se rendant au ‘Hédère, furent kidnappés et d’autres arrachés des bras de leur mère.

Ces jeunes enfants furent ensuite envoyés dans des camps militaires ou placés chez des paysans, loin de tout milieu juif.

Il n’est donc pas surprenant que les parents les aient considérés comme perdus et leurs peines et leurs souffrances n’étaient surpassées que par celles de leurs jeunes enfants. Cette situation était tragique, mais les jeunes garçons montraient du courage.

Ils restaient fidèles à leur foi et beaucoup d’entre eux retournaient dans leur ville natale.

Après avoir passé tant d’années, loin de leur maison, sous l’influence de prêtres qui essayaient de les obliger à abandonner leur religion, ces jeunes recrues sortaient de cette épreuve fermement attachés à la foi de leurs ancêtres et bien que manquant de connaissances et d’éducation, les autres Juifs les regardaient comme de vrais héros.

Se rendant compte que ce décret n’avait pas donné le résultat espéré, le cruel Nicolas 1er en fit publier de nombreux autres dans le but de priver les Juifs de leur vie religieuse.

Il s’attaqua aux académies talmudiques (les Yéchivot} et aux écoles juives où les enfants juifs apprenaient qu’il valait mieux mourir plutôt qu’abandonner la religion juive.

La situation des Juifs en Russie devint si périlleuse que le célèbre homme d’état juif, Sir Moses Montefiore, se rendit à Saint Pétersbourg afin d’user de son influence sur le Tsar pour que celui ci changeât son attitude vis-à-vis les Juifs.

L’Empereur de Russie s’apercevant que les persécutions contre les Juifs attiraient l’attention du monde extérieur, chercha à justifier ses cruels décrets, en expliquant qu’il voulait « éduquer » les Juifs et les rapprocher de leurs voisins russes. Mais dans son cœur, il n’avait qu’une seule intention: « russifier » tous les Juifs de Russie.

Les Juifs s’y opposèrent de toutes leurs forces. A la tête des Juifs russes qui résistaient sans cesse à toutes les demandes formulées par ce cruel Tsar et son Ministre de l’Education, Ouvaroff, se trouvaient le célèbre Rabbi Ména’hem Mendel de Loubavitch et son collègue Rabbi Its’hak de Volozhine.

Ils s’opposaient à ce que les enfants juifs fréquentassent les écoles préconisées par le Tsar et ils continuaient à diffuser l’enseignement de la Torah et à fortifier la foi de leurs frères.

Jusqu’ici nous avons relaté les faits historiques. Nous voudrions maintenant vous faire connaître l’histoire, qui, à l’époque, circulait en Russie, concernant les intentions les plus sauvages du Tsar, dirigées contre le sort des Juifs.

Un jour, Nicolas 1er, convoqua tous ses ministres en session extraordinaire. Il leur exposa son projet visant la fermeture de toutes les Yéchivot, de toutes les écoles, Talmud- Torah et de toutes les Synagogues, ainsi que l’interdiction pour les Juifs d’observer leur religion et de pratiquer leur culte.

Il demanda à ses ministres de préparer les décrets nécessaires afin de mettre à exécution ce projet. Le Tsar leur défendit de quitter le palais avant que tous les projets de lois ne fussent prêts.


Il était deux heures de l’après-midi lorsque les ministres se réunirent au palais royal. Ils avaient douze heures pour établir les plans.

Le Tsar leur dit qu’à deux heures du matin, il viendrait pour ramasser les documents. Une table garnie de nourriture et de boissons se trouvait leur disposition dans la pièce voisine.

Après avoir donné cet ordre, le Tsar quitta brusquement la salle, laissant ses ministres muets de surprise et de peur. Ils savaient que plus que jamais leurs vies étaient dans la main du tyran qui, le cas échéant, n’hésiterait pas à les envoyer en Sibérie, s’ils ne réussissaient pas.

Ils se mirent donc fiévreusement au travail. Aucun d’entre eux ne pensa à manger ou à boire avant que tous les documents ne fussent finis.

Vers minuit, ils s’essuyèrent le front: les documents étaient tous préparés et ils étaient sûrs que leur maître serait pleinement satisfait puisque même le cruel empereur romain Hadrien, n’aurait pu inventer un plan plus cruel.

Subitement, ils entendirent des pas dans le couloir et les gardes qui présentaient les armes.

Un instant après, la porte s’ouvrit et le Tsar entra dans la chambre où étaient réunis ses ministres.

Tout le monde se leva et attendit que le Tsar parlât le premier. Mais celui-ci ne dit rien.

Par contre, il se dirigea vers la table et ramassa les documents. Pendant un instant il les scruta d’un air désapprobateur. Ensuite, il fit le tour de la table et recueillit tous les brouillons et copies de ses ministres. Puis, à la grande surprise de ceux-ci et toujours sans mot dire, il s’approcha de la cheminée et jeta tous les papiers dans le feu. Après cela, il quitta la pièce aussi vite qu’il y était entré.

Deux heures plus tard.

De nouveau les gardes firent claquer leurs talons et présentèrent les armes. Mais longtemps après que le bruit des pas dans le couloir eut disparu, les ministres restaient figés accablés de peur et d’humiliation. Finalement, Ouvaroff rompit le silence.

« – Messieurs, dit-il, notre travail n’a pas plu au Tsar. Je suis sûr de l’avoir entendu murmurer: « Tout cela ne vaut rien ». Nous n’avons plus qu’à recommencer et que le Ciel nous aide. »

Tous étaient furieux d’avoir été traités comme de petits garçons par l’Empereur, mais personne n’osait le dire à haute voix.

Après quelques minutes de discussion, les ministres décidèrent de ne pas recommencer le travail avant d’avoir reçu de nouvelles instructions du Tsar. Ils espéraient que l’empereur reviendrait bientôt et leur donnerait de nouvelles consignes. Ils décidèrent de se rendre entre temps dans la pièce voisine pour prendre des rafraîchissements. Le bon vin et la bonne chère égayèrent leurs esprits.

Pendant quelques heures ils se sentirent heureux. Lorsque l’horloge annonça deux heures, ils entendirent les pas lourds de l’empereur et les cliquetis des armes de la garde. L’instant d’après, le Tsar entra dans le salon, accompagné de son ordonnance.

– Je vois que vous avez passé un moment agréable, leur lança Nicolas. Je suppose que les plans sont prêts.

Les ministres étaient confus. Le chef du Conseil s’arma alors de courage et répondit :

– Vous ne supposez certainement pas, Majesté, que nous ayons pu élaborer les plans en si peu de temps ?

– Peu de temps? Douze heures ne sont-elles pas suffisantes?

– Mais, Majesté, vous avez brûlé notre premier travail et nous n’avons eu que deux heures depuis. Par ailleurs, nous avons cru utile d’attendre vos instructions avant de recommencer.

– Vous êtes sûrement tous en état d’ivresse, s’exclama l’empereur en colère. Je vous enverrai tous en Sibérie.

Les ministres jurèrent que l’empereur les avait visités avant minuit et qu’il avait brûlé tous les documents.

C’est alors que celui-ci commença à se douter que quelqu’un s’était fait passer pour lui.

Il appela les gardes et leur demanda s’ils avaient vu quelqu’un entrer avant minuit. Ils répondirent que personne, sauf l’empereur, n’était entré ni sorti.

– Etes-vous sûrs d’avoir reconnu l’empereur ?

– Tout à fait sûrs, Majesté, répondit le capitaine.

Le Tsar congédia alors ses ministres et se retira pour réfléchir à ce qui était arrivé. Il appela son aide et lui posa la question suivante :

– Vous avez toujours été avec moi, n’est-ce pas ?

– Oui, Majesté, vous m’avez donné l’ordre de rester avec vous jusqu’à deux heures. Mais vers minuit moins le quart, vous vous êtes endormi dans votre fauteuil et j’ai décidé de ne pas vous déranger.

J’ai quitté la pièce et suis revenu environ un quart d’heure plus tard. Peu de temps après, vous vous êtes réveillé en disant: « J’espère que les ministres sont en train de faire du bon travail ».

Finalement, à deux heures, je vous ai accompagné à la salle des ministres. C’est tout ce que je sais au sujet de ce « mystère ».

Pendant quelques minutes le Tsar resta absorbé dans ses réflexions. Puis il dit: « Il est écrit dans les Psaumes « Le Gardien d’Israël ne somnole et ne dort pas ». Pendant que moi, je dormais, Dieu a veillé sur Israël. C’est certainement dans mon sommeil que je me suis promené et que j’ai jeté les documents au feu. Je ferais mieux de les laisser là où ils sont ».

LE GARDIEN D’ISRAËL NE DORT PAS

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5745

L’histoire que nous allons vous raconter s’est passée, il y a environ cent cinquante ans, dans un pays lointain, la Russie, qui était à cette époque sous la domination d’un tyran cruel, Nicolas 1er, Tsar de Russie (1825-1855}.

Comme Pharaon qui avait oublié tout ce que Joseph avait fait pour sauver l’Egypte d’une terrible famine, Nicolas 1er avait oublié la grande loyauté dont les Juifs avaient fait preuve envers la Russie lors de l’invasion de Napoléon en 1812. Il ne tenait pas compte des services éminents du Rabbi Schnéour Zalman de Liadi qui avait tant contribué à la victoire russe.

Pour ceux qui connaissent l’histoire juive, le nom du Tsar Nicolas évoque des persécutions barbares et des décrets cruels. Deux ans après avoir succédé à son père, le Tsar Alexandre 1er, Nicolas 1er, Empereur de Russie, décréta le service militaire obligatoire pour les Juifs.

A cette époque, l’armée russe était une armée de mercenaires. Elle comprenait la lie de la société qui avait été incorporée par force dans l’armée, tandis que les classes supérieures étaient exemptes de service militaire.

En instituant le service militaire obligatoire, le Tsar ne voulait pas seulement déshonorer les Juifs, mais il espérait en même temps les « russifier ».

Le service militaire ne durait pas un ou deux ans, mais au moins vingt-cinq ans. De plus, les Juifs devaient être appelés très jeunes sous les drapeaux. C’est ainsi que des enfants de huit ou dix ans, en se rendant au ‘Hédère, furent kidnappés et d’autres arrachés des bras de leur mère.

Ces jeunes enfants furent ensuite envoyés dans des camps militaires ou placés chez des paysans, loin de tout milieu juif. Il n’est donc pas surprenant que les parents les aient considérés comme perdus et leurs peines et leurs souffrances n’étaient surpassées que par celles de leurs jeunes enfants. Cette situation était tragique, mais les jeunes garçons montraient du courage.

Ils restaient fidèles à leur foi et beaucoup d’entre eux retournaient dans leur ville natale. Après avoir passé tant d’années, loin de leur maison, sous l’influence de prêtres qui essayaient de les obliger à abandonner leur religion, ces jeunes recrues sortaient de cette épreuve fermement attachés à la foi de leurs ancêtres et bien que manquant de connaissances et d’éducation, les autres Juifs les regardaient comme de vrais héros.

Se rendant compte que ce décret n’avait pas donné le résultat espéré, le cruel Nicolas 1er en fit publier de nombreux autres dans le but de priver les Juifs de leur vie religieuse. Il s’attaqua aux académies talmudiques (les Yéchivot} et aux écoles juives où les enfants juifs apprenaient qu’il valait mieux mourir plutôt qu’abandonner la religion juive.

La situation des Juifs en Russie devint si périlleuse que le célèbre homme d’état juif, Sir Moses Montefiore, se rendit à Saint Pétersbourg afin d’user de son influence sur le Tsar pour que celui ci changeât son attitude vis-à-vis les Juifs.

L’Empereur de Russie s’apercevant que les persécutions contre les Juifs attiraient l’attention du monde extérieur, chercha à justifier ses cruels décrets, en expliquant qu’il voulait « éduquer » les Juifs et les rapprocher de leurs voisins russes. Mais dans son cœur, il n’avait qu’une seule intention: « russifier » tous les Juifs de Russie.

Les Juifs s’y opposèrent de toutes leurs forces. A la tête des Juifs russes qui résistaient sans cesse à toutes les demandes formulées par ce cruel Tsar et son Ministre de l’Education, Ouvaroff, se trouvaient le célèbre Rabbi Ména’hem Mendel de Loubavitch et son collègue Rabbi Its’hak de Volozhine.

Ils s’opposaient à ce que les enfants juifs fréquentassent les écoles préconisées par le Tsar et ils continuaient à diffuser l’enseignement de la Torah et à fortifier la foi de leurs frères. Jusqu’ici nous avons relaté les faits historiques. Nous voudrions maintenant vous faire connaître l’histoire, qui, à l’époque, circulait en Russie, concernant les intentions les plus sauvages du Tsar, dirigées contre le sort des Juifs.

Un jour, Nicolas 1er, convoqua tous ses ministres en session extraordinaire. Il leur exposa son projet visant la fermeture de toutes les Yéchivot, de toutes les écoles, Talmud- Torah et de toutes les Synagogues, ainsi que l’interdiction pour les Juifs d’observer leur religion et de pratiquer leur culte.

Il demanda à ses ministres de préparer les décrets nécessaires afin de mettre à exécution ce projet. Le Tsar leur défendit de quitter le palais avant que tous les projets de lois ne fussent prêts.

Il était deux heures de l’après-midi lorsque les ministres se réunirent au palais royal. Ils avaient douze heures pour établir les plans. Le Tsar leur dit qu’à deux heures du matin, il viendrait pour ramasser les documents. Une table garnie de nourriture et de boissons se trouvait leur disposition dans la pièce voisine. Après avoir donné cet ordre, le Tsar quitta brusquement la salle, laissant ses ministres muets de surprise et de peur.

Ils savaient que plus que jamais leurs vies étaient dans la main du tyran qui, le cas échéant, n’hésiterait pas à les envoyer en Sibérie, s’ils ne réussissaient pas. Ils se mirent donc fiévreusement au travail. Aucun d’entre eux ne pensa à manger ou à boire avant que tous les documents ne fussent finis.

Vers minuit, ils s’essuyèrent le front: les documents étaient tous préparés et ils étaient sûrs que leur maître serait pleinement satisfait puisque même le cruel empereur romain Hadrien, n’aurait pu inventer un plan plus cruel.

Subitement, ils entendirent des pas dans le couloir et les gardes qui présentaient les armes. Un instant après, la porte s’ouvrit et le Tsar entra dans la chambre où étaient réunis ses ministres.

Tout le monde se leva et attendit que le Tsar parlât le premier. Mais celui-ci ne dit rien. Par contre, il se dirigea vers la table et ramassa les documents. Pendant un instant il les scruta d’un air désapprobateur.

Ensuite, il fit le tour de la table et recueillit tous les brouillons et copies de ses ministres. Puis, à la grande surprise de ceux-ci et toujours sans mot dire, il s’approcha de la cheminée et jeta tous les papiers dans le feu. Après cela, il quitta la pièce aussi vite qu’il y était entré.

Deux heures plus tard.

De nouveau les gardes firent claquer leurs talons et présentèrent les armes. Mais longtemps après que le bruit des pas dans le couloir eut disparu, les ministres restaient figés accablés de peur et d’humiliation. Finalement, Ouvaroff rompit le silence.

« – Messieurs, dit-il, notre travail n’a pas plu au Tsar. Je suis sûr de l’avoir entendu murmurer: « Tout cela ne vaut rien ». Nous n’avons plus qu’à recommencer et que le Ciel nous aide. »

Tous étaient furieux d’avoir été traités comme de petits garçons par l’Empereur, mais personne n’osait le dire à haute voix.

Après quelques minutes de discussion, les ministres décidèrent de ne pas recommencer le travail avant d’avoir reçu de nouvelles instructions du Tsar.

Ils espéraient que l’empereur reviendrait bientôt et leur donnerait de nouvelles consignes. Ils décidèrent de se rendre entre temps dans la pièce voisine pour prendre des rafraîchissements.

Le bon vin et la bonne chère égayèrent leurs esprits. Pendant quelques heures ils se sentirent heureux.

Lorsque l’horloge annonça deux heures, ils entendirent les pas lourds de l’empereur et les cliquetis des armes de la garde. L’instant d’après, le Tsar entra dans le salon, accompagné de son ordonnance.

– Je vois que vous avez passé un moment agréable, leur lança Nicolas. Je suppose que les plans sont prêts.

Les ministres étaient confus. Le chef du Conseil s’arma alors de courage et répondit :

– Vous ne supposez certainement pas, Majesté, que nous ayons pu élaborer les plans en si peu de temps ?

– Peu de temps? Douze heures ne sont-elles pas suffisantes?

– Mais, Majesté, vous avez brûlé notre premier travail et nous n’avons eu que deux heures depuis. Par ailleurs, nous avons cru utile d’attendre vos instructions avant de recommencer.

– Vous êtes sûrement tous en état d’ivresse, s’exclama l’empereur en colère. Je vous enverrai tous en Sibérie.

Les ministres jurèrent que l’empereur les avait visités avant minuit et qu’il avait brûlé tous les documents.

C’est alors que celui-ci commença à se douter que quelqu’un s’était fait passer pour lui. Il appela les gardes et leur demanda s’ils avaient vu quelqu’un entrer avant minuit. Ils répondirent que personne, sauf l’empereur, n’était entré ni sorti.

– Etes-vous sûrs d’avoir reconnu l’empereur ?

– Tout à fait sûrs, Majesté, répondit le capitaine.

Le Tsar congédia alors ses ministres et se retira pour réfléchir à ce qui était arrivé. Il appela son aide et lui posa la question suivante :

– Vous avez toujours été avec moi, n’est-ce pas ?

– Oui, Majesté, vous m’avez donné l’ordre de rester avec vous jusqu’à deux heures. Mais vers minuit moins le quart, vous vous êtes endormi dans votre fauteuil et j’ai décidé de ne pas vous déranger. J’ai quitté la pièce et suis revenu environ un quart d’heure plus tard. Peu de temps après, vous vous êtes réveillé en disant: « J’espère que les ministres sont en train de faire du bon travail ».

Finalement, à deux heures, je vous ai accompagné à la salle des ministres. C’est tout ce que je sais au sujet de ce « mystère ».

Pendant quelques minutes le Tsar resta absorbé dans ses réflexions. Puis il dit: « Il est écrit dans les Psaumes « Le Gardien d’Israël ne somnole et ne dort pas ». Pendant que moi, je dormais, Dieu a veillé sur Israël.

C’est certainement dans mon sommeil que je me suis promené et que j’ai jeté les documents au feu. Je ferais mieux de les laisser là où ils sont ».

L’effet d’une mélodie de Pourim

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5747.


A Pourim, chez le Baal Chem Tov, il régnait de coutume une véritable atmosphère de joie intense, les ‘Hassidim étaient fort nombreux à se rendre ce jour Ià chez le saint Rabbi pour partager avec lui les réjouissances du banquet traditionnel de la fête.

Mais l’essentiel en était l’enseignement des grandes vérités de la Torah que le Rabbi prodiguait à cette occasion, et qui s’inscrivait alors profondément dans les esprits et les cœurs.

« Haman, le petit-fils d’Amalek, disait-il, a puisé son pouvoir dans l’art, que pratiquait déjà son ancêtre, de refroidir l’enthousiaste attachement des Juifs au Tout-Puissant, Mais cela, c’est l’Amalécite de l’extérieur. Cependant, il en existe un autre, calculateur et sournois, qui se cache dans l’âme de chacun.

Il ne réussit pas toujours à détacher un Juif de la Torah, mais il parvient parfois à réduire l’enthousiasme avec lequel un Juif se doit d’accomplir les Mitsvot, Mais oui, mais oui, disait-il, Amalek réussit parfois à s’infiltrer dans l’accomplissement même d’une œuvre vertueuse.

La seule parade à sa perfidie, mes frères, consiste à faire une Mitsvah avec chaleur, avec flamme, avec enthousiasme. On y réussit si l’on sait servir Dieu avec joie; avec la joie au cœur ». Ainsi, on était en effet fort gai chez le Baal Chem- Tov quand venait Pourim.

Le Baal Chem Tov s’était attaché tout particulièrement son fidèle disciple Rabbi Méïr (qui devint célèbre par la suite sous le nom de Rabbi Méïr Margalith, l’auteur de l’ouvrage Méïr Netivime).

Ce jour Ià, de Pourim, Rabbi Méïr avait amené avec lui son plus jeune fils, Saül, Saül était encore, à l’époque un petit garçon, mais il était doué d’une intelligence aiguë et disposait, par surcroît, d’une voix très agréable, C’était la première fois qu’il venait chez le Rabbi et il s’y plut beaucoup.

Quand Pourim fut passé, Rabbi Méïr se disposa à rentrer chez lui, à Lemberg, où il était Rabbin, le Baal Chem Tov lui dit: « laisse-moi le petit Saül pendant quelques jours, Je te le ramènerai moi-même après Chabbath, si Dieu veut »,

– Si Saül veut rester, je suis tout à fait d’accord, répondit Rabbi Méïr. Veux-tu rester chez le Rabbi jusqu’après Chabbath? demanda-t-il à son fils. Tu ne pleureras pas?

– Oh! je veux bien rester, répondit vivement l’enfant. C’est gai, ici. Je ne pleurerai sûrement pas. Ainsi, le petit Saül demeura chez le Baal Chem Tov, qui se mit à étudier le ‘Houmach avec lui, Il choya l’enfant et, le Chabbath, le pria de chanter à plusieurs reprises. Ils s’attachèrent beaucoup l’un à l’autre, l’enfant et le vieux maître.

A la fin du Chabbath, le Baal Chem- Tov fit seller le cheval et mettre les attelles. Il convia plusieurs disciples à l’accompagner, installa Saül à ses côtés et partit faire le voyage prévu.

Au bout d’un certain temps, ils passèrent devant une auberge, d’où s’écoulaient les chants avinés des paysans ivres.

Manquait-il des auberges sur la route? Non, certes. Pourtant, c’est dans celle-là que le saint Rabbi décida de s’arrêter quelques instants.

Puisque tel était son désir, il n’y avait pas à discuter. On fit donc halte en ce lieu et l’on entra dans une salle pleine à craquer de gaillards totalement ivres, ou presque. Le Baal Chem- Tov se tint quelques instants en silence parmi eux, tenant par la main le petit Saül, puis, brusquement, il s’écria dans cette langue paysanne qu’il connaissait fort bien: « Un peu de silence, ici! ».

Le plus beau chant

Aussitôt, le silence plana, Le Baal Chem Tov alors dit aux paysans :

« Voulez-vous entendre comment il faut faire pour chanter juste? Voici un petit garçon qui va vous le montrer.

Ecoutez de toutes vos oreilles! ». Puis, il dit à Saül: « Va, petit! Chante pour ces gens. Chante Ieur Chochanath Yaakov et montre leur ce que tu sais faire. Mets-y tout ton cœur, mon petit! ».

Saül ne se fit pas prier et se mit à chanter comme jamais il ne I’avait fait.

C’était un fleuve de douceur qui s’écoulait, une marée d’émotion contenue.

Personne n’échappa au charme de cette voix. Quand il en eut fini, les applaudissements crépitèrent en salves au milieu de tumultueuses ovations.

Sur ce, le Baal Chem Tov fit signe à trois enfants russes de venir chez lui et leur demanda leurs noms:

– Je m’appelle Ivan, dit l’un. Et moi, je m’appelle Stéphan, dit l’autre. On me nomme Anton, dit le troisième.

– Eh bien! conclut le Baal Chem Tov, voici Saül. Je vous le présente. Voyez-vous, mes enfants, vous faites connaissance aujourd’hui ensemble et il n’y a nulle haine dans vos cœurs. Restez ainsi.

Que la paix règne entre vous. Et il donna le signal du départ. Tous le long de la route, les disciples du Baal Chem Tov, et Saül non moins que les autres, se creusèrent la tête pour essayer de comprendre les raisons qui avaient dicté au Baal Chem Tov son comportement.

Les années passèrent et le petit Saül atteignit l’âge adulte. Bientôt sa réputation grandit autant pour son érudition qu’en raison de ses qualités de négociant. Il voyageait beaucoup pour ses affaires.

Or, un jour, il était en route, rentrant chez lui pour la fête de Pourim, quand, soudain, dans un bois, trois voleurs de grand chemin lui barrèrent le chemin, armés de coutelas et de piques.

Ils le dépouillèrent de la grande somme d’argent qu’il portait sur lui, puis l’attachèrent à un arbre et se disposèrent à l’assassiner.

Saül leur demanda de lui accorder quelques instants de répit pour lui permettre de réciter le Viddouy et de se préparer à mourir.

On lui donna satisfaction. Tout en récitant le Viddouy, il songea à sa femme et à ses enfants qui désormais attendraient en vain son retour, et ses pensées s’égarèrent sur cette fête de Pourim pour laquelle il rentrait et que, cette fois-ci, les siens ne pourraient célébrer en sa compagnie.

Un regret le saisit en songeant que plus jamais il n’aurait la joie d’accomplir les Mitsvot liées à cette fête; et pourtant, malgré lui, la pensée de Pourim s’empara de lui, évoquant le souvenir de cette saine gaieté, de cette joie et de cette allégresse!

Il en éprouva comme un reflet et, brusquement, se décida de faire joyeusement ses adieux à la vie en chantant une dernière fois le chant de Pourim « Chochanath Yaacov ».

Ce fut à nouveau ce fleuve de douceur, cette marée d’émotion contenue qu’il avait créées, enfant, lorsqu’en compagnie du Baal Chem Tov il s’était arrêté dans une auberge d’ivrognes.

Il chanta, les yeux fermés, dans l’attente du coup mortel. Mais il acheva le chant et rouvrit les yeux, étonné: rien ne s’était passé!

Et pour cause! les trois bandits se tenaient là, comme enracinés, comme emportés par un rêve. Il les regarda plus attentivement et les reconnut: « Tu es Ivan, dit-il; toi, Stéphan! Et toi, Anton! ». Mais ils l’avaient reconnu, eux aussi, déjà à son chant. « Pardonne-nous! », l’implorèrent-ils. Ils le détachèrent, lui rendirent tout son avoir et l’accompagnèrent à travers la forêt. « Jamais plus nous ne volerons! » lui promirent-ils quand fut venu le moment des adieux.

Enfin, Saül comprit pourquoi le Baal Chem Tov s’était arrêté en cette curieuse auberge et avait tenu à lui présenter ces enfants russes. Il rentra chez lui sain et sauf, remercia Dieu de lui avoir sauvé la vie, et jamais de sa vie il ne célébra un Pourim aussi joyeux que cette année Ià.

PRIS DANS SON PROPRE PIÈGE

Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5721


(UN VIEUX RÉCIT DE POURIM)


Il y a fort longtemps de cela vivait un riche et puissant sultan. Il avait deux conseillers intimes: l’un était un Juif nommé ‘Hakham Moché, l’autre un non Juif nommé Ahmed.

Ce dernier était jaloux de ‘Hakham Moché qu’il considérait comme son rival. Il s’avisa de monter un complot pour se débarrasser de lui. Un jour il dit au sultan :

– Votre Majesté est réellement entourée de tout ce qu’il y a de plus riche et de plus beau. Une seule chose est indigne de vous: la piscine dans laquelle vous vous baignez.

La splendeur de ce qui vous environne exige une piscine bien plus somptueuse. Pourquoi ne pas demander à votre conseiller juif de vous en construire une semblable à celle qu’avait le roi Salomon? ‘Hakham Moché est, comme vous le savez, fils d’architecte; ce ne serait pas pour lui une tâche si compliquée.

– Ton idée est excellente, Ahmed! s’exclama le sultan en battant gaiement des mains.

Ahmed fut très satisfait de sa trouvaille. La jalousie qui le rongeait lui faisait haïr ‘Hakham Moché. Son espoir était que sa suggestion eût pour résultat de faire tomber ce dernier en disgrâce, car lui, Ahmed, était persuadé que personne ne serait capable de réaliser même une copie de la fameuse piscine du roi Salomon. Quand ‘Hakham Moché fut informé de ce que le sultan attendait de lui, il devint fort soucieux. Qu’allait il faire?

L’inquiétude devait se lire sur ses traits car, à peine arrivé chez lui, retour du palais, sa mère s’en aperçut. Elle lui en demanda la raison. Quand il la lui dit, le visage de la vieille femme s’éclaira.

« Mon fils, lui dit elle, « ton ange gardien veille sûrement sur toi. Ecoute, je sais de façon certaine que ton cher père – son âme soit en paix – avait reproduit les plans de nombreux édifices célèbres, et particulièrement de palais.

Celui de la piscine du roi Salomon doit se trouver parmi eux, je n’ai pas le moindre doute là-dessus. Va dans la cave et cherche bien; tes efforts ne tarderont pas à être récompensés. Ce précieux plan te permettra de satisfaire au désir du sultan; cela te vaudra du même coup et de conserver sa faveur et de mettre en échec les machinations insidieuses d’Ahmed »

‘Hakham Moché entreprit sur-le-champ ses recherches. Comme sa mère l’avait prévu, il ne tarda pas à mettre la main, avec un soupir de soulage ment, sur le précieux document.

Il se rendit au palais et déclara au souverain qu’il était prêt à commencer les travaux. Si le sultan voulait bien donner à la trésorerie les ordres nécessaires, plus rien ne s’opposerait à la construction de la somptueuse piscine, la seule véritablement digne du grand monarque.

L’attente impatiente de ce dernier était semblable à celle qu’éprouve un enfant à qui on a promis un jouet merveilleux. Les ordres furent vite donnés et ‘Hakham Moché s’attela à l’entreprise sans en négliger un détail. Le travail fut mené avec tant de diligence que. peu de temps après, la piscine était prête.

Le sultan en fut si satisfait qu’il voulut marquer à Ahmed son appréciation. N’était-ce pas ce dernier qui avait eu l’idée d’un tel ouvrage? l’ayant mandé il lui dit :

– Mon cher Ahmed, je te suis si reconnaissant de ta magnifique idée! Pour t’en récompenser, je tiens à ce que tu aies une part dans l’achève ment de cette œuvre splendide. Te sais que tu es aussi peintre et fils de peintre,

C’est pourquoi j’aimerais te confier la décoration de l’intérieur de la piscine, Tu l’orneras de peintures qui devront éblouir quiconque les regardera.

Ahmed dissimula son mécontentement, Il n’avait pas prévu une telle demande de la part de son maître, Son embarras était grand; si ce travail où il se trouvait engagé malgré lui se soldait par un échec, le plan diabolique conçu pour nuire à son rival se retournerait tout bonnement contre lui,

Il se livra chez lui à quelques expériences sur la solidité des peintures; les résultats en furent décourageants, Ne sachant où donner de la tête il alla trouver ‘Hakham Moche et le supplia de lui venir en aide,

– J’ai fait déjà plusieurs essais, lui dit-il, la peinture ne tient pas au contact de l’eau, Comment peindre alors l’intérieur de la piscine de sorte que le spectateur soit, comme le veut le sultan, ébloui par ce qu’il verra?

– Reviens demain, Ahmed, répondit ‘Hakham Moché; peut-être trouverai-je une solution à ton problème,

Le jour suivant, Ahmed, plein d’inquiétude, était au rendez-vous,

– T’ai réfléchi beaucoup à la question, lui dit ‘Hakham Moché dès qu’il le vit. et je suis arrivé à la conclusion que la meilleure solution serait de revêtir le fond et les parois de la piscine d’une mince couche d’or.

Nul doute que celle-ci n’éblouisse celui qui la regardera : de plus, le contact de l’eau n’altérera en rien sa solidité,

– Comment t’exprimer ma reconnaissance? s’exclama Ahmed; ton idée me tire d’une situation pour le moins très embarrassante,

Il se mit au travail, La piscine enfin prête, le sultan fut ravi du résultat, Tout cela eût rasséréné l’atmosphère au palais, n’était la jalousie qui ne laissait à Ahmed aucun répit,

Elle fut d’ailleurs mise à rude épreuve par l’attitude du sultan qui, fier de son chef-d’œuvre, n’avait plus qu’un nom à la bouche: celui de ‘Hakham Moché.

« J’ai bien eu une part dans l’ouvrage, se disait Ahmed avec amertume, « pourquoi suis-je si injustement oublié?

L’envie recommençant à tourmenter son cœur, il chercha de nouveaux moyens de nuire à son rival juif. Quelques jours s’étaient à peine écoulés qu’il se présenta à nouveau devant le sultan et lui dit :

– Majesté, vous êtes trop généreux. J’ai appris par hasard le montant des crédits alloués à ‘Hakham Moché pour la construction de la piscine.

Ils sont très élevés et j’ai de bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas été entièrement dépensés pour les travaux, mais que votre architecte s’en est réservé une part substantielle, Il ne m’était pas possible de passer sous silence un tel abus de confiance à votre égard,

Le sultan se laissait gagner par la colère, ce qui encouragea Ahmed à poursuivre :

– Je suggère que vous mandiez votre conseiller juif et lui fassiez prêter serment que toutes les sommes qui lui ont été versées pour la piscine ont été intégralement affectées aux travaux, S’il s’y refuse, la preuve sera faite de son manque d’honnêteté à votre égard, Dans ces conditions, le moins que je puisse dire est qu’il mériterait de perdre la vie sauf s’il abjure sa religion et consent à devenir un fidèle musulman,

Le sultan, que le soupçon déjà aveuglait, acquiesça. ‘Hakham Moché fut convoqué sur-le-champ.

Ce dernier savait qu’il s’agissait d’une nouvelle machination de son ennemi, mais il n’y avait dans l’immédiat aucun moyen de le contrecarrer,

– Te ne puis vous jurer, Majesté, dit-il au sultan, que tout le matériel destiné à la piscine ait été affecté aux travaux, mais je peux vous assurer que je n’ai rien pris pour moi-même.

Quant à prêter serment que vos ouvriers ont suivi mon exemple, cela m’est impossible.

– En voilà assez! cria le sultan hors de lui. T’ai compris. ‘Hakham Moché, tu vas mourir, à moins que tu ne consentes, pour avoir la vie sauve, à devenir un fidèle musulman comme moi-même. Et j’exige que tu te décides tout de suite!

– Majesté, je ne peux vous donner qu’une seule réponse, dit ‘Hakham Moché avec détermination; plutôt que de renoncer à ma foi, je suis prêt à mourir.

Le sultan ordonna alors que le conseiller juif fût ligoté et jeté à la mer. Ahmed était dans la joie, il vivait un des plus beaux jours de sa vie.

Tandis que les, gardes traînaient ‘Hakham Moché vers le bord de la mer, le médecin juif du souverain vint à passer.

Il allait rendre visite à un pêcheur malade. Le conseiller tombé en disgrâce était son ami; le spectacle qui s’offrait à sa vue suffit à lui faire comprendre la gravité de la situation.

Se dissimulant vivement derrière un rocher, il vit les gardes pousser ‘Hakham Moché dans l’eau profonde.

Ce dernier se débattit pour essayer de surnager, mais en vain. Les liens entravant ses mouvements, il coula.

Quelques bulles vinrent crever à la surface de l’eau. Les gardes s’attardèrent un instant pour s’assurer que tout était bien fini, puis ils s’en revinrent faire leur rapport à leur maître.

Sans perdre une seconde, le médecin se débarrassa de son manteau et, s’armant de son bistouri, plongea rapidement dans la mer.

Il trouva le corps inanimé de son ami, coupa ses liens et le ramena rapidement sur la berge. Faisant appel à toute son expérience professionnelle, il fit tout ce qu’il put pour ramener ‘Hakham Moché à la vie. Et il y réussit.

Alors, l’enveloppant de son manteau, il le transporta sans que personne ne le vît, dans sa maison. Là, il lui prodigua tous les soins nécessaires et n’eut de cesse que le pauvre conseiller recouvrât entièrement la santé.

Celui ci dut rester caché dans la cave de son ami, ne s’octroyant que quelques brèves et prudentes sorties après la tombée de la nuit pour respirer un peu d’air frais.

Une fois par semaine seulement, le jeudi, à la faveur de l’obscurité, il se hasardait plus loin. Muni d’une ligne, il allait s’asseoir sur un rocher au bord de l’eau, à l’abri des regards indiscrets, et tâchait de prendre quelques poissons pour le saint Sabbat. Il ne rentrait jamais les mains vides, et la femme du médecin se chargeait de préparer avec le produit de la pêche un plat savoureux.

Un jour, alors que le sultan se promenait dans les parages, l’anneau qu’il avait au doigt glissa et tomba dans l’eau. Tout fut fait pour le retrouver, mais en vain. Le souverain était très attaché à cet anneau; sa perte lui causa beaucoup de peine.

Ahmed, qui guettait la moindre occasion de nuire aux juifs, en profita pour conseiller au sultan d’ordonner à ces derniers de retrouver coûte que coûte, l’anneau perdu. Faute par eux de le lui rapporter dans les dix jours, ils se verraient tout bonnement expulser du pays.

Le décret fut pris aussitôt. Le perfide Ahmed se réjouissait dans le secret de son cœur : les Juifs allaient connaître de dures épreuves.

C’était jeudi. Cette nuit-là, comme à son habitude, ‘Hakham Moché pêchait. La chance lui sourit, il prit un très gros poisson qu’il rapporta triomphalement à la maison.

Quand le lendemain matin la femme du médecin l’ouvrit, elle n’en crut pas ses yeux. L’anneau du sultan était là, à l’intérieur du poisson. Imaginez la joie de la maisonnée. « Quel miracle Dieu nous envoie! » s’exclama l’homme de science. « Il faut surtout n’en rien dire à personne; en mettant à profit ce geste de la Providence, nous pourrons sauver notre peuple et peut être, en même temps, nous débarrasser une fois pour toutes de notre ennemi mortel ». Ceci dit, il se dirigea en hâte vers le palais.

– Majesté, dit il au sultan dès qu’il se présenta devant lui, j’ai eu un rêve cette nuit au cours duquel j’ai été chargé d’un message mystérieux. Si vous voulez bien prendre la peine de vous rendre avec votre suite jusqu’au bord de la mer, la nuit de la prochaine pleine lune, vous rentrerez en possession de l’anneau auquel vous tenez tant. Je suis prêt à y risquer ma tête si ma promesse ne se réalise pas!

La pleine lune correspondait à la nuit venant après la fête de Pourim.

On ne s’attarda pas outre mesure à la célébration de ce jour; une lourde menace pesait sur les Juifs, dont l’attente était grosse d’inquiétude.

A l’heure fixée, le sultan et sa suite, dont faisaient partie Ahmed et le médecin, se trouvèrent au lieu indiqué au bord de la mer. La nuit était très calme et la pleine lune de sa froide lumière découpait dans le paysage des ombres irréelles. Tout le monde était présent et attendait…

Soudain, on entendit un clapotis distinct, puis l’on vit se préciser une barque qui approchait avec de lents coups de rames vers le rivage. Quelques instants après, on vit en émerger une forme humaine qui, quittant l’embarcation, s’avança vers le sultan, puis s’arrêta à distance respectueuse.

Ce dernier faillit tomber de frayeur, car il venait de reconnaître son conseiller juif.

– ‘Hakham Moché! s’écria t il quand il eut dominé son trouble, est ce bien toi, humain parmi les humains, ou es tu une ombre?

– Majesté, dit ‘Hakham Moché en s’inclinant devant le souverain. Je suis ici pour obéir à Sa Majesté le roi des sept mers. Quand vos gardes m’eurent jeté à l’eau, un monstre énorme me conduisit à lui. Le roi des sept mers était très courroucé parce que j’avais, sans son autorisation, pris l’eau de la mer pour en remplir votre piscine.

Il a menacé de ses furieuses marées votre capitale; ce serait pour lui un jeu d’enfant que de la détruire.

Toutefois, il était prêt à pardonner si j’acceptais de construire pour lui une piscine semblable à la vôtre.

Plus, il a promis même de me renvoyer auprès de vous muni de l’anneau que vous avez perdu il y a quelques jours.

Aussi me suis je mis sans tarder à l’ouvrage. Je viens d’achever la piscine. Tout ce qui lui manque maintenant, c’est une couche d’or, et seul notre ami Ahmed est capable de le faire.

C’est pourquoi le roi des sept mers vous demande de le lui envoyer afin qu’il achève mon œuvre.

Je crois nécessaire d’ajouter que, faute par vous de satisfaire à son désir, le maître des eaux profondes menace de submerger votre charmante capitale, la réduisant ainsi à un amas de ruines…

Enfin, voici l’anneau si cher à Votre Majesté.

Le sultan examina l’anneau. Non, il ne rêvait pas, aucun doute possible, c’était bien celui qu’il avait perdu.

Devant ce gage de la sincérité de son conseiller il prit ce dernier dans ses bras pendant un long moment.

Puis, se tournant vers Ahmed que la peur faisait trembler de tous ses membres, il dit :

– Allons, ne faisons pas attendre le puissant roi des sept mers.

Sur quoi, il donna l’ordre que le conseiller fût ligoté et jeté à l’eau à l’endroit précis où ‘Hakham Moché avait connu quelque temps auparavant le même sort. L’ordre fut exécuté aussitôt et le perfide Ahmed disparut pour toujours dans les flots.

Quant à ‘Hakham Moché, il reprit ses fonctions de conseiller auprès du sultan. Nombreux furent, depuis lors, les services qu’il rendit à son pays d’adoption et à son Peuple.

Amsterdam, 1700.

C’était Pourim.

Rabbi Eléazar Rokéa’h avait pris place à la tête de la longue table dressée dans sa maison en l’honneur de la fête. Autour de lui, se trouvaient les membres de sa famille, les notables de la communauté et de nombreux convives qui avaient tenu à fêter, en sa compagnie, les glorieux événements de Pourim.

Rabbi Eléazar était non seulement un érudit en Torah, dont la renommée avait dépassé les frontières, mais de plus il était versé dans la Kabbalah et sa sagesse était reconnue aussi bien par les Juifs de Hollande, que par les non-Juifs. Avant de s’installer à Amsterdam en 1690, il avait été Rav dans les villes de Brodie et Cracovie en Pologne.

Quand il était arrivé à Amsterdam, les Juifs de la communauté l’avait accueilli avec tous les honneurs et même la Reine de Hollande avait fait frapper une pièce spéciale qui reproduisait le visage du Rav.

Sur la table, il y avait toutes sortes de poissons et de viandes, de gâteaux et de douceurs comme il convient pour un festin de Pourim. De plus, on avait offert au Rav et à sa famille de nombreux paquets de « Michloa’h Manot », entre autres de nombreuses bouteilles de vin et de liqueur pour pouvoir faire honneur à l’adage talmudique: « Un homme doit s’enivrer à Pourim au point de ne plus distinguer entre « Maudit soit Haman » et « Béni soit Mordekhaï ».

Après chaque plat, Rabbi Eléazar donnait des explications sur la Méguilah. Les mots de Torah coulaient véritablement de sa bouche, et tous écoutaient avec attention comment il mêlait avec bonheur la Guemara et le Rambam, le Choul’han Aroukh et les Midrachim; le vin coulait à flots, et la joie était à son comble.

Soudain, on frappa à la porte. Sur le seuil, se trouvaient trois soldats de la Reine, en uniforme, qui souhaitaient s’entretenir avec le Rav d’un problème urgent. On les fit entrer; ils s’excusèrent d’avoir à interrompre le repas mais ils devaient transmettre de la part de la Reine qu’un grand malheur menaçait le pays.

En effet, on avait constaté une brèche dans une des digues. Comme on le sait, la Hollande est un plat pays qui a conquis des terrains sur la mer, les « polders », qui sont toujours à la merci d’une inondation. C’est pourquoi les Hollandais avaient construit des digues qui empêchaient l’eau de la mer d’avancer dans le pays.

Si la brèche n’était pas réparée, c’était des provinces entières qui seraient submergées par les flots! La Reine avait donc envoyé ses soldats demander à Rabbi Eléazar de « faire quelque chose » pour sauver le pays.

Ces envoyés avaient depuis longtemps entendu parler de la grande piété du Rabbi et s’attendaient à le voir se retirer dans une chambre à l’écart de la foule pour prier.

En attendant, Rabbi Eléazar les fit asseoir autour de la table et on leur servit à manger et à boire.

« Apportez toutes les bouteilles de vin et de liqueur qui se trouvent à la cave! » demanda Rabbi Eléazar. Tous les convives regardaient, étonnés. En un instant, la table fut couverte de bouteilles et de flacons.

« Maintenant, mes amis, à nous d’accomplir comme il se doit, les Mitsvot de la fête! »

Au bout d’un moment, tous les convives étaient plus que joyeux; on chantait à tue-tête et on dansait autour des tables, sur les tables… Même le vieux Rav se leva et encouragea chacun à être encore plus joyeux; il frappait des deux mains et rythmait les chants et les danses.

Les trois soldats de la Reine étaient suffoqués de se retrouver ainsi dans ce qui ressemblait fort à une assemblée de fêtards plus qu’imbibés d’alcool! Après tout, peut-être s’étaient-ils trompés d’adresse… Peut-être même que le Rav n’était pas le grand érudit qu’on semblait croire…

Discrètement, ils quittèrent la maison, indignés et choqués. En arrivant au palais de la Reine, ils furent accueillis avec joie. Avant même qu’ils aient pu ouvrir la bouche, la Reine leur annonça que leur mission avait été couronnée de succès.

En beaucoup moins de temps que prévu, les ouvriers avaient en effet réussi à reboucher la brèche et à consolider la digue. On n’avait que peu de dégâts matériels à déplorer. Les trois envoyés furent obligés de constater qu’effectivement, la rapidité des secours s’était intensifiée exactement au moment où ils s’étaient trouvés chez le Rabbi.

Penauds, ils racontèrent à la Reine ce qui s’était passé chez le Rav. A son tour, la Reine fut très surprise de la conduite du Rav d’une part, mais aussi de l’exacte « coïncidence » des deux événements.

Quelques jours plus tard, Rabbi Eléazar fut invité au palais royal, d’abord pour que la Reine puisse le remercier de son aide précieuse, mais aussi pour lui demander d’expliquer son attitude.

Après quelques paroles de courtoisie, la Reine posa la question qui lui brûlait les lèvres. Rabbi Eléazar arbora un large sourire. Ses yeux brillaient d’intelligence et de confiance en D.ieu.

« Nous avons un caractère spécial, nous les Juifs. Dès qu’il y a un problème, qui montre que D.ieu n’est pas content de la conduite des hommes, nous nous efforçons d’obéir à Ses commandements avec encore plus de ferveur, afin que Lui aussi éloigne de nous tous les dangers ».

La Reine écoutait le Rabbi avec beaucoup d’attention. Il continua: « Ce jour-là, c’était Pourim. Ce jour, il nous faut être plus joyeux qu’à l’accoutumée, et même nous enivrer.

Si je m’étais conduit comme vous vous y attendiez, si j’avais prié, supplié, jeûné, non seulement je n’aurais pas obéi à l’ordre de D.ieu, mais j’aurais même transgressé Sa volonté. C’est pourquoi, quand j’ai réalisé le grave danger qui menaçait le pays, j’ai demandé aux Juifs autour de moi d’augmenter au maximum la joie afin d’éveiller la pitié du Tout-Puissant ».

Les paroles de Rabbi Eléazar plurent à la Reine qui le remercia chaleureusement et le fit raccompagner chez lui, chargé de présents et avec une escorte royale.

Traduit par Feiga Lubecki

Michloa’h Manot à Dachau

Avant guerre, mon père était le bedeau d’une vieille synagogue de Prague. Ce Pourim 1946, le premier après sa libération du camp d’internement de Dachau, mon père nous raconta son dernier Pourim, à Dachau, dans les griffes des nazis. Cet événement avait laissé en lui une sensation très profonde du courage infini que recouvre l’âme juive dans les pires épreuves.

Pourim 5705, 1945. La fin du Reich est proche, et tous le savent. Y compris les dignitaires nazis, qui se voient attaqués et battus sur tous les fronts. Rien d’étonnant à ce que le cruel chef nazi du camp ait laissé la Croix Rouge Internationale livrer des colis alimentaires aux prisonniers, afin de faire preuve de sa grande bonté envers … ses victimes.

Parmi les aliments que mon père reçut, une boite de conserve. De la viande! A Dachau, il mourrait tous les jours des centaines de prisonniers de faim et d’épuisement. Dans ces conditions, une part de viande, ce n’était pas une ration alimentaire, c’était un vrai médicament. L’essentiel était de survivre, et en manger ne pouvait être un problème de Cacherouth.

Et pourtant.

Mon père rappela à la cantonade que c’était aujourd’hui Pourim. Il s’avisa que la meilleure façon de fêter ce jour était de pratiquer la Mitsvah de « Michloa’h Manot », s’adresser des cadeaux d’aliments l’un à l’autre, selon l’usage de toutes les générations depuis Mordekhaï et Esther.

Lui, qui avait veillé durant toute la durée de son internement à ne pas manger de mets interdits se servirait de cette boite de conserve comme « cadeau comestible », puisqu’il était clair qu’il ne pouvait être interdit de consommer cette viande, compte tenu de la situation.

Il la fit parvenir à l’un des plus malades de son baraquement. Un de ceux qui étaient les plus faibles, les plus en danger.

Mon père n’a jamais oublié ce qui s’est passé alors.

L’homme décida que cette viande n’était pas pour lui, et fit comme mon père: il la transmit en tant que « Michloa’h Manot » à un prisonnier non moins faible que lui. Ce dernier n’hésita pas un seul instant, et fit passer la boite à un quatrième prisonnier, comme « Michloa’h Manot ».


Et la boite fit le tour du baraquement. Chacun la recevait avec plaisir, le plaisir d’avoir reçu un « Michloa’h Manot » d’une valeur inestimable pour l’époque et les conditions du camp, et se faisait un plaisir d’honorer un autre avec cette boite si précieuse. Aucun des prisonniers orthodoxes de Dachau ne put supporter de mélanger la joie de Pourim avec une nourriture interdite.

Cette année là, au cœur de Dachau, les Juifs avaient manifesté une fois de plus la grandeur de l’âme juive, du courage et du sacrifice qui sont le lot de ceux qui croient dans l’éternité des lois de la Torah.


5763 – Traduit du site www.shofar.net


Réalisé par Aharon Altabé www.milah.info

Pourim du Caire

Pourim du Caire. Cette célébration propre aux juifs cairotes fut instituée en 1524.

Le gouverneur turc de l’Egypte, Ahmed Pacha, s’était mêlé à un complot contre le Sultan turc. Pour asseoir son pouvoir et payer ses sbires, il avait fait jeter en prison douze des plus importants membres de la communauté juive, menaçant de les faire exécuter si leurs frères ne versaient pas rapidement un importante rançon.

Le jour où ce délai expirait, Ahmed Pacha fut assassiné par ses propres hommes, et les otages furent libérés.

Parmi eux se trouvait le célèbre Rabbi David Ben Zimra, le Maître de Rabbi Its’hak Louria. C’est ainsi qu’une grave menace sur la communauté juive prit fin, et les Sages du Caire décidèrent de célébrer ce jour, 28 Adar, de génération en génération pour remercier D.ieu de leur délivrance.

(L’histoire entière est racontée notamment dans Sippourei Ha’Hag – Pourim, de Mena’hem Mendel)

Pourim de Rhodes

Rhodes, 1840.

Une accusation terrible, mais classique pèse sur la communauté juive de cette petite île de la Méditerranée.

Un enfant de l’île avait disparu, et les juifs furent accusés de l’avoir tué pour préparer la Matsah…

Le gouverneur fit arrêter les dirigeants de la communauté, et tenta de leur faire avouer leur « crime » sous d’innommables tortures, puis les condamna à mort.

Peu de temps avant l’exécution, l’enfant fut retrouvé vivant, et les juifs furent relâchés de toute accusation.

Le 14 Adar de cette année là, le jour de Pourim, le Sultan turc Abed Almagid fit parvenir aux Juifs de l’île un décret déclarant que l’accusation était fausse, et leur demandant de conserver ce document pour les laver de tout soupçon à l’avenir.

De cette date, le 14 Adar fut célébré avec une joie redoublée: la délivrance du Peuple Juif en général, et la délivrance de la communauté de Rhodes en particulier.

(L’histoire entière est racontée notamment dans Sippourei Ha’Hag – Pourim, de Mena’hem Mendel)

Pourim de Chios

Le Pourim de Chios, également appelé « Purim de la Senora », « Pourim de l’héroïne », fait suite à un événement qui eut lieu en 1595.

La flotte espagnole assiégeait l’île grecque de Chios, sous la direction du Roi Ferdinand d’Espagne. La victoire était assurée, et la communauté juive était affolée. Une victoire espagnole signifiait l’arrivée de l’Inquisition, que la plupart des juifs de l’île, sinon leurs parents avaient fui ces dernières années. Le retour des conversions forcées, procès, bûchers, tout ceci n’était pas pour rassurer les juifs.

Ce matin là, une ménagère du quartier juif sortit comme à l’accoutumée pour cuire son pain au four public, qui jouxtait la forteresse. Son feu trop fort enflamma une cabane, puis l’enceinte de la forteresse, puis l’arsenal.

Une violente explosion réveilla la ville, et alerta la flotte espagnole, qui prit la fuite.

Le siège de Chios était terminé, la communauté juive pouvait respirer. Une grande fête fut instaurée, pour le Pourim de cette « héroïne » … qui aurait été jetée en prison dans d’autres circonstances.

Pourim d’Istanbul.

Rabbi Moché Hamoun était le médecin personnel du Sultan Soleiman de Turquie.

Il avait hérité cette charge et ces honneurs de son père, Rabbi Yossef Hamoun, qui avait fuit l’Espagne et l’Inquisition en 1492 pour éviter une conversion forcée. Héritier d’une longue chaîne de Sages et de médecins espagnols qui avaient été des proches des familles royales d’Espagne, il avait vite été remarqué par le sultan qui l’avait pris à son service.

Rav Moché avait su mettre tout son talent et sa sagesse au service des intérêts du Sultan et de sa communauté.

En 5290 (1530), un juif avait été accusé de meurtre rituel. Rabbi Moché Hamoun avait depuis obtenu que toute stupide accusation de ce genre soit jugée par le Sultan directement, et que les enquêtes seraient menées sous la surveillance personnelle du Sultan.

Rabbi Moché Hamoun fut un jour appelé d’urgence au Palais. Il trouva le Sultan hagard, tremblant, effrayé. Le monarque lui raconta qu’il avait fait un rêve terrible.

Il avait entendu une voix menaçante: « Soleiman, Soleiman, pourquoi dors tu? Comment peux tu te taire? Je suis le Prophète, envoyé par le ciel pour te demander de tuer ces Juifs infidèles.

Dans trois jours, tu dois décréter que tous les Juifs du Royaume doivent accepter la religion de Mahomet.

Tous ceux qui refuseront la conversion devront quitter le Royaume, ou périr. Hommes femmes et enfants, tous devront mourir. Lèves toi, Soleiman, et accomplis mon ordre si tu tiens à la vie! »

Rabbi Moché Hamoun fut saisi de tremblements. Il se jeta aux pieds du Sultan pour implorer sa grâce pour tous ses frères juifs.

« Ce n’est qu’un vain rêve Majesté. Cessez de penser à ces choses qui ne sont que des chimères ».

Le Sultan fut un peu rassuré.

Reb Moché s’en retourna chez lui, espérant avoir convaincu le Sultan.

Il fut rappelé au Palais le lendemain matin de bonne heure.

Le Sultan était encore plus bouleversé que la veille. Il tremblait de tout son corps et raconta au médecin avoir fait le même rêve.

« C’était terrifiant. Même après m’être réveillé, j’entendais encore la voix menaçante du Prophète…

Rav Moché, mon bon ami, je vais être obligé d’obéir à cet ordre du ciel. Prends les tiens et fuies tout de suite! »

Reb Moché se jeta à nouveau aux pieds du Sultan. Il le supplia de ne rien faire de cet ordre injuste et cruel et insensé.

Comment sa Majesté qui est intelligente et ouverte peut elle s’en prendre à ces citoyens paisibles et fidèles que sont les Juifs du Royaume?

Qu’ont ils fait qui justifierait qu’on les traite avec tant de cruauté? »

Le Sultan accepta d’attendre encore un jour. Il craignait cependant le courroux du Prophète, et si le rêve se répétait il serait bien obligé de s’exécuter…

Reb Moché réunit tous les responsables de la communauté pour les tenir au courant de ce qui se passait.

Un jeune fut décidé pour les hommes les femmes et les enfants, et tous se rassemblèrent dans la grande synagogue pour implorer la miséricorde divine.

Le soir, Reb Moché se dirigea vers le Palais, se répétant que seul D.ieu dans sa grande bonté pouvait les sauver.

Chemin faisant, il fut accosté par un vieillard inconnu qui lui tendit la main.

« Chalom aleikhem, Reb Moché. Vous avez l’air bien soucieux. Quelle est la cause de vos tracas? »

Reb Moché salua son compagnon, et lui raconta du bout des lèvres ce qui se passait. « Tu n’es pas d’ici, tu n’est pas au courant de ce qui peut arriver » conclut-il tristement.

« Notre D.ieu qui est au ciel est grand et puissant, répondit le vieillard. Ni il dort, ni il sommeille. Il garde son peuple à chaque instant, en toute situation. Puis je te conseiller de t’intéresser à ce qui se passe derrière la porte secrète de la chambre du Sultan? »

Reb Moché leva les yeux au ciel, pour remercier D.ieu de cette bonne idée. Il voulut en remercier son hôte, mais il avait déjà disparu dans la foule.

Reb Moché n’avait pas le temps de se poser plus de question. Il poursuivit sa route vers le palais, et y fut reçu par le Sultan dans ses appartements privés. L’inquiétude du Sultan se lisait sur son visage.

« Que sa Majesté soit rassurée, je crois pouvoir résoudre cette énigme. Mais que sa Majesté me dise. Il y a-t-il une porte secrète dans sa chambre à coucher? »

Le Sultan devint pensif. C’est vrai que dans son enfance, son père, le sultan précédant lui avait confié qu’il existait une porte secrète, par laquelle on pouvait fuir le palais en cas de danger.

Il lui avait recommandé de ne jamais révéler ceci, afin de garder cette possibilité de fuite secrète.

Reb Moché était au comble de la joie. Il savait qu’on tentait là la clé des apparitions nocturnes du « Prophète ».

Il demanda au Sultan de poster dans le plus grand secret quelques hommes de sa garde personnelle dans la chambre à coucher royale, et demanda la permission de passer la nuit lui aussi dans la chambre, chose que le Sultan accepta.

La nuit dura une éternité. Non pas pour le Sultan qui s’était endormi, rassuré par la présence et la tranquillité apparente de Reb Moché, mais pour Reb Moché et les gardes.

Les gardes, l’arme à la main, guettaient près de la porte secrète.

Un petit bruissement précéda l’appel.

« Soleiman, Soleiman, pourquoi dors tu? C’est le dernier avertissement. Je suis … »

Le « Prophète » n’eut pas le temps de terminer sa harangue. Les gardes avaient ouvert la porte, s’étaient saisi du « prophète » et l’avaient traîné à l’intérieur de la chambre.

Le Sultan, réveillé par l’appel et le tumulte qui l’avait suivi s’aperçut avec effroi qu’il s’agissait de son Vizir, connu pour sa haine des Juifs en général, et du médecin juif en particulier.

Le Vizir fut pendu le jour même sur la place publique, et le Sultan rassura Reb Moché sur la confiance qu’il continuait à accorder aux Juifs du Royaume.

Les Juifs d’Istanbul apprirent la bonne nouvelle et décidèrent de la fêter comme un jour de Pourim.

Et le vieillard, demandez vous? C’était bien sûr le Prophète Elie en personne, celui qui apporte toujours aux juifs persécutés la délivrance du Ciel.

Traduit de ‘Haguei Oumoadei Israël

Pourim Saddam

Février 1991.

« Hello, Maman! J’ai reçu mon ordre de mobilisation aujourd’hui! dit David Zuk au téléphone, d’un ton apparemment détaché. Je pars demain matin pour l’Arabie Saoudite!  » « Oh, non!  » dit sa mère, en pleurant déjà à l’autre bout du fil. Et son « non » résonnait aux oreilles de son fils de vingt ans.

« On m’a affecté au 101ème Régiment » dit David dont la voix n’était déjà plus si assurée et qui se cramponnait aux parois de la cabine téléphonique.

Le 101ème Régiment, surnommé « Les Aigles Hurlants » avait combattu en 1ère ligne sur tous les fronts: durant les deux guerres mondiales, en Corée et au Vietnam. Peu de ses soldats étaient revenus vivants…

La mère de David essayait de trouver les mots pour encourager son fils, mais c’était dur. Elle n’avait jamais très bien compris les choix de son fils: à seize ans, il était subitement devenu pratiquant et avait exigé de ne manger que cachère. Puis, deux ans plus tard, il s’était engagé volontairement dans l’armée… Que pouvait-elle dire ou faire devant ces choix incongrus?

Mais maintenant, en entendant cette nouvelle, elle ne put que soupirer: « Je te l’avais bien dit!  » La Guerre du Golfe avait éclaté un mois plus tôt, le 17 janvier 1991. « Maman, on dit que la guerre durera au moins un an. Je ne sais pas quand je te reverrai. Je t’aime, Maman! « , parvint-il à murmurer en sentant ses forces l’abandonner.

En sortant de la cabine téléphonique, David contempla les sommets enneigés de sa base du Kentucky. Quand les reverrait-il? Il avait entendu une rumeur qui circulait dans la base: quelqu’un avait prédit que la guerre serait terminée à Pourim. « Pourim n’est que dans un mois. C’est ridicule! « , pensait-il.

Effectivement Saddam Hussein aurait aimé la comparaison avec Haman, le persécuteur des Juifs dans le royaume de Perse, il y avait plus de deux mille cinq cents ans. Il s’était vanté de pouvoir « brûler la moitié d’Israël » avec ses Scuds chargés de gaz mortels. Ces missiles tueraient des milliers d’Israéliens, prouvant aux nations arabes qu’Israël était vulnérable, que D.ieu avait abandonné le « peuple élu » et que Saddam avait été choisi pour gouverner le monde.

Le scénario semblait être une plaisanterie… jusqu’à ce que Saddam envahisse le Koweït.

Maintenant David allait devoir défendre le Koweït et l’Arabie Saoudite. Quelle ironie!

Il mit plus de ferveur que d’habitude dans sa prière du soir alors qu’il se tenait tourné vers Jérusalem (Au fait, de quel côté se tournerait-il en Arabie Saoudite? ).

Avant de s’endormir, il repensa aux Scuds de fabrication soviétique qui avaient été « améliorés » avec des charges explosives fournies par les Européens : il étaient capables d’aplatir des tours de vingt étages tout en diffusant dans l’atmosphère des gaz mortels comme autant de poignards se répandant à des dizaines de kilomètres alentour.

Le premier Scud lancé sur Israël par l’Irak était tombé sur un immeuble dans un quartier très peuplé de Tel-Aviv: en pleine nuit, quatre cents appartements abritant mille deux cents personnes avaient été endommagés ou complètement détruits.

Les hôpitaux de Tel-Aviv étaient sur le qui-vive. Les ambulances étaient arrivées: un homme se plaignait de quelques égratignures provoquées par les bris de vitres; une femme avait une petite plaie qu’elle aurait pu soigner chez elle avec des pansements.

C’était tout. Même les non-religieux qualifiaient cela de miracle.

Durant la première semaine de guerre, l’Irak avait envoyé deux douzaines de Scuds qui avaient causé des dommages considérables.

Le premier Chabbat, un Scud tomba sur une synagogue installée dans un préfabriqué: deux cents personnes s’y trouvaient en train de prier. Le souffle de l’explosion projeta les fidèles comme des pantins. Seule la paroi-est, contre laquelle se tenait l’armoire protégeant les rouleaux de la Torah, était restée intacte.

Quand le premier Ministre, Its’hak Shamir et le maire de Tel-Aviv, Chlomo Lahat, avaient visité l’endroit, ils n’en avaient pas cru leurs yeux: personne n’avait été blessé.

Le lendemain matin, David embarqua avec plus de trois cents soldats dans un 747 qui fit une escale à Rome avant de se poser dans la ville portuaire de Dahran: le soleil tapait fort sur les étendues immenses du sable blanc le plus fin que David ait jamais vu. Il faisait 45° à l‘ombre. Mais il n’y avait pas d’ombre.

Le lendemain de son arrivée, il fut réveillé par la sirène: en trois secondes, il réussit à mettre son masque à gaz, mais son cœur battait à tout rompre. Nul gaz ne fut détecté et il put donc l’enlever au bout de quelques minutes mais Saddam avait gagné une première manche: le moral des troupes était atteint.

Saddam avait un autre allié: le désert, sa chaleur torride et la rareté de l’eau. Les soldats n’auraient droit qu’à une douche par semaine.

Et Saddam continuait d’envoyer ses Scuds contre Israël, mais malgré les énormes dégâts, il n’y avait curieusement que très peu de victimes.

La plupart des gens avaient fini par croire que ce n’était que des feux d’artifice…

Puis le 25 février au matin, David reçut l’ordre de se rendre avec une centaine de soldats à Al Khobar.

Le soir même, un fragment de Scud s’abattit sur la base: une gigantesque explosion entendue à des kilomètres de là détruisit le baraquement. Il ne resta plus qu’un cratère de ruines. 28 soldats avaient été tués et 88 soldats grièvement blessés. L’avion qui aurait dû transporter David avait eu une panne et il ne se trouvait donc pas à Al Khobar: il avait échappé à la mort.

La guerre s’intensifia, les forces alliées avaient été tétanisées par cet événement. David fut envoyé au front, à 50 km du village d’Our Kassdim, lieu de naissance du patriarche Avraham, celui qui avait refusé de se prosterner devant les idoles et qui était sorti vivant de la fournaise où Nimrod l’avait précipité.

La nuit, David pouvait contempler les millions d’étoiles dans le ciel: D.ieu n’avait-il pas promis à Avraham que sa descendance serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel?

Soudain, le 27 février, on annonça que la guerre était finie: le Koweït avait été libéré et l’Irak était envahi. Deux semaines plus tard, l’hebdomadaire Newsweek titrait en couverture: « Un triomphe aux proportions prophétiques! « . Ce n’est qu’à son retour aux Etats-Unis que David apprit que la guerre avait pris fin le jour de Pourim.

Tous les soldats du 101ème Régiment revinrent sains et saufs, avec David. Ils célébrèrent leur retour avec de grandes fêtes de remerciement à D.ieu.

Quelques mois plus tard, David passa un Chabbat chez Rav Zalman Posner à Nashville, Tennessee. Celui-ci lui tendit un fascicule contenant les déclarations publiques du Rabbi de Loubavitch. David n’avait jamais entendu parler du Rabbi.

Mais il apprit alors que le Rabbi avait, longtemps auparavant, annoncé que la Guerre du Golfe s’achèverait à Pourim.

Après son service militaire, David s’inscrivit à la Yechiva, école talmudique, de Morristown, New Jersey. Tzvi Jacobs

traduit par Feiga Lubecki

Un Pourim avec le ‘Hafets ‘Haïm.

La première guerre mondiale en était déjà à sa seconde année. Les Juifs de Pologne souffraient de terribles privations et bien que ce fût bientôt Pourim, la ville de Radine était plongée dans l’angoisse et le désespoir.

Le Rav de la ville était Rav Israël Meïr Ha Cohen, plus connu par le titre de son célèbre ouvrage, le ‘Hafets ‘Haïm.

La nourriture devenait rare, les impôts étaient élevés mais surtout de nombreux jeunes Juifs étaient enrôlés de force dans l’armée: qui savait quand on les reverrait?

A l’approche de Pourim, un Juif demanda au ‘Hafets ‘Haïm: « Cette année nous sommes si malheureux! Nos fils sont au front. Comment peut-on nous demander de célébrer Pourim dans ce monde de souffrance? ».

Le ‘Hafets ‘Haïm savait que l’homme parlait de sa propre misère et craignait pour la vie de son propre jeune fils qui faisait partie des conscrits.

« Ne vous inquiétez pas, dit le ‘Hafets ‘Haïm, même dans cette époque terrible nous ne devons pas perdre notre confiance en D.ieu. Même maintenant nous devons nous réjouir pour les grands miracles qu’Il a fait pour notre peuple à Pourim.

« II y a de nombreuses années, quand j’étais jeune homme à Vilna, à l’époque de Pourim, le Tsar avait édité un terrible décret.

Il ordonnait aux Juifs de fournir deux fois plus de jeunes gens pour le service militaire. Comme vous le savez, ces conscrits, les cantonistes, étaient encore des enfants et devaient rester dans l’armée pendant vingt ans. Après cette très longue période, ils ne se souvenaient pratiquement plus de leur judaïsme et étaient perdus pour leur famille pour toujours.

« Cette année-là, la conscription devait se passer à Pourim et les Juifs de Vilna étaient pratiquement en deuil.

« Cependant, malgré leur douleur, les Juifs de Vilna pratiquèrent les Mitsvot de Pourim: ils distribuèrent des « Michloa’h Manot », de la nourriture à leurs prochains, et de l’argent aux pauvres. Leur seule consolation était la lecture de la Méguilah, le rappel des miracles que D.ieu avait envoyés à Son peuple de façon inattendue.

« Mais la situation empira. Le Tsar promulgua un nouveau décret contre les Juifs afin qu’ils fournissent encore davantage de cantonistes. Tous les plus grands rabbins et responsables communautaires supplièrent le Tsar d’annuler ce décret mais en vain.

Les jeunes gens furent désignés et on leur donna l’ordre de se préparer pour le mois d’Av, le mois juif qui vit la destruction des deux Temples, le mois désigné pour les tragédies. « Le décret était prêt et on attendait la signature du Tsar.

Cela ne devait prendre que quelques secondes mais alors qu’il allait tremper sa plume, sa main heurta par inadvertance l’encrier qui se renversa sur le papier et l’encre recouvrit le nom du Tsar.

« Le Tsar était superstitieux. Il interpréta cela comme un mauvais présage du Ciel et il refusa obstinément qu’on réécrive le document. Et c’est ainsi que ces jeunes gens furent sauvés d’un destin atroce.

« Le mois d’Av, qui correspond à peu près au mois d’août, avait déjà commencé quand la rumeur se répandit à Vilna: les jeunes gens ne devaient pas être inquiétés. Ils défirent immédiatement les bagages qu’ils avaient déjà préparés et le soulagement fut visible sur tous les visages. Cette année-là, le mois d’Av avait été transformé de deuil en allégresse pour les Juifs de Vilna.

« Qui sait? Peut-être bien que la joie manifestée par les Juifs de Vilna en ce sombre Pourim quand le décret avait été édité portait en elle l’étincelle de leur délivrance au mois d’Av?

Alors peut-être que notre joyeuse célébration de Pourim cette année sèmera la graine d’une plus grande délivrance qui se produira de la même façon inespérée lorsque D.ieu délivrera à nouveau Son peuple! »

Traduit par Feiga Lubecki

Pourim de Saragosse

Les familles Saragossi, Saragosti (et variantes) commémorent de longue date le Pourim de Saragosse le 17 ou 18 Chevat, et ont l’usage d’en lire l’histoire, manuscrite sur un parchemin à la façon de la Méguilah d’Esther lue à Pourim.

L’histoire semble s’être déroulée vers 1400 à Syracuse … ou à Saragosse. Ces deux villes qui portent le nom ancien de Caesaraugusta sont souvent orthographiées de façon semblable par les copistes d’antan, et une confusion semble s’être développée sur la localisation exacte de l’événement. Quoiqu’il en soit, la mémoire n’a pas oublié de miracle effectué par D.ieu auprès de son Peuple, et c’est là l’essentiel.

L’histoire complète est développée dans le site http://www.chez.com/pourimsaragosse de Mr Stéphane Saragosti, et nous nous contenterons de publier en annexe une étude de D. Simonsen parue dans la Revue des Etudes Juives, Tome 59 de 1910. Nous n’avons pas connaissance d’autres études parues sur le sujet depuis.

Chapeau à la casquette

Le Rav Israël Jacobson a raconté au nom du Rav Chmouel Hein l’histoire suivante.

Dans ma jeunesse, j’habitais près de Rav Touvia Balkin, dans la ville de Vietke. Reb Touvia était un ‘Hassid accompli, enseignant de son métier, et moi j’étais dans le commerce.

Nous partagions tout, à commencer par les bonnes occasions de dire « Le’haïm », et c’est ainsi que nous étions toujours ensemble le jour de Pourim.

Ayant passablement accompli la Mitsvah de « au point de ne plus savoir ». Reb Touvia s’en prit à mon chapeau qu’il tortilla dans tous les sens.

« Qu’est ce qu’il t’a fait mon chapeau? »

« Rien, mais je vais te raconter une histoire.

Avant, les juifs en Russie portaient un bonnet rond, sans rebord. De cette façon, ils pouvaient lever les yeux au ciel et connaître « celui qui a créé tout ça ». Puis est venu ce terrible gouvernement antisémite du Tsar, qui a décrété que désormais les juifs doivent porter une casquette avec une visière, pour les empêcher de lever les yeux au ciel.

Mais quand le juif est très occupé et que sa casquette dévie sur le côté, alors il peut encore connaître « celui qui a créé tout ça ».

Qu’est ce que le Satan a inventé? Le chapeau! De quelque côté que tu te tourne, il y a toujours un rebord qui vient t’empêcher de lever les yeux au ciel.

Traduit de Sipourim ‘Hassidiim, Israël Halfenbein, citant « Zikhron livnei Israël »

Rabbi d’un jour

S’il est d’usage de nommer pour le jour de Pourim un « Rav » ou un « Rabbi d’un jour », Rabbi Naftali de Lizinsk en faisait un usage immodéré.

Petit-fils de Rabbi Elimelekh de Lizinsk, il vivait dans la plus grande discrétion, chassait les ‘Hassidim qui venaient le voir et tenait à mener la vie d’un simple juif ignoré de tous.

Deux heures par an seulement, le jour de Pourim, il se parait de l’apparence d’un « Rebbe » et recevait ses ‘Hassidim, leur accordait toutes les bénédictions qu’ils demandaient, et qui se réalisaient. Il aimait répéter que ce jour là, il jouait au Rabbi.

Une femme arriva une fois en retard après la « fin du jeu ». Elle déposa devant Rabbi Naftali une enveloppe d’argent et sa requête « avoir des enfants ».

« – Trop tard, deux heures seulement dans l’année je peux jouer au Rabbi. Je ne suis maintenant ni un Rabbi, ni un Tsadik, ni un Rav ni même un magicien. Je ne peux rien faire pour t’aider.

– Si vous n’êtes pas Rabbi, rendez-moi mon argent!

– Par ce mérite que tu m’as cru lorsque je t’ai dit que je ne suis pas Rabbi, tu seras exaucée. Aucun des ‘Hassidim ne me croit lorsque je dis que je ne suis pas Tsadik le reste de l’année…. »


Sippourei Ha’hag, Ména’hem Mendel.

Un problème kabbalistique…

Un certain Juif avait appris quelques notions de Kabbalah et se considérait comme un expert en ce domaine.

Mais quelques questions le tourmentaient encore. Qui pourrait donc les résoudre? Il avait entendu parler d’un grand sage, Rabbi Chnéour Zalman, très versé dans tous les domaines de la Torah; il résolut donc de se rendre auprès de lui et de lui poser ses questions, non sans l’avoir testé au préalable.

Notre « grand Kabbaliste » voyagea donc jusqu’à Liozna. En chemin, il rencontra Rav Chmouel Mounkess, un des plus fervents ‘Hassidim de Rabbi Chnéour Zalman, un ‘Hassid jovial et souvent facétieux…

En entendant « le Kabbaliste » annoncer qu’il se préparait à « examiner » Rabbi Chnéour Zalman, Rav Chmouel Mounkess en conçut une certaine exaspération: il ne supportait pas qu’on puisse douter de son Rabbi!

Il allait montrer à ce Juif ce qu’était un Rabbi et ce que valaient ses notions de Kabbalah…

Il appela donc « le Kabbaliste » et lui confia:

« Moi aussi, j’ai de grandes questions de Kabbalah. J’ai lu dernièrement un passage très obscur, que je ne suis pas arrivé à comprendre. Peut-être pourriez-vous m’aider? »

Et Rav Chmouel Mounkess ferma les yeux comme s’il se concentrait profondément et évoqua son « problème »: « Au début c’est éparpillé et dispersé.

Ensuite sous l’influence de différentes barres, cela devient rassemblé comme un grand cercle et se divise à nouveau en trois cornes avec un point central.

Et grâce à l’harmonie du principe du feu et du principe de l’eau, le bien suprême est atteint ».

Le « Kabbaliste » écouta attentivement ces mots mystérieux en hochant la tête: « Effectivement, c’est là un texte tout à fait extraordinaire qui fait appel à de profondes notions Kabbalistiques.

C’est certainement une allusion à des mondes supérieurs dont je n’ai jamais entendu parler. Je me demande si le Rabbi saura de quoi il s’agit! »

Reb Chmouel Mounkess réussit à cacher son amusement et prit un air très grave: « Je vous en prie, posez cette question au Rabbi! »

Le Kabbaliste accepta; il se fit répéter plusieurs fois le problème, pour bien s’en imprégner, et, gonflé de sa propre importance, entra en audience privée chez Rabbi Chnéour Zalman, l’auteur du « Tanya » et du « Choul’han Arou’h Harav ».

Il répéta devant le Rabbi ce passage mystérieux mais, à sa grande surprise, Rabbi Chnéour Zalman éclata de rire!

« C’est là la recette des « Kréplechs », ces petits boulettes farcies à la viande que l’on mange au repas de Pourim! »

Interloqué, le « Kabbaliste » ne comprenait plus rien!

Il avait espéré découvrir le secret de la Création du Monde, ou bien la date de l’arrivée du Machia’h et le Rabbi riait, riait…

Puis il lui expliqua posément chaque terme du « problème »:

  • « Au début c’est « éparpillé et dispersé »: ce sont les grains de farine;
  • Puis « cela devient rassemblé »: on ajoute de l’eau, et la farine devient une pâte;
  • « Comme un grand cercle »: on roule la pâte et on la pétrit en boule;
  • « Sous l’influence de différentes barres »: on découpe des lanières de pâte;
  • « En trois cornes »: on forme des petits gâteaux à trois coins;
  • « Avec un point central »: la pâte est farcie avec un mélange de viande et d’oignons;
  • « L’harmonie du principe du feu et du principe de l’eau »: on fait bouillir ces boulettes dans la soupe;
  • « Le bien suprême est atteint »: mangez, c’est délicieux!

Le « Kabbaliste » sortit de chez le Rabbi, honteux. Maintenant il n’avait plus de questions, il avait compris la grandeur d’un Rabbi!

Juste après lui, Reb Chmouel Mounkess entra à son tour chez le Rabbi. Celui-ci lui demanda: « C’est donc là tout ton service de D.ieu? »


Traduit par Feiga Lubecki

INTERDICTION DE MICHLOA’H-MANOTH

Notre récit a pour théâtre une bourgade de l’ancienne Russie tsariste.

Le maire de ces modestes localités y avait l’autorité d’un petit tsar. Son uniforme, avec ses boutons de cuivre étincelants où figurait l’emblème officiel, et son chapeau plein d’autorité ajoutaient à la crainte qu’il inspirait aux pauvres habitants et aux commerçants juifs. Car c’était un homme dur et qui, on l’aura compris, n’aimait pas les Juifs.

On prend sa revanche comme on peut: ces derniers lui avaient trouvé un surnom qui lui allait à merveille; ils l’appelaient Haman.

Ce maire se considérait ni plus ni moins que le représentant personnel du Tzar. Il n’y avait pas dans le petit bourg une autorité qui fût au-dessus de la sienne. Il était la Loi.

Il aimait sa puissance et même le surnom dont l’avaient affublé les Juifs. Mais ce qui lui donnait le plus de satisfaction c’était les occasions que lui donnait l’exercice de ses fonctions de soutirer. par des menaces et au besoin par la violence, de l’argent à ces derniers.

Précisons d’abord que le maire, en ces temps lointains, cumulait à lui seul plusieurs fonctions officielles.

Il était le Chef à la fois de la police et du département de l’hygiène, Inspecteur de la santé, de l’approvisionnement, des poids et mesures et tant d’autres choses encore.

Quand il entreprenait ses tournées d’inspection, un frisson parcourait la Grande Rue le long de laquelle, les boutiques, de chaque côté, étaient alignées. Alors on voyait apparaître les femmes armées de balais, qui balayaient fiévreusement le devant de leurs petites échoppes.

A l’intérieur, les hommes n’étaient pas moins actifs; en hâte, ils mettaient de l’ordre, couvrant les denrées, dépoussiérant les étagères, pendant des rubans collants anti-mouches, replaçant les couvercles sur les caisses de harengs, vérifiant la validité de leur permis, enfin se préparant à affronter la « tempête ».

De boutique en boutique courait la nouvelle terrifiante : « Haman arrive! ». Quel branle-bas causait ce visiteur détesté!

Rien d’étonnant à cela. De l’aube au crépuscule, les pauvres petits commerçants restaient cloués dans leurs échoppes obscures, gelant en hiver, suant en été, gagnant à peine de quoi subsister.

Et voilà que ce Haman survient et délibérément enlève le dernier quignon de pain de la bouche même de leurs enfants!

Car l’Inspecteur découvre-t-il l’ombre d’une poussière sur une étagère, ou une mouche égarée se pose-t-elle, en son auguste présence, sur une denrée quelconque, et le carnet de contraventions apparaît aussitôt, avec pour conséquence que les gains péniblement acquis durant une semaine, ou même un mois passent, rapides comme l’éclair, de la poche de ces infortunés à celle du maire inspecteur.

Les malheureux boutiquiers peuvent, si bon leur semble, essayer de s’expliquer en disant qu’il ne leur est pas possible de rester toute la journée, armés d’un éventail, à guetter la mouche obstinée, ils peuvent supplier l’inspecteur d’avoir pitié de leurs femmes et de leurs enfants; c’est peine perdue.

Il y a plus de chances d’émouvoir un morceau de bois. Haman, lui. ne bronche pas, il n’a pas de cœur. Il rédige tranquillement son procès-verbal puis le tend au boutiquier accablé.

Trouve-t-il une boutique impeccablement tenue sans rien qui puisse, avec la meilleure volonté du monde, lui être reproché? Qu’à cela ne tienne! Avec la pointe d’un couteau il gratte la motte de beurre et la porte à sa bouche. Il fait une grimace, crache avec dégoût et rugit :

– Pouah! Quel beurre Comment oses-tu vendre une marchandise si malsaine?

– Mais, Excellence, proteste le boutiquier, j’ai reçu ce beurre juste hier. directement de la ferme,

– Tu le diras au juge, répond Haman qui, comme par hasard, fait aussi fonction de juge.

Autre boutique. Haman cherche, flaire, fouine. Manifestement, la vue du commerçant pâle et terrorisé le réjouit. Finalement paraît sur son visage un sourire qui ressemble plus a une grimace.

– Belle boutique, en vérité, concède-t-il. Je dirai à mon épouse de venir faire ses emplettes ici.

MADAME LA MAIRESSE

Et O miracle, il s’en va sans dresser aucun procès-verbal. Le boutiquier respire, mais sa joie sera, hélas, de courte durée. Car, plus tard dans l’après-midi, voilà que se présente l’épouse du maire.

Elle est tout sourires et elle remplit son panier de denrées de toutes sortes. Mais au moment de payer, elle découvre soudain qu’elle a oublié son sac à la maison.

Elle revient un autre jour, et remplit à nouveau son panier de marchandises. Mais voilà qu’au moment de régler la note, elle s’aperçoit qu’elle n’a pas de monnaie. Quand le commerçant lui rappelle respectueusement, et avec tous les ménagements possibles, que ses moyens limités ne lui permettent pas de faire crédit, elle réagit comme s’il l’avait insultée.

Mais bien vite, le pauvre épicier découvre, à son grand désespoir, qu’il eût mieux fait d’oublier cette dette, car le maire-inspecteur ne tarde pas à lui rendre visite: un premier procès-verbal est dressé sur-le-champ, suivi peu de jours après par un second.

A la troisième visite, le boutiquier, sûr de sa ruine prochaine s’il ne remédie pas rapidement à cette situation, n’y va pas par quatre chemins.

Il dit sans détours au maire : « Excellence, je voulais dissiper un malentendu et vous assurer que Madame la Mairesse ne me doit rien du tout ».

La pluie de procès-verbaux cesse aussitôt comme par enchantement, et l’épouse du maire va recommencer le même manège chez un autre commerçant.

Que pouvaient faire les Juifs sinon prier Dieu de les débarrasser une fois pour toutes de ce nouveau Haman?

Les habitants âgés de la bourgade se souvenaient du temps où il était un petit garçon.

On l’employait comme un « Chabbath-Goy », il venait l’aprèsmidi du Sabbat ôter les chandeliers de dessus la table, alimenter de bûches l’âtre. Il s’acquittait de menues besognes aussi les jours de semaine.

On le payait en nature: de la nourriture, un morceau de pain blanc et une pomme. Mais Vania (c’était son nom) n’éprouvait aucune gratitude envers les Juifs qui lui montraient de l’amitié. Il les enviait, au contraire, car à son imagination, leurs foyers, humbles mais luisants de propreté, emplis de la sainte atmosphère du Sabbat, faisaient l’effet de palais enchantés. Son envie se mua bien vite en convoitise et en haine.

Il se mit à voler; tantôt une breloque, tantôt un bijou disparaissait, jusqu’à ce que l’inévitable arriva:

il fut pris en flagrant délit. A partir de ce jour, lcs portes des foyers juifs se fermèrent pour lui.

Il finit par disparaître, et on n’entendit plus parler de lui. Quand on le revit dans le petit bourg, il portait un vieil uniforme de soldat, et arpentait la Grande Rue avec beaucoup de morgue. On aurait dit un général.

Puis il disparut à nouveau, pour reparaître enfin comme maire officiellement nommé à la tête de la localité.

Il ne perdit pas de temps: par son comportement odieux il gagna bien vite le titre de Haman! Ayant grandi parmi les Juifs, leur mode de vie, leurs habitudes, leurs coutumes et leurs fêtes n’avaient aucun secret pour lui.

Il savait, par exemple, que Pourim était un jour où les Israélites célébraient la chute de Haman, où boire et se réjouir étaient à l’ordre du jour, et que c’était une Mitsvah de boire même jusqu’à n’être plus capable de faire la distinction entre « maudit soit Haman » et « béni soit Mordékhaï ».

Aussi résolut-il de tout faire pour attrister ce jour, habituellement si plein de réjouissances.

L’INTERDICTION

Avant que vînt la fête de Pourim, il rendit public un ordre qui interdisait aux porteurs de Michloa’h-Manoth d’accomplir leur travail sans licence spéciale.

Mesure ridicule, s’il en fut; et, par-dessus le marché, irréalisable dans la pratique.

Car les porteurs visés ne pouvaient gagner en cent Pourim la somme nécessaire pour payer le permis, et être ainsi en règle avec la « Loi ». Furieux, les Juifs envoyèrent au maire une délégation pour demander que l’ordre fût rapporté; elle était même autorisée, au cas où sa mission échouerait, à offrir une certaine somme d’argent.

Mais, pour une fois, l’argent passait au second plan pour le maire. Il ne visait qu’à contraindre les Juifs à renoncer à la Mitsvah de Michloa’h-Manoth, ce qui compromettrait fatalement leur fête.

Et comme chaque mesure doit être accompagnée d’une sanction correspondante, il menaça d’arrêter quiconque était pris en flagrant délit, et de confisquer les paquets trouvés en sa possession.

Pourim vint, et tous les Juifs se rassemblèrent à la synagogue pour écouter la lecture de la Méguilah. Au moment où le nom de Haman fut prononcé, il y eut un grand chahut de crécelles, que ponctuaient les battements de pieds sur le sol.

Mais cette fois, la manifestation traditionnelle ne visait pas seulement le Haman de la Méguilah, mais aussi le Haman actuel qui sévissait dans le bourg.

La même scène se répéta le matin suivant. L’après-midi, quand ce fut l’heure d’envoyer les Michloa’h-Manoth, quelques porteurs intrépides décidèrent pour ainsi dire de forcer le blocus, même s’ils devaient payer leur hardiesse par la prison.

Le maire et son assistant, sortis patrouiller dans les rues du quartier juif, tombèrent sur deux des porteurs récalcitrants et jetèrent en prison.

Les paquets confisqués, ils rentrèrent jouir en paix de leur butin.

Or ces Michloa’h-Manoth étaient destinés au Rabbin de la communauté, un homme vénérable et fort respecté non seulement par les Juifs, mais aussi par les non-Juifs de la bourgade.

Heureusement, sa fête de Pourim à lui ne dépendait pas des Michloa’h-Manoth saisis. Il était à table, en compagnie de quelques invités, quand la femme du maire fit irruption dans la maison. Elle paraissait dans une grande détresse et avait les yeux pleins de larmes.

– Saint Rabbi, supplia-t-elle, mon mari se meurt! Il goûtait aux Michloa’h Manoth qu’il avait confisqués aux porteurs arrêtés, quand une arête de poisson s’est fichée dans sa gorge.

Je vous en prie, aidez-moi, priez pour lui, éloignez de lui la malédiction… Le vieux Rabbin lui expliqua que ce n’était pas d’une malédiction des Juifs que souffrait le maire;

simplement Dieu le châtiait pour avoir été si cruel à leur égard, et leur avoir fait la vie si difficile; et que la mairesse elle-même n’était pas innocente, car elle était aussi responsable que son mari.

– Si vous promettez de changer d’attitude et de mettre un terme à cette persécution systématique, votre mari sera épargné. Allez maintenant le lui dire, conclut-il. La mairesse revint en toute hâte chez elle.

Son mari non seulement souffrait d’étouffements, mais aussi il était dans les affres de l’angoisse: il avait peur de mourir.

Elle lui répéta les paroles du saint Rabbin. Rassemblant ses forces, il jura ce que ce dernier lui demandait : il ne ferait jamais de mal aux Juifs.

Il arrivait à peine à respirer. Cela dura encore un moment, puis peu à peu son état sembla s’améliorer. Il respira de mieux en mieux. Et il eut soudain conscience qu’un miracle avait eu lieu.


LA MÉTAMORPHOSE DU MAIRE

Le lendemain – c’était Chouchane Pourim -, le Rabbin vit arriver chez lui le maire en personne. – Je sais que vous m’avez sauvé la vie, lui dit-il. Je viens vous réitérer ma promesse que jamais, plus jamais, je ne causerai le moindre ennui aux Juifs. J’en fais devant vous le serment solennel. Priez pour moi, saint Rabbi.

Et au moment où il prenait congé, il ajouta d’un air soumis: Puis-je demander qu’on ne m’appelle plus Haman?..

Le bruit de la « conversion » du maire provoqua une grande joie dans la petite bourgade. Et ce n’était pas là une fausse rumeur; car chaque année à Pourim, l’ancien Haman se rendait lui-même chez le vieux Rabbin lui présenter respectueusement ses bons vœux, échanger avec lui force « Lé’haïm », et renouveler sa promesse de ménager les Juifs autant qu’il le pouvait …

Tiré de Conversation avec les jeunes, N° 217, Adar 5732.

Ce que seul Pourim peut accomplir

J’avais dix-neuf ans et, élevé à Jérusalem dans une famille très religieuse, je portais un manteau noir, des Peot (papillotes) et une barbe assez fournie.

Comme mes frères, j’étudiais à la Yechiva Etz Haïm, j’étais un bon élève et déjà mes parents recevaient pour moi des propositions de mariage.

C’est à New York que je fus présenté à une jeune fille et, dès les fiançailles célébrées, le mariage fut prévu pour l’été. Mes parents voulaient que nous nous installions à Jérusalem, ses parents préféraient New York. Finalement on conclut: « Que le jeune couple choisisse! « 

Mais nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord et, aux environs de Pessa’h, nous avons brisé l’accord de fiançailles. J’étais bouleversé et mes parents aussi. Ils insistaient pour que je retourne en Israël.

Mais j’étais trop honteux de revenir seul. Je restai donc aux Etats-Unis. Un de mes amis, aussi originaire de Jérusalem, me dit qu’il y avait du travail possible pour moi à Cleveland. L’idée me parut intéressante et je l’y accompagnai.

Là-bas, la vie était différente : je ne baignais plus dans le cocon du quartier ‘hassidique et, petit à petit, je troquai mon manteau noir pour l’uniforme jean et tee-shirt, je rasai ma barbe et, encouragé par mes nouveaux amis, je touchai à toutes les fantaisies de la vie américaine. Toutes!

Evidemment je ne pouvais me résoudre à révéler à mes parents ce que je devenais. Ils savaient que j’étais à Cleveland, ils supposaient que j’étudiais…


A l’époque de Pourim, je rendis visite à des cousins qui habitaient à New York, dans le quartier de Crown Heights, bien avant que celui-ci ne devienne un bastion du mouvement Loubavitch.

Bien entendu, mes cousins eurent du mal à me reconnaître… Après avoir participé avec eux au repas de Pourim, je sortis me promener. Soudain j’aperçus deux ‘Hassidim qui couraient à toute vitesse :

« Que se passe-t-il? Y-a-t-il un incendie?  » leur demandai-je, surpris.

« Nous nous rendons à la réunion ‘hassidique avec le Rabbi de Loubavitch ». Et ils me désignèrent la synagogue plus connue sous le nom de 770 Eastern Parkway.

Je les suivis et aperçus des centaines de ‘Hassidim écoutant avec attention un homme que je supposais être le Rabbi.

Il faisait chaud et il y avait beaucoup de monde. J’aurais voulu partir, ce n’était vraiment pas un endroit pour moi. Mais juste quand cette idée me traversa l’esprit, le discours s’arrêta et les ‘Hassidim se mirent à chanter. Je chantais avec eux.

Puis le silence se fit soudainement et le Rabbi se remit à parler : à propos du monde futur, de Machia’h et du fait que seule la fête de Pourim serait maintenue à ce moment-là. Je ne me souviens pas de tout, mais j’étais fasciné par ses belles explications.

Je fus particulièrement ému quand il dit qu’à Pourim, la « Nechama », l’âme du Juif est encore plus révélée et sensible qu’à Yom Kippour.

Je me raidis: j’avais vaguement l’impression que le Rabbi parlait maintenant de moi. Il expliquait que le mauvais penchant était un artisan intelligent, un expert:

d’abord il se présente à un jeune homme et le convainc de quitter la Yéchivah et d’aller travailler car, après tout, « il n’y a pas de Torah sans farine ». Puis il le persuade que « en Amérique, c’est différent », qu’il faut savoir s’adapter, que « le temps, c’est de l’argent » et qu’il ne faut pas le gaspiller à prier et à mettre les Téfilines.

Le Rabbi décrivait exactement ma descente spirituelle étape par étape et concluait en disant que « même Yom Kippour ne suffirait pas à faire revenir ce jeune homme.

Mais alors vient Pourim, le moment de vérité, quand un Juif affirme: « Je ne me prosternerai pas!  » Sa Nechama se réveille et il peut remonter hors du puits! « .

Plus le Rabbi parlait, plus mon visage me brûlait. Je savais bien que le Rabbi parlait de moi. Je tentais de me rassurer: même si tous les détails coïncidaient, le fait est que le Rabbi ne pouvait même pas me voir.

Mais il continuait: « En particulier quand le jeune homme vient de la Terre Sainte, de Jérusalem la ville sainte; il est même possible qu’il se trouve ici même s’il pense qu’on ne le voit pas. Proche mais pas visible. Vu mais… de loin… »

La seule chose qui me rassurait, c’était que personne ne pouvait comprendre, nul ne trouverait dans la foule un jeune homme barbu habillé comme à Jérusalem.

Le Rabbi s’arrêta, les chants reprirent. Les ‘Hassidim levaient leurs verres de vodka pour souhaiter « Le’haïm », « A la vie » au Rabbi. Je levai la tête.

Tout le monde me regardait. Le Rabbi me fixait et me fit signe de dire « Le’haïm ». Quelqu’un me donna un petit verre, un autre le remplit, mais le Rabbi insista: « Un grand verre! « 

Je protestai: jamais je ne pourrais boire autant! Le ‘Hassid chuchota: « Dis juste Le’haïm! « . Mais le Rabbi me fit signe de finir le verre! Puis il me dit: « Encore un verre!  » Je bus la seconde coupe jusqu’à la dernière goutte.

Je ne me souviens plus de rien sauf que je me suis réveillé, couché sur un banc, en compagnie de ‘Hassidim qui, comme moi, avaient bien bu. C’était tôt le matin… Ce qui m’est arrivé ce jour, je ne l’ai jamais raconté à personne. C’était un secret entre le Rabbi et moi-même. Aujourd’hui, revenu à une vie de Torah, j’habite à Jérusalem avec mon épouse, une remarquable femme religieuse, et mes magnifiques enfants.

Il m’est arrivé de retourner à New York; chaque fois, je voulais retourner chez le Rabbi, le remercier. Mais j’avais peur: comment pouvais-je approcher quelqu’un qui voyait à l’intérieur de moi comme si j’étais en verre?

Cette année, je suis retourné chez le Rabbi, j’ai osé retourner chez le Rabbi. Je me suis rendu au Ohel, 226-20 Francis Lewis Blvd. à Queens, sur son tombeau et j’ai murmuré, dans le vent, entouré de ces murs qui ont entendu tant de psaumes et de prières, oui j’ai enfin dit: « Merci Rabbi! « 

Traduit par Feiga Lubecki

Entre l’enfer et le paradis

Il y a de cela quelques années, un Juif qui était encore éloigné de la pratique des Mitsvot, participa à un repas de Pourim.

Il fut particulièrement étonné de la manière avec laquelle les convives accomplissaient la Mitsvah de « michloa’h manoth » qui consiste à envoyer ou à donner deux mets à un ami. Il remarqua, en effet, qu’il s’agissait plutôt d’une circulation de présents et que chacun recevait bien souvent ce qu’il avait lui-même envoyé.

« Expliquez-moi le sens de cette coutume, demanda t-il au Rav. Chacun échange ses mets avec un autre et au bout de « plusieurs voyages » il est fort possible qu’il reçoive son propre envoi!

« Je vais te raconter une histoire, lui répondit le Rav, un sourire aux lèvres. Après une longue vie, un Juif quitta ce monde et fut accueilli par le tribunal céleste qui, après examen de son « dossier », lui proposa une alternative.

Il irait au « Gan Eden » (le Paradis) ou au « guéhinome » (l’enfer) selon son choix. Il commença par visiter le guéhinome. Il y retrouva tous les méchants qu’il avait connus sur terre, assis devant des tables ornées des plats les plus appétissants.

« Si le guéhinome a cette allure, se dit il, qu’est ce que doit être le Gan Eden!  » Puis soudain, il vit arriver des anges qui accrochèrent aux mains de tous les présents de très longues fourchettes.

Maintenant, il comprit la souffrance de l’endroit : ils ne pouvaient que regarder mais étaient incapables de porter à la bouche les mets.

Il quitta rapidement le guéhinome pour se rendre au Gan Eden …pour retrouver la même scène : les Justes étaient assis devant des tables somptueuses avec de très longues fourchettes attachées aux mains.

Il était en train de se demander quelle différence pouvait exister entre ces deux endroits quand il vit chacun s’asseoir et donner à manger à celui qui se trouvait en face de lui. Sans perdre un instant, il courut vers le guéhinome et proposa le « truc » au premier méchant qu’il rencontra

« Ne perds pas de temps, lui dit il. Prends ta fourchette et donne à manger à celui qui se trouve en face de toi. Tu changeras le guéhinome en Gan Eden! « 

« Ca ne va pas! lui lança t-il. Moi, donner à manger à ce type là? »

« Tu vois conclut le Rav, l’essentiel c’est de donner. »


Traduit par Its’hak Touaty

Pourim à Dachau

Ils étaient arrivés d’Auschwitz par petits groupes d’environ vingt personnes chacun. De fait, ils ne ressemblaient plus à des hommes; c’était plutôt des squelettes ambulants. Leurs visages étaient devenus triangulaires avec des mentons pointant en avant et des joues creuses. Même leurs lèvres n’étaient plus que des lignes bleuies. Par contre, leurs yeux semblaient immenses, avec un éclat étrange presque lumineux. Dans l’argot du camp de concentration, on les appelait « les Musulmans », nul n’a jamais su pourquoi on désignait ainsi les mourants.

Leur façon de parler yiddish était étrange pour nous, natifs de Lituanie. Eux, ils étaient originaires du ghetto de Lodz puis avaient été déportés à Auschwitz avant d’être envoyés dans notre camp. Ce camp était situé au cœur d’une petite forêt entourée de verts pâturages: un paysage d’une beauté à couper le souffle. Quand j’avais moi-même été transféré là-bas, j’avais pensé:  » Rien de mal ne peut arriver dans un environnement aussi idyllique… »

Mais j’avais vite compris que la beauté n’était que dans le paysage. Les Allemands qui nous dominaient n’étaient que des sadiques et des assassins. Les habitants de Lodz étaient tombés dans le même piège. Ils trouvaient qu’en comparaison avec Auschwitz, ce camp était un paradis.

Mais nombre d’entre eux périrent après leur arrivée: de coups, de faim et par les terribles travaux forcés.

Mais ils préféraient mourir ici plutôt que dans les chambres à gaz. C’est par eux que nous avons appris cette réalité hallucinante: l’existence de chambres à gaz et de fours crématoires érigés pour assassiner des milliers d’innocents par jour.

Certains des nouveaux arrivants nous racontèrent qu’eux-mêmes s’étaient tenus, sans vêtements, à l’entrée des chambres à gaz quand les Nazis leur avaient soudain ordonné de se rhabiller et de se rendre vers notre camp: ils avaient sans doute un tel besoin désespéré de travailleurs qu’ils faisaient transiter ces squelettes ambulants à travers la Pologne jusqu’à Dachau en Allemagne.

En mars 1945, peu d’entre eux avaient survécu. L’un d’entre eux était connu comme ‘Haïm le rabbin. Nous n’avons jamais réussi à savoir s’il avait vraiment été rabbin mais il tenait à se laver les mains avant de manger, récitait les bénédictions, connaissait les dates du calendrier juif et savait prier par cœur.

Parfois, quand les Allemands avaient le dos tourné, ‘Haïm le rabbin organisait la prière du soir. Le commandant juif du camp, Burgin, l’avait remarqué et il tentait de l’affecter aux travaux les moins difficiles. La plupart des prisonniers mouraient quand ils devaient porter des sacs de 50 kg de ciment. ‘Haïm, le rabbin, n’aurait pas survécu à ce genre de travaux.

Il m’avait dit un jour que, s’il sortait vivant de cette guerre, il se marierait et aurait au moins une douzaine d’enfants.

A la mi-mars, on nous accorda un dimanche, un jour de liberté totalement inattendu. Le camp était couvert de neige, mais ici et là, on sentait que le printemps arrivait. Nous avions entendu des rumeurs sur l’occupation de l’Allemagne par l’armée américaine et l’espoir renaissait dans nos cœurs.

Après le « petit déjeuner » (une tranche de pain moisi, une noix de margarine et de l’eau brunâtre appelée « ersatz de café »), nous pûmes retourner dans nos baraques et nous recoucher un peu.

Soudain nous remarquâmes ‘Haïm le rabbin, debout sur la neige et criant à tue-tête: « Haman sur la potence! Haman sur la potence! »

Il portait sur la tête une « couronne » de papier découpée dans le carton d’un sac de ciment, il s’était enveloppé dans une couverture sur laquelle il avait attaché des étoiles découpées dans le même sac de ciment.

Nous étions pétrifiés par cette apparition étrange, incapables de croire nos yeux et nos oreilles tandis qu’il dansait, oui il dansait dans la neige: « Je suis A’hachvéroch, le roi de Perse! »

Puis il s’arrêta, se redressa, le menton pointé vers le ciel, le bras droit étendu dans un geste impérial et il s’écria: « Haman sur la potence! Et quand je dis Haman, nous savons tous qui est le Haman d’aujourd’hui! »

Nous étions persuadés qu’il avait, lui aussi, comme tant d’autres, perdu la raison. Nous étions une cinquantaine de détenus à l’observer, incrédules puis il dit: « Frères juifs! Que vous arrive-t-il? C’est Pourim aujourd’hui! Jouons une pièce de Pourim! »

Tout-à-coup nous nous sommes souvenus : sans doute sur une autre planète, sans doute il y a des millions d’années, il y avait une fête appelée Pourim, des enfants qui se déguisaient, des gâteaux en forme de triangles qu’on appelle « Hamantaschen » (des oreilles d’Haman)… ‘Haïm le rabbin vivait Pourim, lui il connaissait la date hébraïque alors que nous n’avions plus aucune idée du calendrier.

Il décida alors de distribuer les rôles pour la pièce de Pourim: certains se retrouvèrent nommés reine Esther, Mordekhaï, reine Vachti…

J’eus l’honneur de jouer le rôle de Mordekhaï. A la fin, nous avons tous dansé dans la neige. Même à Dachau nous avons ainsi perpétué la tradition de la « Pièce de Pourim ».

Mais ce n’était pas tout. Notre « rabbin » (était-il prophète? ) nous a promis des « Michloa’h Manot », ces cadeaux traditionnels de nourriture. Hallucination?

Non! Miracle des miracles! Dans l’après-midi, une délégation de la Croix Rouge Internationale arriva dans le camp.

C’était la première fois qu’elle s’intéressait à notre sort. Mais nous reçûmes ses membres en libérateurs parce qu’ils nous avaient apporté les « Michloa’h Manot » promises par ‘Haïm: chacun d’entre nous reçut un paquet contenant une boîte de lait condensé, une petite barre de chocolat, quelques morceaux de sucre et un paquet de cigarettes.

Comment décrire notre joie? Nous mourions de faim et soudain, à Pourim, nous recevions ces cadeaux du ciel, ce festin royal!

Depuis lors, plus personne ne douta de l’esprit prophétique de ‘Haïm, le rabbin.

Sa prédiction s’était révélée exacte. Deux mois plus tard, Haman-Hitler « marcha vers la potence » et se suicida à Berlin tandis que ceux d’entre nous qui avions survécu étions délivrés par l’Armée américaine le 2 mai 1945.

J’ai perdu la trace de ‘Haïm le rabbin lors de « la marche de la mort » entre Dachau et le Tyrol mais j’espère qu’il a survécu et qu’il a pu fonder une nombreuse famille comme il l’avait souhaité.

Je me souviens toujours de lui, quand approche la fête de Pourim, pour l’inoubliable « Pièce de Pourim » qu’il nous fit jouer à Dachau.

Solly Ganor

Traduit par Feiga Lubecki


Nissan : Pessah

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Des miettes dans la blouse blanche

Leningrad 1941. Au 40 de la rue Maklina, ce qui reste d’une famille essaie de célébrer le soir du Séder.

Reb Eliézer Kovalnov avait déjà été emmené par le K.G.B. au milieu de la nuit en octobre 1940.

Trois mois plus tard, ce fut sa fille ‘Haya et une semaine après, son épouse Elka qui furent emprisonnées à Spolerke, la prison tristement célèbre pour avoir « abrité » Rabbi Yossef Its’hak, mais aussi pour ses gardiens inhumains et ses conditions de détention terrifiantes.

Il ne restait donc que le fils Mendel et son épouse, et trois autres enfants. Ils lurent la Haggadah, parlèrent d’esclavage et de délivrance tout en souhaitant du fond du cœur voir déjà se réaliser la délivrance véritable pour tous.

Ils n’avaient pas le cœur à s’éterniser dans la cérémonie. Le frère aîné rentra chez lui avec son épouse. Heureusement pour lui. Quelques minutes plus tard, les agents du K.G.B. revinrent et emmenèrent un à un Kerpel, Louba et Sterna!

Après un voyage épuisant dans un wagon à bestiaux, Kerpel Kovalnov arriva à Vokoulta, au cœur de la Sibérie, une immense ville qu’avait faite construire Staline, et où étaient emprisonnés plus d’un demi-million de travailleurs forcés, politiques et de droit commun.

Durant l’hiver 1942, des masses de neige recouvraient la ville où régnait la nuit polaire. Kerpel fut affecté à la mine de charbon, à cinq cent mètres sous terre.

Après une descente en ascenseur, les prisonniers devaient, deux par deux, charger une demi-tonne de charbon dans un wagonnet. Quand celui-ci était plein, il fallait encore le pousser sur les rails jusqu’à l’ascenseur où le charbon était déchargé, puis recommencer ainsi douze heures par jour.

L’air dans la mine était irrespirable, empoisonné par les poussières et les gaz. La moindre étincelle pouvait à tout moment provoquer l’explosion de toute la mine, enterrant aussi tous les esclaves. Mais qui s’en souciait?

Dehors régnait un froid terrible, moins quarante degrés, et un vent puissant soufflait sur la terre gelée. Kerpel ne savait pas s’il valait mieux être dans la mine ou au-dehors…

Mais surtout il souffrait de n’avoir aucune nouvelle de sa famille. Et s’il devait mourir d’épuisement, nul ne le saurait jamais…

De plus, il voyait ses compagnons recevoir des colis de leurs familles, ce qui leur permettait de ne pas mourir de faim. Mais lui-même, qui pourrait lui envoyer des colis? Tous les membres de sa famille étaient dans la même situation que lui!

Un jour, Kerpel apprit que la direction du camp proposait à certains prisonniers de suivre des cours de médecine d’urgence.

Kerpel avait déjà effectué quatre années d’études à la faculté de médecine et ce stage lui permettrait sans doute d’échapper à la mine de charbon et au froid intense.

Durant deux mois, on lui accorda le « privilège » de suivre ce stage après son épuisante journée de labeur. Mais ce n’est qu’après un malaise plus grave qu’il fut enfin hospitalisé et qu’un docteur lui proposa de remplir le rôle d’infirmier.

C’est alors qu’il fit la connaissance d’un malade du nom de Wechsher. Celui-ci lui rappela que c’était bientôt Pessa’h. Kerpel le regarda et soudain lui demande: « As-tu des Matsot? »

Wechsher avait cinquante ans mais en paraissait bien plus, tellement le travail forcé l’avait épuisé. Oui, il possédait une Matsa. Kerpel insista: « Je t’en supplie, donne-moi un peu de Matsa. Je t’attendrai le 14 Nissan au matin! »

Ce jour-là, la veille de Pessa’h, Kerpel retrouva Wechsher: celui-ci lui glissa dans la main quelque chose enveloppé dans du papier et lui dit à l’oreille:

« Surtout ne dis à personne que c’est moi qui te l’ai donné, sinon je risque d’en prendre encore pour dix ans! » Stupéfait et fou de joie, Kerpel glissa le paquet dans la poche de sa blouse.

Puis il réalise que sa blouse était sale et sentait mauvais. Subrepticement, il se changea et prit la blouse blanche, impeccable, d’un docteur.

Il regarda le papier: en fait c’était une minuscule Haggadah, là, en Sibérie! Quel ange ce Wechsher! Il sent la Matsah qui était tout effritée. Quel cadeau extraordinaire!

Le soir du Séder, Kerpel épuisé lut le texte de la Haggadah et goûta les miettes de Matsah: son cœur aussi était fendu en mille morceaux! Puis il retourne assurer la garde de nuit.

Le lendemain matin, tous les médecins entourèrent Kerpel, comme d’habitude pour entendre son rapport.

Soudain, un des médecins remarqua sa blouse blanche: « Voleur! Enlève cette blouse! »

Kerpel la retira. Le médecin furieux la secoua à l’envers: des miettes s’en échappèrent!

« Qu’est-ce que cela? »

Fou de colère, le médecin comprit.

« Ah! C’est de la Matsah, n’est-ce pas? C’est la fête de Pessa’h pour les Juifs, n’est-ce pas? »

Que pouvait dire Kerpel? Pour un « crime » pareil, il risquait encore dix ans de plus!

« Oui, dit-il d’une voix étranglée, c’est de la Matsah! »

Le médecin regarde les autres médecins puis soudain posa sa main gentiment sur l’épaule de Kerpel:

« Ne t’inquiète pas, tu es des nôtres! »

Ce n’est que plus tard que Kerpel comprit: ces médecins étaient des prisonniers politiques, opposés à Staline. Quand ils avaient remarqué le courage de ce Juif, prêt à tous les sacrifices pour respecter les lois religieuses en dépit des lois abjectes du gouvernement, ils l’avaient inclus dans leur cercle: « Tu es des nôtres! »

Kerpel avait acquis leur respect.

Il fut libéré en 1957.

Mena’hem Ziegelbaum – traduit par Feiga Lubecki

Aharon Altabé www.milah.info

Pessa’h dans le Saint Temple

Un extrait de « Les Fêtes Juives »

A Pessa’h, chaque Juif devait offrir le sacrifice pascal, dans le Temple, à Jérusalem.

Ainsi, des trois fêtes, Pessa’h Chavouoth et Souccoth, Pessa’h était celle qui attirait le plus grand nombre de pèlerins. Des millions de Juifs, venus de tous les horizons de la Terre d’Israël, se rassemblaient en cette occasion.

Un mois avant Pessa’h on réparait toutes les routes menant à Jérusalem et l’on remplissait toutes les citernes, si bien que les pèlerins avaient les facilités nécessaires pendant leur voyage vers la Cité Sainte.

Jérusalem elle-même se préparait fiévreusement à recevoir les pèlerins. Les nouveaux venus se comptaient par millions mais, chose étonnante, il y avait place pour tous dans la ville, et jamais personne n’eut à se plaindre d’être mal logé. La joie et l’enthousiasme du peuple ne connaissait pas de bornes.

Le sacrifice de l’agneau de Pessa’h l’événement le plus solennel de la Fête, avait lieu pendant l’après-midi du jour précédant Pessa’h.


Chaque famille nombreuse avait préparé un agneau qu’elle surveillait avec vigilance plusieurs jours durant, afin que nul accident ne le rende impropre au sacrifice.

Les familles plus petites s’organisaient en groupes pour porter un sacrifice commun, car toute la viande de l’agneau devait être mangée pendant la nuit et il n’en devait rien rester. Ces groupes se comptaient par milliers et, cependant, tous les sacrifices pascals étaient offerts au cours de cet unique après-midi.

Le sacrifice se déroulait ainsi: la multitude des fidèles était divisée en trois groupes que l’on admettait successivement dans la vaste Cour du Temple. Après l’admission du premier groupe l’on fermait les lourdes portes.

Trois coups de trompe signalaient le commencement des sacrifices. Les prêtres, munis de bassins d’or et d’argent, se disposaient en plusieurs rangs menant à l’Autel. Les prêtres pourvus de bassins d’or formaient -des alignements distincts des prêtres à bassins d’argent.

Immédiatement après la Che’hitah, le prêtre qui se tenait près du lieu de sacrifice recevait le sang dans le bassin du prêtre qui attendait à ses côtés. Celui-ci transmettait le bassin au prêtre suivant, et ainsi de suite jusqu’à l’Autel, sur lequel on répandait le sang. Les bassins étaient d’une forme particulière.

Le fond en était étroit, si bien qu’on ne pouvait les poser à terre sans qu’ils ne versent. Les prêtres devaient les manipuler avec rapidité, sans toutefois perdre la moindre goutte. Il ne fallait pas que le sang ait le temps de coaguler. La vivacité et l’adresse des prêtres présentaient un spectacle étonnant. Après que le sang ait été répandu, certaines parties des bêtes sacrifiées étaient offertes sur l’Autel.

Quand le premier groupe avait terminé, on admettait aussitôt le deuxième, et enfin le troisième pour offrir le sacrifice pascal. Pendant les sacrifices, l’ensemble des fidèles dirigés par des Lévites, chantait des psaumes de louange. Puis l’on rôtissait les agneaux de Pessa’h (il n’était pas permis de les préparer autrement).

La nuit venue, chaque groupe de familles ayant offert en commun le sacrifice pascal, se rassemblait dans une maison pour y célébrer le Séder, selon un rite d’ailleurs très proche de celui que nous pratiquons actuellement.

Bien entendu, comme ils prenaient part au sacrifice lui-même, ils ne mettaient pas sur le plateau du Séder le « Zeroa » (l’os qui nous remémore le sacrifice).

Quelle joie à Jérusalem durant les jours de Pessa’h !

Nombre de Gentils affluaient de toutes parts, pour assister à la merveilleuse célébration de Pessa’h par les Juifs dans la Cité Sainte, mais ils n’avaient pas le droit de prendre part à la célébration.


De nos jours, célébrant le Séder dans la Diaspora, et nous remémorant ces jours glorieux de notre pays, où le Temple se dressait encore dans toute sa splendeur, nous proclamons, en commençant le Séder :

« Cette année nous sommes ici, mais puissions-nous, l’an prochain, célébrer Pessa’h dans la Terre d’Israël! ».

Et nous concluons le Séder sur les paroles :

« L’an prochain à Jérusalem! »


Aharon – www.milah.fr

Comment Papa recherche le ‘Hamets

Un extrait de « Les Fêtes Juives »

Pendant une semaine environ avant Pessa’h la maison avait été en état de siège.

On était en train de faire un nettoyage complet pour préparer la Fête de Pessa’h. Mais la nuit précédant le Séder, la bousculade et la hâte dans la maison atteignirent leur point culminant.

Paix et propreté régnaient dans chaque coin.

La cuisine, elle aussi avait subi un changement complet. Presque toute la vaisselle de cuisine et les couverts utilisés durant l’année étaient mis de côté, et quelques-uns seulement restaient pour le dernier dîner et le dernier petit déjeuner d’avant Pessa’h.

Un seul coin de la maison restait encore « ‘Hametsdzik », mais le reste de la maison était déclaré « interdit » de peur que nous autres garçons y apportions quelques miettes de ‘Hamets.

C’était la dernière nuit avant la nuit du Séder et Papa revint de la Synagogue à la maison de bonne heure. Il s’activa immédiatement aux préparatifs de la Bedikat ‘Hamets (recherche du ‘Hamets).

Une bougie de cire, une cuiller en bois, deux plumes d’oie (pour servir de brosse). un morceau de papier et une ficelle pour envelopper, composaient l’ensemble d’instruments nécessaires à la Bedikat ‘Hamets.

Puis Papa coupa soigneusement dix morceaux de croûton de pain. Maintenant. tout était prêt. Durant ces préparatifs. je suivais papa du regard avec grand intérêt et je me sentais impatient d’accomplir ma tâche qui était de porter la bougie allumée devant mon père, et de l’aider à rechercher le ‘Hamets.

Après avoir placé les dix morceaux de croûton de pain dans les différentes parties de la maison, papa me dit d’allumer la bougie.

Toute la famille se rassembla autour de nous et écouta papa réciter la bénédiction avant la recherche du ‘Hamets.

Papa et moi commençâmes ensuite à rechercher le ‘Hamets dans chaque pièce à son tour. En entrant dans chaque pièce, on faisait la recherche à la lumière de la bougie que je portais.

C’était une recherche soigneuse et sérieuse. Papa regarda partout mais il ne put rien trouver en dehors de ces quelques miettes qu’il y avait préalablement placées, car le nettoyage avait été complet.

Papa rassembla les quelques miettes dans la cuiller en bois, épousseta soigneusement l’endroit avec les plumes d’oie pour s’assurer qu’aucune miette n’était restée. La même chose se répéta dans chaque pièce.

Quand la recherche fut terminée, papa compta soigneusement les morceaux de ‘Hamets pour s’assurer que tous les dix étaient là et qu’il n’en manquait pas ;

puis il enveloppa la cuiller en bois dans le papier et l’attacha avec la ficelle. Le ‘Hamets serait brûlé le matin suivant avant midi.

Pendant toute l’opération. papa ne prononça pas un mot. Il semblait très sérieux et attentif à la recherche. Quand la recherche fut terminée, il récita la courte déclaration, déclarant que tout le levain (‘Hamets), qui pouvait avoir échappé à la recherche, devait être considéré comme de la poussière de la terre, sans valeur et sans propriétaire légal.

La Bedikat ‘Hamets était terminée.

Alors papa me demanda de lui rappeler détruire le ‘Hamets le matin suivant. et j’en prie note mentalement.

Puis papa devint très gai, me fit asseoir à côté de lui, et me demanda si je savais déjà les « Quatre Questions ».

Naturellement, papa, répondis-je. « Seulement cette année j’ai quelques questions de plus à poser. »

Mon père se montra très content. « Vas-y », dit-il, « je suis tout oreilles. »

« Bon, avant tout, dis-moi quelque chose sur cette Bedikat ‘Hamets. Pourquoi recherches-tu le ‘Hamets quand tu sais aussi bien que moi que tu n’en trouveras pas, à part les morceaux de croûton de pain que tu as placés avant la recherche ? »

« Je suis heureux que tu me poses cette question et c’est vraiment une très bonne question. Tu es un grand garçon maintenant et je pense que tu comprendras ce que j’ai à te dire à ce sujet. Tu as remarqué que nous faisons en général un certain nombre de choses dans cette maison parce que nous sommes Juifs et que nous devons conduire notre vie selon les commandements de Dieu qu’Il nous a donnés dans la Sainte Torah.

Tu as vu, par exemple, que nous nous lavons les mains avant les repas et que nous disons des bénédictions avant et après.

Mais nous ne nous lavons pas les mains parce qu’elles sont sales. D’ailleurs nous devons nous assurer que nos mains sont parfaitement propres avant de les laver de la façon spéciale prescrite pour l’accomplissement de ce commandement.

De la même façon, nous avons reçu le commandement de rechercher le ‘Hamets la dernière nuit avant Pessa’h, même si la maison est parfaitement Pessa’hdik à ce moment-là.

La raison en est que chaque commandement que nous devons observer a deux parties, pour ainsi dire. Avant tout, nous devons réellement l’accomplir, et ensuite nous devons aussi essayer de comprendre le sens ou la signification spéciale de ce commandement.

En fait. nous pouvons considérer chaque commandement comme ayant à la fois un corps et une âme. Quand nous accomplissons le commandement nous lui donnons le « corps »; quand nous pensons à sa signification et aux leçons qu’il nous enseigne nous lui donnons aussi une « âme ».

Maintenant, considérons le commandement de Bedikat ‘Hamets. La première chose à faire, naturellement, c’est l’accomplissement réel du commandement – la recherche réelle de tout le ‘Hamets qu’il peut y avoir encore, quelque part, et qui aurait échappé à notre attention. C’est par conséquent le contrôle final.

C’est un commandement que nous devons accomplir de la façon habituelle, en disant une bénédiction avant de le faire.

En même temps ce commandement nous rappelle d’accomplir une autre « recherche » pour une autre sorte de ‘Hamets.

L’endroit où nous devons accomplir cette recherche est notre propre cœur, et le ‘Hamets, ce sont toutes les mauvaises habitudes que nous pouvons abriter dans notre cœur. Colère, vanité, flatterie, envie, hypocrisie, et autres défauts constituent le ‘Hamets de nos cœurs.

C’est le moment où nous devons examiner soigneusement nos cœurs pour déraciner et détruire l’indésirable , ‘Hamets de nos cœurs, de telle sorte que nos cœurs deviennent libres, purs et propres, pour servir Dieu de tout cœur. »

« Tu veux dire, papa, que Pessa’h, la fête de Liberté ne signifie pas seulement libération de l’esclavage et de l’oppression par un peuple méchant, mais aussi libération de nos mauvaises habitudes à nous ? »

« C’ est cela. Tu as très très bien posé le problème », dit papa, « et maintenant, allons prendre notre dernier dîner ‘Hametsdik ».

Aharon www.milah.fr

La Matsah était encore chaude.

Extrait de « La Maison Juive », n°18, Adar 5748.


Dans l’ancienne ville de Mayence, vivait autrefois un grand savant dans la Torah dont le nom était Rabbi Amnon. Il avait un fils, Eliézer qu’il éleva dans l’étude de la Torah et la piété. Quand vint le moment pour Rabbi Amnon de quitter cette vie, une des dernières recommandations qu’il fit à son fils fut: « Ne traverse jamais le Danube ! »

Eliézer ne perdit pas seulement son père, mais aussi son maître. Il voulait ardemment partir à la recherche d’un endroit de Torah. Son père avait un cousin lointain, le célèbre Rabbi Yéhouda Ha’hassid qui dirigeait la fameuse Yéchivah de Regensbourg (Ratisbonne).

Cependant, non seulement cette ville était très éloignée, mais en plus, pour y parvenir il devrait traverser le Danube. Pendant des jours et des semaines, Eliézer ne sut que faire: s’y rendre ou rester chez lui.

L’aspiration à étudier la Torah et les secrets de la lumière intérieure de la Torah, pour lesquels Rabbi Yéhouda Ha’hassid était si réputé, grandit de plus en plus à tel point… qu’il décida de s’y rendre.

Eliézer avait une jeune femme et un enfant et il se préparait à les quitter un bon moment pour étancher sa soif de Torah.

Sachant à quel point il désirait voyager, sa femme accepta son départ. Ainsi Eliézer fit-il ses adieux à sa femme et son enfant et d’un cœur plein d’impatience se mit-il en route pour un long périple jusqu’à Regensbourg.

Quand finalement Rabbi Eliézer apparut devant Rabbi Yéhouda Ha’hassid, le sage saint lui dit : « Je ne devrais pas t’accueillir, puisque tu as désobéi à l’ordre de ton père. Mais par amour pour ton défunt père, je te permets de rester dans ma Yéchivah. Ne perds pas de temps « .

Eliézer avait peur. Il n’avait pas parlé au Rabbi de l’avertissement de son père. Comment le connaissait-il. L’esprit de prophétie reposait certainement sur ce saint homme.

Cela rendit Eliézer encore plus empressé que jamais de recevoir une instruction personnelle de son nouveau maître. Les gens disaient de Rabbi Yéhouda que le Prophète Elie lui rendait régulièrement visite et lui révélait de nombreux secrets de la Torah.

Combien il désirait se rendre digne de l’attention personnelle de Rabbi Yéhouda! Mais les jours et les semaines passaient et le saint maître n’invitait pas Eliézer dans son bureau. Le jeune Eliézer s’appliquait avec dévotion et diligence à ses études à la Yéchivah, mais son espoir de devenir un des disciples de Rabbi Yéhouda s’affaiblit.

Le mois de Nissan arriva et Pessa’h devait avoir lieu deux semaines plus tard. Eliézer commença à penser à sa femme et son enfant et combien ils lui manqueraient durant la fête et tout particulièrement les deux soirs du Séder. Combien il aurait aimé revenir chez lui!

Erev Pessa’h arriva et au matin de ce jour, il reçut tout à coup l’ordre d’apparaître devant le maître. Le cœur battant, Eliézer pénétra dans le bureau de Rabbi Yéhouda Ha’hassid, lieu que ses disciples avaient coutume d’appeler « le Saint des Saints ».

« Tu es triste de ne pas être avec ta famille aujourd’hui » lui dit Rabbin Yéhouda.

Réjouis-toi, tu vas partager la table du Séder avec ta femme et ton enfant. Mais, viens, nous devons d’abord nous rendre au four pour confectionner notre Matsah Chmourah.

Eliézer resta sans voix. Mayence était bien loin et c’était la veille de Pessa’h. Comment pourrait-il y parvenir pour le Séder ?

De plus, ils allaient passer une bonne partie de la journée à la boulangerie! Mais le Saint Maître n’avait certainement pas l’habitude de faire des plaisanteries. Eliézer ne dit pas un mot. Il était heureux d’avoir été invité à se joindre au Saint Maître, à la boulangerie. Venir à Regensbourg que pour cela aurait déjà été suffisant :observer le Maître surveiller la cuisson des Matsot et y participer avec lui!

Au moment où ils arrivèrent à la boulangerie et s’occupèrent des Matsot, toutes pensées, de doute ou de tristesse s’évanouirent de l’esprit d’Eliézer. Son cœur était rempli de la grande joie de la Mitsvah de faire des Matsot pour la sainte fête de Pessa’h.

Cette excitation. cette joie et cette inspiration, ils ne les oublieraient jamais. Quand les dernières Matsot furent sorties du four, Rabbi Yéhouda en prit six et les enveloppa dans un linge blanc.

 » Prends ces Matsot chaudes avec toi, trois pour chaque Séder que tu célébreras chez toi, avec l’aide de D.ieu.

Et voici encore six autres Matsot que tu apporteras, s’il te plaît, au Rav de Mayence, avec cette lettre. Maintenant, allons. Je vais t’accompagner aux faubourgs de la ville »

Avant de prendre congé de son disciple, Rabbi Yéhouda dit à Eliézer :  » Je sais que tu es très déçu parce que tu n’as pas appris de moi les connaissances secrètes que tu espérais acquérir.

Toutefois, ta dévotion et ton assiduité dans les études de la Torah et ta conduite générale qui sied au meilleur de mes disciples, t’ont bien aidé à réparer ton erreur. Le temps est venu de te récompenser « .

Et prononçant ces mots, Rabbi Yéhouda Ha’hassid écrivit un mot dans le sable avec son bâton. « Lis  » dit-il à son disciple. Eliézer lut et sentit tout à coup son esprit s’illuminer d’un éclat resplendissant de connaissance divine.

Rabbi Yéhouda effaça alors le mot et Eliézer sentit la lumière disparaître, laissant un terrible vide. Sa tête s’emplit d’une douleur terrible qui fit jaillir des larmes de ses yeux.

A nouveau le Saint Maître écrivit le mot et quand Eliézer l’eut lu, il l’effaça. Eliézer supplia son maître d’ouvrir son cœur et son esprit une fois pour toute.

Alors Rabbi Yéhouda écrivit le mot pour la troisième fois. Eliézer se jeta sur le sol et commença à lécher le mot, le sable et tout.

Rabbi Yéhouda sourit : « Si tu conserves cette faim et cette soif pour la Torah, tu trouveras les portes de la connaissance et de la sagesse de D.ieu, ouvertes pour toi! »

Heureux et élevé, Eliézer commença son voyage. Il se sentait comme dans un rêve. Il était en transes. Quand il ouvrit ses yeux, il se retrouva aux portes de sa ville natale, Mayence.

Quelques instants plus tard, il était chez lui, heureux de trouver sa femme et son enfant en bonne santé et terriblement excités par l’heureuse surprise.

Le soleil commençant seulement à disparaître à l’ouest quand Eliézer se pressa chez le Rav de Mayence. Le Rav ouvrit la lettre et la stupeur apparut sur son visage.

« Cette lettre porte la date de la nuit dernière…  » dit-il avec étonnement.

« Quand as-tu quitté Regensbourg? »

« Je ne peux que dire que très tôt ce matin, le saint Rabbi Yéhouda m’a emmené cuire des Matsot. Voilà, il vous envoie aussi de la Matsah Chmourah »

La stupeur du Rav grandit lorsqu’il sentit la chaleur des Matsot, comme si elles venaient de sortir du four.

Cette nuit-là, lorsqu’Eliézer s’assit au Séder et mangea le premier morceau de la Matsah qu’il avait cuite avec son Saint Maître, il sentit une inspiration qu’il n’avait jamais connue plus tôt, le sens de l’accomplissement spirituel d’une mission exécutée avec succès.


Aharon Altabé www.milah.fr

Un sandwich de Pessa’h.

Lu dans un journal israélien.

Un jour un homme est rentré dans mon restaurant, à Tel Aviv, un restaurant non cacher, pour me commander un sandwich au jambon. Je lui ai préparé, puis lui ai tendu sa commande. L’homme est devenu rouge, le visage furieux, décomposé. Puis il a explosé.

Qu’est ce que tu me donnes? Tu me prends pour un Goy?

Il était enragé, malgré tous mes efforts pour le calmer.

Qu’est ce qui ne va pas? Si tu ne veux pas de porc, pourquoi es tu rentré manger ici? Mais ce n’est pas ton jambon! Je n’en ai rien à faire! Comment oses tu me donner du pain pendant Pessa’h? C’est du ‘hamets, non?

Sans aucun doute, c’était du ‘hamets… J’ai sorti du sandwich tout son contenu pour le replacer entre deux feuilles de Matsah de mes provisions personnelles, et l’homme est reparti heureux! Ame juive, âme juive, jusqu’où vas tu te cacher…

Traduit de Beth Machia’h, N° 403, Adar 5763

Aharon Altabé

L’AFFAIRE TISZAESLAR

Tiszaeslar est un paisible petit village de Hongrie, sur le fleuve Tisza. C’etait le 11 Nissan de l’an 5642 (1882).

Les Juifs se préparaient à célébrer la fête de Pessa’h qui approchait.

Ce jour là, une jeune chrétienne de quatorze ans, Eszter Solymosi, qui travaillait comme servante auprès d’une famille chrétienne disparut. Cette famille, inquiète, en informa la mère qui, ne sachant que faire, sortit dans la rue, dans l’espoir de trouver quelqu’un qui aurait vu sa fille, ou tout au moins pourrait la renseigner sur elle,

Ayant rencontré Joszef Scharf, le Chammache de la synagogue, elle lui demanda s’il pouvait la mettre sur une piste quelconque.

DES PROPOS MALHEUREUX

Le Chamache n’était pas un homme particulièrement intelligent.

Au lieu de répondre simplement qu’il n’avait pas vu la fille – ce qui était le cas -, il se mit à faire de grands discours à la pauvre femme.

 » Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame, lui dit-il, et rentrez tranquillement chez vous Vous verrez, votre fille ne tardera pas à rentrer L’an dernier, à peu près à cette époque, un petit garçon chrétien avait disparu aussi, et quelques personnes malintentionnées n’attendaient que ce moment pour en accuser les Juifs, sur la foi dune sotte superstition selon laquelle ces derniers emploient du sang chrétien pour la confection de leurs Matsot.

Heureusement, le garçon, qui avait fait une fugue, revint chez lui sain et sauf. Vous verrez que votre fille reviendra, elle aussi « .

Il ne pouvait prononcer paroles plus inopportunes.

En effet, la femme qui partageait comme tant d’autres cette superstition, en fut épouvantée.

Elle se mit à pleurer et à se lamenter, répétant que les Israélites avaient égorgé sa fille; et pour finir, elle alla trouver le juge pour porter plainte.

Ce dernier, connu pour la grande haine qu’il portait aux Juifs, n’attendait que l’occasion pour ouvrir une enquête.

QUINZE JUIFS ARRÊTÉS


Il se trouva que quelques jours auparavant, trois étrangers étaient arrivés au village.

C’étaient des Cho’hatim invités à poser leur candidature pour le poste, devenu vacant, de Cho’het de la communauté.

Leur présence dans l’agglomération avait suffi à éveiller les soupçons du juge. S’agissait-il d’un complot?

Il décida de soumettre à un interrogatoire serré l’un des jeunes fils de Joszef Scharf. Comme son père, il ne brillait pas particulièrement par l’intelligence. On le menaça de la torture, puis on lui promit une bonne récompense;

Bref, on fit tant et si bien que le juge finit par persuader le garçon que celui-ci avait été témoin de l’histoire tout à fait fantaisiste qu’on lui demandait de raconter.

Et pour donner plus de poids, à son témoignage, il affirmerait même qu’il avait vu tout cela, de ses yeux On avait ainsi à bon compte un témoin oculaire fabriqué de toutes pièces.

Et voici ce qu’il raconta. regardant par hasard par le trou de serrure de la porte de la synagogue, il avait vu son propre père, aidé par les cho’hatim en visite, égorger la jeune disparue…

Ce  » témoignage  » constituait, aux yeux du juge, une preuve irréfutable. Il ordonna l’arrestation de quinze Juifs de Tiszaeslar, qui furent aussitôt jetés dans des cachots et enchaînés, sous l’inculpation lie meurtre, et furent soumis à la torture; ils devaient avouer qu’ils avaient bien rué la jeune disparue.

La nouvelle du procès pour meurtre rituel se répandit très vite dans toute la Hongrie, et de là dans le monde. Les conséquences ne se firent pas attendre.

La populace fur poussée à des accès de violence contre les Juifs. Les accusations fantaisistes renaissaient.

 » les Juifs emploient du sang chrétien pour la confection des azymes de Pessa’h! « 

Nombres d’érudits, d’hommes de lettres, de hauts prélats, pour qui l’honnêteté intellectuelle, et l’honnêteté tout court primaient tout, combattirent vigoureusement cette horrible accusation qui avait servi d’excuse au Moyen Age pour l’assassinat de tant de Juifs innocents et sans défense.

Le procureur général n’en maintint l’as moins l’accusation, et les antisémites de tout genre qui le soutinrent ne manquèrent pas.

Environ dix semaines après la disparition de la jeune fille, trois bateliers, un Juif et deux chrétiens, qui travaillaient le long du fleuve, y découvrirent son cadavre.

On le porta au village de Tiszaeslar, où le médecin local l’identifia comme étant celui de la jeune disparue.

Cependant on n’y trouva aucune trace visible de violence; et le médecin conclut à la mort par noyade, résultant d’une imprudence et très probablement d’un suicide.

Le corps fut remis à la famille, et un rapport officiel envoyé au procureur général.

Les Juifs se réjouirent sans réserve de ce dénouement inattendu qui coupait court à toutes les accusations.

Mais, hélas, leur joie fut de courte: durée. Car le procureur général, qui ne désarmait pas, persuada la mère de la jeune disparue de soutenir que le cadavre n’était pas celui de sa fille

De plus, il fit arrêter les trois bateliers et les soumit à un interrogatoire si cruel qu’ils furent obligés  » d’avouer  » qu’ils avaient transporté d’une autre ville le cadavre et l’avaient jeté; dans le fleuve dans le but d’aider les Juifs à rejeter l’accusation dont ils étaient l’objet. L’affaire rebondissait.


UN PETIT DÉTAIL

Le l9 juin 1883, le: procès des quinze Juifs de Tiszaeslar s’ouvrit à Nyiregyhase (Niderhaz)

Ce fut le grand événement du moment. Des reporters et des journalistes de toutes les parties du monde tinrent à y assister.

L’un des avocats principaux de la défense était Karoly Eotvos.

Il s’attacha à montrer tout ce que cette accusation avait de ridicule, et combien fragile était le témoignage d’un garçon plutôt faible d’esprit, et censé avoir tout vu à travers le trou d’une serrure.

Et il invita les juges et le procureur général, à se: rendre à la synagogue de Tiszaeslar et à regarder eux-mêmes par le trou de la serrure. Ils constateraient ainsi qu’on n’y pouvait strictement rien voir.

Le procureur général n’avait en fait même pas pris la peine de vérifier un détail si  » négligeable « . Il suffit cependant; tout l’édifice si soigneusement élaboré par l’accusation s’effondra,

Deux semaines après, le 3 août, tous les Juifs étaient déclarés innocents. Le verdict, contresigné par l’Empereur François- Joseph 1er soulignait non seulement que l’accusation était absolument dénuée de tout fondement, mais aussi que la notion même de meurtre rituel dans la religion juive n’existait que dans l’imagination de quelques superstitieux attardés.

Les accusés, qui avaient passé dix-sept mois en prison, furent libérés. La justice enfin triomphait. Les Juifs du monde entier pouvaient, cette fois, pousser un grand soupir de soulagement.


Tiré de Conversation avec les Jeunes, N° 218, Pessa’h 5732.

Aharon Altabé www.milah.info

L’étrange destin d’un prospectus

Raphaël et Tova Mordou habitaient Alexandrie au début du 20ème siècle. Malheureusement, les neuf(!) premiers enfants de ce couple ne vécurent que quelques semaines et il est inutile de décrire la tragédie que cela représentait. Lors de sa dixième grossesse, Mme Mordou reçut le conseil suivant du Rav de la communauté: elle devait garder le secret aussi longtemps que possible; par ailleurs son mari s’engagea à jeûner tous les lundis et jeudis jusqu’à la naissance de Sara. Celle-ci représentait la prunelle de leurs yeux. Mme Mordou, une femme très intelligente, connaissait neuf langues et enseignait l’anglais dans un lycée chrétien; elle emmenait souvent sa fille avec elle et les « sœurs-professeurs » en profitaient pour instiller dans l’enfant leurs croyances et la convaincre que seule sa conversion au christianisme lui assurerait le bonheur et la sérénité.

C’est ainsi qu’en arrivant à l’âge adulte, Sara décida de sauter enfin le pas et de se convertir. Il est vraisemblable que sa mère s’y opposa au début mais elle aussi finit par se convertir.

Brisé par ces nouvelles, Raphaël prit le deuil de sa femme et de sa fille…

C’était alors la seconde guerre mondiale. La ville égyptienne d’Alexandrie grouillait de soldats de toutes nationalités.

Un jour, Sara rencontra dans une église un soldat britannique, James; leur amitié fut encouragée par les prêtres locaux et James emmena Sara dans sa ville natale, Nottingham, en Angleterre, où ils se marièrent et fondèrent un foyer fondamentalement chrétien.

Le père emmenait chaque soir ses filles prier à l’église et l’une d’entre elles, Sista, se distinguait par sa piété et son dévouement à la cause.

Elle buvait avec avidité les paroles des missionnaires qui rendaient visite à ses parents et se promettait de vouer sa vie à l’expansion de la mission.

Cependant, un jour, sa sœur Margaret lui dit entre autres: « Aujourd’hui c’est la fête de Yom Kippour pour les Juifs! ».

Sista était stupéfaite: elle savait qu’elle avait de la famille juive puisqu’un oncle de sa mère, Chmouel, qui habitait en Israël, leur envoyait chaque année une caisse d’oranges et de pamplemousses.

Margaret avait remarqué que des Juifs se dirigeaient vers leur synagogue, alors que c’était un jour de semaine et elle leur avait demandé si une nouvelle guerre avait éclaté. On lui avait simplement répondu que ce jour était le plus saint de l’année juive, ce qui expliquait ce rassemblement.

De retour dans sa chambre, Sista n’arrivait pas à penser à autre chose: tous les Juifs se trouvent actuellement à la synagogue, et moi je reste à la maison! Mais sa bonne éducation chrétienne reprit le dessus et ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle décida de se rendre à la synagogue. Vêtue d’une robe noire et coiffée d’un voile comme une nonne, elle pénétra dans la synagogue.

Bien entendu, sa présence ne passa pas inaperçue: l’un des fidèles lui dit qu’elle n’avait pas le droit d’entrer et on lui fit comprendre que les femmes priaient à l’étage, ce qu’elle ignorait. Même en haut, nul ne s’occupa d’elle, chacune trouvait cette intrusion étrange…

Bien entendu, ce premier contact lui laissa une impression désagréable.

Sista continua à se consacrer à la religion de son père, mais intérieurement elle se sentait mal à l’aise. L’oncle Chmouel rendit visite à la famille, proposa à Sista de se rendre en Israël mais elle refusa.

Quelques semaines plus tard, l’oncle Chmouel lui envoya une Mezouza avec une lettre lui expliquant comment la fixer à sa porte, ce qu’elle fit avec une grande satisfaction.

Chaque jour, elle embrassait la Mezouza qu’elle avait clouée à la porte de sa chambre, dans le monastère.

Prise de doute, elle demanda cependant au prêtre si cela était permis; celui-ci, furieux, lui interdit de l’accrocher à la porte mais, par miracle, lui rendit la Mezouza qu’elle cacha alors dans sa table de nuit.

Cinq ans plus tard, Sista âgée maintenant de vingt-cinq ans, ressentait un grand vide: elle était toujours très occupée, mais, dans son cœur, elle priait le D.ieu d’Avraham, Isaac et Jacob de lui montrer la vérité.

Cette année-là, un grand congrès international de missionnaires devait se tenir justement à Nottingham.

Parmi eux, se trouvait une délégation venue de Norvège. Ces missionnaires, désireux de convertir des Juifs, s’étaient déguisés en Juifs orthodoxes.

A l’aéroport, ils avaient rencontré des ‘Hassidim de Loubavitch qui leur avaient demandé, tout naturellement, où ils s’apprêtaient à passer Pessa’h et qui leur avaient donné l’adresse du centre Loubavitch à Londres.

Ravis, les missionnaires s’y rendirent, mais n’entamèrent point de discussion là-bas: ils se contentèrent de prendre quelques brochures sur la fête qui arrivait bientôt.

Cette année-là, Pessa’h commençait un samedi soir et le Rabbi avait demandé de publier des fascicules expliquant toutes les lois de la fête lorsqu’elle est fixée ainsi.

Lors d’une conférence à ce congrès, un des missionnaires brandit cette brochure pour expliquer à ses collègues comment utiliser les fêtes des Juifs pour mieux les « persuader ».

Sista sentit son cœur battre à tout rompre. Timidement, elle demanda à voir cette brochure: seule dans sa chambre, elle essaya de la lire mais n’y comprit rien, vu qu’elle n’avait aucune connaissance de base du judaïsme.

Cependant elle nota l’adresse au bas de la brochure et envoya une lettre au Centre Loubavitch de Londres…

L’histoire de Sista s’achevait, celle de Tova ne faisait que commencer: la route fut longue et ardue, mais Tova vit actuellement à Safed avec son mari ‘Hanania-Morde’haï; sereine et apaisée, elle donne à ses enfants l’éducation juive qu’elle n’a acquise elle-même que tardivement.


Yehouda L. Zeitlin Traduit par Feiga Lubecki

La joie gagnante.

Cette histoire s’est déroulée à Pessa’h 5616 ou 5617.

Tous les élèves s’étaient rassemblés autour du Baal Chem Tov pour vivre la fête de Pessa’h avec le Maître.

Le 13 Nissan dans l’après midi, ils avaient puisé de l’eau avec lui, pour la préparation de la Matsah qui aurait lieu le 14 Nissan dans l’après midi, selon la tradition.

Tout s’était passé dans la plus grande joie, mais dans la soirée, lors de la recherche du ‘hamets, le visage du Saint Rabbi s’était assombri, et sa tristesse avait plongé les élèves dans une grande inquiétude, car ils savaient combien le maître devait être préoccupé, lui qui avait pour principe d’accomplir toute Mitsvah dans la joie.

Après l’office du matin, le Baal Chem Tov parla longuement de la confiance en D.ieu, de la certitude que lui seul sauver un homme de la pire situation.

Il développa l’idée que l’authenticité de cette qualité se mesure lorsque l’homme ne voit plus aucune solution à sa détresse, sinon que la délivrance divine, et reprit les explications du ‘Hovot Halevavot (Devoir des cœurs, écrit par Ba’hyiah Ibn Pakuda) sur le thème de la confiance en D.ieu.

Il conclut par l’importance de la joie comme ciment de cette confiance. Puis il demanda aux élèves de jeûner toute cette journée, veille de Pessa’h.

Il partit s’immerger au Mikvéh en fin de matinée, pour être prêt à cuire les Matsot du Séder dès le début de l’après-midi.

Chaque année, le Baal Chem Tov avait l’habitude de ponctuer le récit de la Haggadah par de longues explications.

Il n’en fut pas ainsi cette année là. Il récita la Haggadah d’une voix joyeuse, animée, qui peinait cependant à masquer des accès de tristesse et des accents d’imploration.

Les élèves ne pouvaient ignorer l’état d’esprit du maître, et étaient eux-mêmes inquiets.

Ce n’est pas tant l’absence des profondes explications du Baal Chem Tov qui les préoccupait, que les causes de cette tristesse. Qu’avait donc vu le Rabbi de si terrible pour qu’il en soit tant affecté?

Quel terrible malheur attendait le monde que le Rabbi n’avait pu balayer d’un mot, d’un chant, d’un geste?

Chacun était replié au fond de lui-même, cherchant au plus profond de soi le défaut qui empêchait le Rabbi … d’être Rabbi.

Tout d’un coup, le Baal Chem Tov éclata d’un grand rire. Son visage s’était empourpré, il avait les yeux fermés, et il riait, il riait…

« Mazel Tov, Mazel Tov. Béni soit le D.ieu, béni soit Son Nom, celui qui a choisi la Torah, qui a choisi Moché pour serviteur, celui qui a choisi son Peuple Israël.

Que même le plus simple de son Peuple est un Israël qui fait mieux que Israël Baal Chem Tov! »

Les élèves étaient loin de comprendre ce qui se passait. Ils avaient bien noté que le visage du Rabbi s’était éclairé, que la joie était revenue à la table de la fête.

Mais il n’était pas question de demander au Rabbi le sens de ce qui venait d’arriver.

Ce n’est que bien plus tard dans la soirée que le Maître leur raconta.

Un villageois attaché au Baal Chem Tov, un brave juif, moyen dans ses capacités à étudier, mais d’une pureté de cœur inégalable était resté sans enfant.

Lui et sa femme passaient le Seder seuls, ce soir. Ils avaient fait Kiddouch, bu la première coupe de vin, et commencé la lecture de la Haggadah, le récit des malheurs des Hébreux en Egypte, le décret selon lequel tout nouveau né mâle devait être jeté à l’eau.

La femme se mit à pleurer.

« Ne pleure pas, tu sais à la fin D.ieu les a délivrés!

Si moi j’avais un fils, c’est sûr que je ne me comporterai pas avec lui comme le Saint Béni soit Il a fait à nos ancêtres.

Même aujourd’hui, nous sommes parmi un peuple étranger, repoussés et opprimés. Est-ce que ces peuples sont meilleurs devant D.ieu que le Peuple Juif? N’est il pas écrit dans sa Torah « qu’il prend en considération le seul mérite de nos ancêtres; Avraham, Its’hak, Yaacov?

Et la femme de plaider pour le Peuple Juif, tandis que son mari défend la justesse de la conduite divine. Elle d’invoquer la miséricorde permanente de D.ieu, lui sa Justice.

… Chemin faisant, ils avaient bu le second verre, puis le troisième verre, puis le quatrième verre, et la discussion de se poursuivre.

Fatigués des préparatifs de la fête, de leur journée de travail, le vin avait fait son effet.

Ils se levèrent, et commencèrent à chanter et à danser joyeusement pour remercier D.ieu d’être juifs et de les avoir sortis d’Egypte.

Leur discussion n’était pas passée inaperçue … là haut.

Les anges avaient suivi leur débat, une vive discussion s’était engagée au Tribunal Céleste.

Les uns justifiant la malheureuse situation matérielle du Peuple Juif au nom de la Justice de D.ieu, les autres implorant D.ieu de mettre fin à la misère matérielle, l’oppression des Nations.

C’est ce débat qu’avait suivi le Baal Chem Tov, avec tristesse. Il ne savait pas qui allait triompher, entre l’attribut de rigueur et l’attribut de miséricorde.

La vie des Juifs d’une certaine ville dépendait de ce qui allait être décidé ce soir.

La joie du villageois et de sa femme avait renversé toutes les plaidoiries et accusations et avait soudain provoqué un verdict favorable. C’est ce qui avait provoqué ce grand éclat de rire du Rabbi.

Le Baal Chem Tov étendit son mouchoir sur la table, demanda aux élèves d’attraper les pans du mouchoir et de fermer les yeux. Ils virent ainsi le villageois et sa femme en train de danser. Danser joyeusement pour remercier D.ieu d’être juifs et de les avoir sortis d’Egypte.


Traduit et adapté de Lettres de Rabbi Yossef Its’hak, Volume 3, page 72.

D.ieu ne reste pas débiteur…

Bien avant que Rabbi Meïr de Premichlane soit connu comme Rabbi, il avait toujours fait preuve d’une exceptionnelle compassion.

Déjà, enfant, il allait de porte en porte pour récolter de l’argent pour les pauvres.

Il ne pouvait tout simplement pas supporter de voir quelqu’un souffrir et n’épargnait aucun effort pour lui venir en aide.

Un an après son mariage, il trouva une place de « Melamed », professeur privé pour les enfants d’un riche propriétaire terrien qui habitait loin de tout village juif. Bien vite, Rabbi Meïr remarqua que le riche propriétaire n’était pas un personnage très raffiné.

Cependant ses enfants progressaient de façon satisfaisante sous sa tutelle, malgré la conduite parfois grossière de leur père.

Ce qui chagrinait surtout Rabbi Meïr, c’était l’avarice de son employeur. Quand un pauvre se présentait à la porte pour demander un peu d’argent ou juste un peu de pain, il le traitait durement et ne lui donnait que des mets avariés. Au début, Rabbi Meïr tenta de se concentrer sur son travail et son enseignement et de ne pas s’occuper de ce qui se passait autour de lui.

Mais comme la scène se répétait souvent, il fut incapable de se retenir et fit une proposition à son employeur: « Chaque fois qu’un pauvre se présentera, je voudrais que vous lui donniez une pièce que vous déduirez de mon salaire ». Le propriétaire accepta puisque cela ne lui coûtait rien.

Et à partir de ce moment, chaque mendiant reçut une pièce et même un léger repas pour apaiser sa faim. Le propriétaire, comme convenu, notait soigneusement chaque sou qu’il donnait au nom de son « Melamed ».

Nul ne comprit pourquoi il était subitement devenu aussi généreux mais les mendiants préféraient ne pas poser trop de questions…

Six mois passèrent et la fête de Pessa’h arrivait, c’est-à-dire le moment pour Rabbi Meïr de retourner chez lui.

Le propriétaire le convoqua alors pour calculer son salaire. En ouvrant son livre de comptes pour voir combien d’argent il avait « gaspillé » en charité, il fut stupéfait de voir que tout le salaire de Rabbi Meïr y était passé!

Et pire encore, le « Melamed » lui devait même de l’argent! Le propriétaire était furieux: comment lui, un homme d’affaires si rusé, avait-il pu se laisser attraper et tomber dans un tel « piège »?

Et donc Rabbi Meïr quitta la propriété sans un sou dans la poche.

Et encore il était heureux d’avoir une poche car à un moment son patron avait même envisagé de lui prendre son manteau en dédommagement de l’argent qui lui était dû…

Mais tout cela ne dérangeait pas particulièrement Rabbi Meïr. En fait, il était même de bonne humeur.

Pessa’h approchait, il rentrait à la maison et il y a tant de choses plus importantes dans le monde que l’argent…

Alors qu’il arrivait près de Premichlane, Rabbi Meïr aperçut un objet brillant sur le sentier.

En regardant de plus près, il vit que c’était une pièce d’or, pour tout dire une véritable fortune, en tout cas bien davantage que son salaire de six mois! Cependant Rabbi Meïr ne raisonnait pas ainsi. Durant tout le chemin, il n’avait pensé qu’à des sujets très élevés, aux mondes supérieurs…

Il avait d’abord hésité: Est-ce ainsi qu’il a été décidé « en-Haut » que je gagnerais ma subsistance? D.ieu veut-il vraiment que je me nourrisse de la poussière de la terre? » Et il continua son chemin sans se pencher pour ramasser la pièce…

La femme de Rabbi Meïr était très contente de le revoir après une si longue absence.

Cependant son mari ne parlait pas de son salaire…

Elle pensait que c’était étonnant mais elle avait confiance en lui et ne posait pas de question. La semaine suivante, elle se décida, très délicatement, à glisser une allusion à leur situation financière.

Mais Rabbi Meïr répondit tout aussi évasivement: « Attendons ce soir… » et il se rendit à la synagogue. Là-bas, bien entendu, les problèmes d’argent ne prenaient déjà plus de place dans son esprit…

C’est alors que le serviteur d’un des plus riches notables de Premichlane lui tapa doucement sur l’épaule.

En lui tendant une pièce d’or, il dit: « Mon maître m’a demandé de vous donner cela ». Rabbi Meïr sauta en l’air comme s’il avait été mordu par un serpent.

« Qu’est-ce que cela signifie? » demanda-t-il. Le serviteur répondit que plus tôt ce matin, son maître était revenu à Premichlane après un long voyage et avait trouvé cette pièce sur le chemin. Après avoir bien réfléchi, il avait décidé de la donner à un érudit de la Torah.

Le tirage au sort avait désigné Rabbi Meïr… « Maintenant je comprends que cette pièce m’était vraiment destinée… » songea Rabbi Meïr en souriant.

Traduit par F.L.


Aharon Altabé

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LES MATSOT D’ARGENT

C’est une histoire de Matsot d’argent que je vais vous conter. A quoi servent elles? demanderez vous. Eh bien! ces Matsot n’étaient pas faites pour être mangées au Séder. Elles perpétuaient le souvenir d’un événement qui avait eu lieu de longues années auparavant dans une ville bavaroise nommée Regensburg. On les conservait dans le musée de cette ville. Oh! C’est toute une histoire.

Il y a longtemps de cela, vivait à Regensburg (appelée aussi Ratisbonne) une communauté juive florissante. A sa tête se trouvait Rabbi Abraham Calonymous, descendant de Rabbi Judah le Pieux qu’avait rendu célèbre le pouvoir extraordinaire de produire des miracles.

Une nuit, peu de temps avant Pâque, Rabbi Abraham était absorbé, comme à son habitude, dans l’étude du Talmud.

Il était fort tard et la flamme de la bougie commençait à vaciller. Soudain il entendit une voix qui lui disait clairement: « Rabbi Abraham, Rabbi Abraham! Quitte un peu tes livres et va sauver ta communauté. du danger qui la menace! » Rabbi Abraham leva les yeux, et son arrière-grand-père, Rabbi Judah le Pieux, lui apparut.

La vision ne dura qu’une fraction de seconde avant de s’évanouir. Rabbi Abraham se frotta les yeux. « Etais je bien éveillé? » se demanda t il en proie au doute. Mais le message était là, qu’allait il faire?

ERRANT DANS LA NUIT

A la fois troublé et inquiet, il arpentait maintenant son cabinet de travail essayant de mettre de l’ordre dans son esprit ébranlé.

Et comme après un long moment sa confusion demeurait grande il décida de sortir; une promenade à l’air frais ne pouvait que lui faire du bien. Couvert de son manteau sombre, Rabbi Abraham sortit dans l’étroite rue plongée dans l’obscurité. Il erra sans but, absorbé dans ses pensées.

A un moment une vague lueur attira son attention. En approchant il s’aperçut que c’étaient les faibles reflets d’une bougie qui éclairait une cave dont le minuscule soupirail donnait sur la rue. Rabbi Abraham s’arrêta et regarda autour de lui.

L’écriteau familier de la boulangerie Goetz Fasting le renseigna sur le lieu précis où il se trouvait. C’était là que ses coreligionnaires faisaient cuire leurs Matsot chaque année. Ils prenaient en location la boulangerie et, après l’avoir préparée pour la sainte fonction à laquelle elle allait servir, s’y installaient et s’acquittaient eux-mêmes de toute la besogne.

Seuls deux assistants de Goetz demeuraient en place, ils avaient la charge du grand four.

UN TERRIBLE COMPLOT

En temps normal, Rabbi Abraham n’aurait prêté aucune attention à cette lumière, même à une heure si tardive.

Après tout, il n’y a rien d’insolite qu’un boulanger cuise son pain la nuit.

Mais cette fois, son instinct l’avertit que quelque chose d’anormal se passait. Il s’accroupit sans bruit contre le mur, tout près de l’étroite ouverture et, attentivement, écouta. Ce qu’il entendit le glaça d’horreur: un terrible complot était en train de se tramer contre les Juifs. Une voix autoritaire donnait des instructions et des ordres.

Elle était vaguement familière à Rabbi Abraham, mais malgré les efforts de ce dernier pour l’identifier, il n’y parvint pas.

Cependant la conversation à laquelle, tapi dans l’ombre, il assistait, lui révélait dans tous ses détails le plan de l’odieux complot: une émeute éclaterait à la porte même de la boulangerie, et la populace excitée attaquerait tout Juif qui aurait le malheur de passer par là. Les hommes occupés à cuire les Matsot ne manqueraient pas de venir à la rescousse afin de porter secours à leurs frères.

La boulangerie se trouvant ainsi vidée pour un temps de ses occupants, l’un des deux responsables du four jetterait alors prestement dans la pâte quelques hosties préalablement volées à l’église la nuit précédente et qu’on lui aurait remises. Dehors, la police interviendrait pour rétablir l’ordre. A ce moment, l’accusation serait formulée publiquement contre les Juifs et, comme conséquence, une investigation immédiate exigée. On découvrirait les hosties. Le reste, la foule s’en chargerait…

La pensée du danger qui menaçait sa communauté emplit le cœur du Rabbin d’une immense inquiétude. Il n’était pas là depuis longtemps quand un homme de haute stature émergea de la cave. Il portait une cape noire et un chapeau à larges bords qui cachait son visage. D’un pas rapide il s’éloigna. Encore une fois Rabbi Abraham pensa qu’il avait déjà vu cet homme, mais il eut beau chercher, il ne put se souvenir en quel lieu ni en quelle circonstance.

Le lendemain, un comité composé de Juifs devait rendre visite à Goetz Fasting dans le but de prendre en location sa boulangerie afin d’y cuire les Matsot, selon la coutume établie. Rabbi Abraham se joignit au groupe.

Il voulait rencontrer le boulanger dans l’espoir qu’une conversation d’apparence banale lui révélerait de nouveaux détails qui l’éclaireraient sur la voie à suivre pour faire échec au complot.

On tomba vite d’accord sur les conditions de la location, puis le comité s’en fut très satisfait.

La satisfaction d Rabbin n’était pas moindre car, bien que cette visite ne lui eût rien apprit de plus, il avait acquis au moins la certitude que Goetz Fasting était étranger à la conspiration. En revanche, il n’eut pas de doute que le nouveau responsable du four, Jorg Gerrick, avait été placé là à dessein. Restait la grande question: qui tirait les ficelles, et dans quel but.

Le jour où la confection des Matsot devait commencer n’était pas loin. Rabbi Abraham cherchait toujours, il n’avait pas avancé d’un pas. Il continuait d’ignorer et l’instigateur du sombre drame qui se préparait, et le mobile qui l’animait.

De piétiner ainsi le tourmentait, et son tourment était d’autant plus grand qu’il n’avait pas fait part à âme qui vive de son secret.

LA CLE DU MYSTERE

Le temps passait. Il ne restait plus que trois jours quand Rabbi Abraham fut officiellement invité à participer à une réunion du Conseil de la ville en sa qualité de chef de la Communauté Israélite.

Fallait il qu’il gaspillât des heures si précieuses? Mais décliner l’invitation était impossible. Il accepta à contrecœur.

Pouvait il savoir qu’il trouverait justement il cette réunion la clef du mystère qui l’angoissait? Ce fut un débat animé. On y discuta d’impôts.

Convenait il de frapper d’une taxe les marchandises venant de l’étranger, ou les devait on laisser entrer librement dans la cité? Deux camps s’étaient formés: l’un, ayant à sa tête le bourgmestre lui même, avançait l’argument que le libre échange avait fait de Ratisbonne un centre commercial important sur le Danube;

l’autre était conduit par Gustave Lebeding, l’un des citoyens les plus riches et les plus influents de la ville. Excellent orateur, ce dernier avait l’habitude de parler en arpentant la salle.

Ce jour là il soutenait avec chaleur qu’une taxe frappant tous les produits en provenance de l’étranger était nécessaire; elle assurerait, affirmait il, à la fois un revenu supplémentaire non négligeable à la cité, et une protection efficace aux industries locales.

Mais le Rabbin savait que le bien général n’était pas le souci primordial de l’orateur, et que ses accents pleins d’un noble altruisme ne servaient qu’à camoufler le sordide mobile de l’intérêt. Lebeding, était, en effet, fabricant et négociant en toile, et la concurrence acharnée que lui faisaient les fines toiles françaises ne laissait pas de l’inquiéter sérieusement.

Au cours de son discours, Lebeding ne se fit pas faute de lancer une attaque insidieuse contre les commerçants juifs de Ratisbonne; ils étaient selon lui la ruine de la cité.

L’orateur n’avait pas fini sa péroraison que déjà le Rabbin savait tout ce qu’il désirait savoir. Cette voix, cette stature qu’il n’avait pas réussi à identifier lors de la découverte du complot, voilà qu’il les retrouvait.

C’était donc ce même Lebeding qui, tel un chef, distribuait cette nuit là ordres et explications… Soudain tout devenait clair.

Si cet homme désirait tellement porter un coup fatal aux Juifs c’est que leur redoutable concurrence lui donnait beaucoup de soucis.

Le Rabbin aurait bien quitté la séance sans perdre un instant de plus; tout restait à faire et le temps pressait. Il tint cependant à répondre à l’attaque de Lebeding,.

Il ne lui fut pas difficile de montrer tout le bien que représentait pour la ville la présence des négociants israélites; qui ne voyait leur considérable contribution à son commerce et par là à sa prospérité?

Le Rabbin souligna avec force que frapper d’une taxe la circulation jusque là libre des produits signifierait purement et simplement la ruine de la cité. Cela tombait sous le sens et, de plus, les faits ne pouvaient que lui donner raison. Il fit tant et si bien qu’il l’emporta sur le brillant orateur. la décision fut favorable et à la ville et aux Juifs.

POUR DEJOUER LE COMPLOT


Rabbi Abraham se hâta de regagner sa maison et convoqua sur le champ les doyens de la communauté. Il les mit au courant de tous les détails du complot. Des plans furent faits pour le déjouer, puis, une prière aux lèvres, les doyens prirent congé du Rabbin.

Le second jour de la préparation des Matsot, l’après midi, à l’heure où le travail battait son plein, une foule compacte se rassembla la porte de la boulangerie. Bientôt des cris; ‘élevèrent ponctués d’injures à l’adresse des Juifs. Une voix rugit: « Mort aux profanateurs de notre église! »

Les Juifs étaient prêts à se défendre. U ne bataille féroce allait éclater quand les gardes de la ville parurent, conduits par le bourgmestre. Aux côtés de celui ci marchait Lebeding.

Se posant en défenseur de la paix et de la justice, ce dernier s’affairait feignant de rétablir l’ordre. « Nous verrons tout de suite si l’accusation est vraie », clamait il en se rengorgeant, « nous allons fouiller la boulangerie! »

Et joignant le geste à la parole, il y pénétra d’un pas décidé tandis que le bourgmestre lui emboîtait le pas.

Quelques gardes suivirent. A l’intérieur de la boulangerie un étrange spectacle les attendait.

Jorg, l’ouvrier à la géante stature chargé du fonctionnement du four, était maîtrisé par deux solides jeunes gens.

Epouvanté, il bredouillait: « Tout cela est de sa faute! » Et il indiquait du doigt Lebeding;. « C’est lui qui a conçu le plan selon lequel, profitant de la confusion de la rue, je devais jeter dans la pâte les saintes hosties.

Puis tout a été de travers, C’était son idée, je n’ai rien voulu de tout cela. »

En entendant ces mots Lebeding!, blêmit; puis il se mit à trembler de tous ses membres tandis qu’on fouillait les poches du tablier de Jorg.

On n’eut pas de peine à y découvrir les hosties. Quand la foule eut connaissance du complot, sa colère éclata contre Lebeding,.

Elle avait mis en lui sa confiance, et voilà qu’il la bernait! Il ne dut son salut qu’à la protection des gardes. Mais le sort qu’il connut ne fut guère meilleur. Jugé, il fut banni de la ville.

Pour les Juifs c’était une issue miraculeuse. Ils célébrèrent la Pâque avec plus de joie et de gratitude que jamais auparavant.

Et afin que ce miracle se perpétuât dans les mémoires, la communauté juive décida de faire appel à ses meilleurs orfèvres afin qu’ils façonnassent deux Matsot en argent sur lesquelles furent gravées les péripéties de ce sauvetage merveilleux.

Conversation avec les Jeunes. Nissan 5721

Trois visites du Prophète Elie.

Il y a 28 ans, je fis connaissance du Rabbi de Loubavitch pour la première fois. C’était à un des ces Farbrenguen, réunion ‘hassidique, où le Rabbi peut parler des heures durant, entrecoupées de mélodies ‘hassidiques.

Une rencontre inoubliable pour le jeune homme que j’étais, et qui fut certainement le départ d’un renouvellement de ma vie juive.

Cette année là fut remplie pour moi de miracles, dont le moindre ne fut ma rencontre avec le Prophète Elie.

Ce soir de Pessa’h là, ma famille et moi étions attablés autour de la table du Séder, nous délectant du ‘Hassidisme que nous venions de découvrir. Je n’avais jamais passé un Séder aussi riche de spiritualité, et vécu un tel espoir de rédemption que ce soir là.

A la fin du repas, la coupe de vin du Prophète Elie fut remplie, et notre jeune fils âgé de 6 ans fut chargé d’aller ouvrir la porte au Prophète, une bougie à la main.

La porte, juste n face de moi, était une menuiserie à l’ancienne, lourde au possible, fermée d’un imposant loquet de fer. A peine mon fils avait il fait quelques pas dans sa direction que la porte s’ouvrit en grand. Personne, en tout cas personne de visible ne se trouvait derrière la porte.

Mon fils lâcha la bougie et parut s’abriter derrière sa mère. Comme un bon père de famille, je m’approchai prudemment de la porte, et scrutai la rue. Personne. Juste la nuit claire, un petit air frais.

Nous n’étions pas les seuls dans la maison. La gouvernant de chez mes parents avait fait le voyage.

Elle était venue s’occuper des enfants pendant que ma femme avait vaqué aux préparatifs, et se reposait de sa longue journée, dans une chambre à l’étage. C’était une femme simple, dévouée, catholique dévote.

Quand elle descendit le lendemain matin, elle nous confia qu’elle avait entendu la porte s’ouvrir, et avait été saisi d’une profonde terreur qu’elle ne s’expliquait pas.

Ce fut là ma première rencontre avec le Prophète Elie.

Ma seconde rencontre eut lieu … le Pessa’h suivant.

Nous avions alors quitté Boston pour Montréal, avions fait des pas de géant dans notre approche du judaïsme et de la ‘Hassidouth. A l’approche de Pessa’h nous avions plongé dans un monde où l’on gratte, frotte, cachérise et achète frénétiquement, jusqu’au point d’orgue, le soir du Séder.

Toutes ces péripéties n’étaient rien pour qui attend avec délice cette soirée du Séder. Revoir le Prophète Elie cette année ne nous venait même pas à l’idée, après sa visite l’année précédente.

Enfin, le Séder arriva. Avec joie bien sur. C’est encore notre fils, maintenant âgé de sept ans qui fut chargé d’accueillir le Prophète à la porte de la maison, accompagné par son jeune frère.

Nous étions au second étage d’un pavillon en duplex, et la porte extérieure se trouvait au bas des escaliers. J’entendis la porte s’ouvrir, et les enfants hurler avant de remonter les escaliers à toute vitesse.

Ils étaient pâles, incapables d’articuler des paroles audibles, comme s’ils venaient d’échapper à un grand danger.

Je me dis que cette fois, peut être, le Prophète Elie était apparu en chair et en os… L’année passée, je n’avais pas mérité de le voir, mais depuis, j’avais tellement étudié la Torah, la ‘Hassidouth, et je mettais les tefilin de Rabbénou Tam, et j’avais visité 5 ou 6 fois le Rabbi de Loubavitch…

Tout semblait logique.

J’avais peut être atteint ce niveau de perfection qui me permettait de voir en personne le Prophète Elie!!

Je réussi à me débarrasser de mes enfants saisis d’hystérie, et dévalais les escaliers, pour accueillir le Prophète comme il se doit.

Une grande surprise m’attendait. A la place du Prophète, deux énormes chiens étaient assis sur le porche.

Mes enfants, qui changent de trottoir si un toutou se balade à la laisse de son maître deux cent mètres plus loin, avaient de bonnes raisons de se faire du souci. Quant à moi, la récompense de mon étude de la Torah, de la ‘Hassidouth, des tefilin de Rabbénou Tam, et de mes visites au Rabbi de Loubavitch me semblait bien démesurée.

Deux gros chiens me dévisageant calmement, se demandant presque ce que je faisais ici… ou pourquoi je m’étonnais de leur présence.

Je refermais la porte, et montais le plus calmement possible les escaliers. Visité la nuit de Pessa’h par des chiens!…

Mais ce n’était pas des chiens ordinaires, comme nous allons le voir.

Le lendemain à la synagogue, on me demanda d’accepter à ma table le fils d’un des importants donateurs de la Yéchivah.

Le jeune homme, qui était revenu chez ses parents pour la fête, étudiait le droit, et avait commencé à s’intéresser à la pratique juive. On avait pensé qu’il serait bon qu’il s’assoie à la table d’un universitaire conciliant la Science de la Torah avec la Science tout court.

Après l’office, l’étudiant, mes enfants et moi rentrèrent à la maison. A peine arrivé, notre invité se mit à s’exciter. « Ce n’est pas possible, c’est incroyable! »

Il m’expliqua qu’il était venu chez ses parents avec ses deux petits chiens la veille de Pessa’h, mais que juste avant le Séder les chiens s’étaient enfuis, et qu’il avait passé la nuit à les rechercher, jusqu’à arriver dans un quartier bizarre, où il les avait trouvés assis sous un porche… le mien.

La Providence avait guidé ces deux molosses, pardon, ces deux « petits chiens » jusque chez moi.

Cet incident nous fit une grande impression, et me consola un peu. Si Elie n’était pas venu en personne, au moins il nous avait envoyé ses chiens…

Notre invité devint un grand ami, et aujourd’hui il est marié, et élève une merveilleuse famille ‘hassidique.

La troisième visite, bien moins spectaculaire, ce fut l’année suivante, et elle se répète tous les ans depuis: ayant fini le Birkat Hamazon (« grâces après le repas »), la coupe du Prophète Elie est remplie, et mes petits enfants vont ouvrir la porte, une bougie à la main.

Que se passe-t-il alors? Il m’est difficile de parler de non événement: il s’agit d’une perception très fine.

Pour mieux la situer, voici une histoire que mon fils aîné (celui de l’histoire!) nous a raconté l’an dernier.

Une année, le Rabbi de Kotsk promit à ses ‘Hassidim que le Prophète Elie allait se révéler lors du Séder. La maison du Rabbi était pleine à craquer d’une foule de juifs déjà excités par le fait d’assister au Séder du Rabbi, et surexcités à l’idée de voir le Prophète Elie visiter le Maître.

Après le repas, la coupe d’Elie fut remplie, et on ouvrit la porte, dans un moment d’intense émotion.

Les ‘Hassidim en eurent le souffle coupé: il n’y avait personne derrière la porte!

Une déception de taille. Le Rabbi ne pouvait s’être trompé. Mais quelle faute de leur part avait pu détourner Eliahou de son chemin? Quelle haute mission pouvait être la causse de cette absence?

Le Rabbi, plongé dans une profonde extase finit par se tourner vers eux et remarqua leur déception.

« Stupides que vous êtes! Vous pensez vraiment qu’Eliahou rentre par les portes? C’est dans vos cœurs qu’il veut rentrer! »

Le véritable miracle n’est pas le dépassement des lois de la nature, mais la transformation de la nature en révélateur du caractère divin du monde.

Nos Sages nous disent que la Rédemption future sera le fruit de nos efforts: nous affiner, nous et le monde qui nous entoure, jusqu’à ce que la présence divine devienne l’évidence, la seule évidence.

C’est ce qui se produit lorsque nous surmontons l’inertie et l’égocentrisme de la vie matérielle. Chaque petit pas, même discret, caché, intime, sur le chemin de la spiritualité, du Bien, est une étape vers la perfection du monde et la Délivrance que nous attendons. L’étude de la Torah, les bonnes actions, la maîtrise de notre caractère, tous ces petits pas qui remplissent notre vie quotidienne l’année durant, sont les clés qui ouvrent la porte de nos cœurs au Prophète Elie et à tout ce qu’il représente.

Lorsque la coupe d’Eliahou sera remplie, cette année, que la porte sera ouverte, ne focalisez pas sur la porte, mais cherchez au fond de vous. Il y a de fortes chances que vous y trouviez Eliahou.

Dr. Yaacov Brawer

Professeur d’Anatomie et Bilogie Cellulaire à McGill University Faculty of Medicine. Auteur de deux livres de pensée ‘hassidique: Something From Nothing et Eyes That See

Traduit de http://www.chabad.org/magazine/article.asp?AID=42019

Veille de Pessa’h à Berditchev.

Tard dans l’après-midi, Rabbi Lévi Its’hak parcourt songeur les rues de la ville.

Il émane du quartier juif une odeur, une ambiance des grands jours. Ici et là, on court pour les derniers préparatifs de la fête, les enfants courent dans les rues en vêtements de Chabbath,.

Par les fenêtres, on entend chanter la joie d’une maison juive, entre les bruits de casserole et les odeurs de cuisine.

Rabbi Lévi Its’hak se rend sur la grande place, et hèle un passant.

« Tiens, voici une pièce, trouve-moi du bon tabac de l’étranger. »

Trouver du tabac de contrebande n’est pas une mince affaire. La loi l’interdit, et punit sévèrement tout commerce et tout achat de cette marchandise si précieuse.

Mais ceci n’arrête pas notre badaud, qui revient quelques minutes après avec un petit paquet sous son manteau.

Rabbi Lévi Its’hak remercie son « dealer », et poursuit sa route. Il se tourne vers son serviteur.

« Tiens, voici une pièce, trouve-moi un morceau de pain de chez les Juifs, à n’importe quel prix ».

Le serviteur regarde le Maître avec étonnement. Trouver du pain chez les Juifs la veille de Pessa’h? Si la demande n’émanait pas du Saint Rabbi lui-même, il aurait haussé les épaules, ou éclaté de rire. Mais si le Rabbi a demandé …

Le revoici bredouille une heure après. Dans aucun foyer juif on n’a pu lui procurer du pain.

Une nouvelle que Rabbi Lévi Its’hak reçoit avec un large sourire de satisfaction.

« Maître du Monde! Qui est comme ton peuple Israël?

Le Roi a interdit la contrebande du tabac. Des milliers de douaniers, policiers, soldats, juges et percepteurs veillent, et arrêtent, jugent, taxent et mettent en prison tout contrevenant. Et malgré tout, chaque jour il s’échange des quantités incroyables de tabac.

Et toi, tu as écrit dans ta Torah: « tu n’auras pas de ‘Hamets chez toi », tu n’as institué aucun policier ou enquêteur, et vois comme il est impossible de trouver du ‘Hamets quelques heures avant Pessa’h. Qui est comme ton peuple Israël?

Qui comprit ce soir là pourquoi Rabbi Lévi Its’hak était si joyeux? Qui peut savoir l’effet que fit au ciel cette merveilleuse plaidoirie du Rabbi?


Aharon Altabé

Pessa’h dans l’exil russe

Reb Moché avait été arrêté par la police russe en pleine nuit, lors d’une réunion ‘hassidique qu’il avait organisée pour ses élèves.

Il était jeune, célibataire, mais il était avant tout pour ses élèves le « Roch Yéchivah », voire même un véritable père. Enseigner la Torah à des jeunes était aux yeux de la dictature communiste un crime.

Le faire dans le cadre de classes organisées était une conspiration contre l’Etat, et tout réseau était de la subversion contre révolutionnaire.

Nul doute qu’un aussi frêle jeune homme n’était devenu « Roch Yéchivah » que parce que d’autres maîtres de valeur avaient été arrêtés ou mis hors service par les services de police.

Il fit preuve après son arrestation d’une résistance exceptionnelle. Les enquêteurs usèrent en vain de tous les moyens les plus cruels pour lui faire dire qui l’avait aidé à maintenir cette Yéchivah.

Reb Moché avait décidé de n’accuser que lui-même: c’est lui qui avait recruté les élèves, les avait enlevés à leurs parents, qui avait ramassé de l’argent sous les prétextes les plus fallacieux à des gens qui ignoraient tout de ses activités. Bien sûr, les agents du NKVD n’en étaient pas à leur première enquête et refusaient à croire ses balivernes.

Il ne pouvait avoir organisé tout seul une telle Yéchivah, et s’il ne livrait pas ses acolytes, eux les découvriraient mais cela lui coûterait très cher. Ils ne les découvrirent pas, mais cela lui coûta effectivement très cher. Toute la boîte à outils de l’Inquisition espagnole y passa, avec les perfectionnements modernes et la manipulation psychologique.

En vain. Tout au plus, il leur livra les noms de quelques amis déjà liquidés par le régime stalinien ou sortis de l’enfer communiste.

Les élèves avaient été à sa hauteur. Du haut de leurs 12 13 ans, ils avaient résisté à toutes les pressions, n’étaient au courant de rien, n’étudiaient pas avec Reb Moché, ne le connaissaient même pas…

Ils s’étaient soigneusement préparés, à une époque où tout allait encore relativement bien à s’accorder sur ce qu’il faudrait dire, ou ne pas dire si …

Lors d’une confrontation, Reb Moché leur fit passer le message: « ne cherchez pas à m’épargner, je leur en ai suffisamment dit pour qu’il puisse m’accuser seul, sans faire pression sur vous. Ne perdez pas confiance dans la bonté de D.ieu, faites tout votre possible pour continuer à étudier. »

Reb Moché les regarda en souriant sortir du bureau de l’enquêteur. Un sourire paternel, d’encouragement et de confiance dans l’avenir. Tout ce dont ils avaient besoin.

Reb Moché ne fut condamné « qu’à » dix ans de réclusion. Il fut jeté dans un cachot surpeuplé, où se mélangeaient intellectuels neutralisés, opposants politiques ou religieux, voleurs d’œuf et voleurs de bœufs, criminels sanguinaires.

Parmi eux et à tous les étages de ce microcosme, des juifs, de l’élite à la pègre. Il n’était pas rare que des bagarres éclatent, dont les juifs faisaient systématiquement les frais.

Et parfois calme et fraternité s’installaient dans le cachot, et tous partageaient leurs maigres colis.

Lorsqu’un un nouveau pensionnaire arrivait, ses « aînés » le mettaient au parfum en le détroussant de tous ses biens, de la chemise jusqu’aux provisions.

Et s’il s’en plaignait au gardien, il avait droit de leur part à une large distribution de coups, qui donnait le ton au « code pénal » en vigueur parmi les prisonniers.

Lorsque Reb Moché fut introduit dans le cachot, il portait encore la barbe. Ses compagnons le dévisagèrent, vinrent palper sa barbe, au milieu d’insultes et de quolibets auxquels il ne comprenait rien.

Reb Moché ne dit rien. Il soupira, d’un soupir qui en disait long sur la pitié que lui inspirait un tel comportement de la part de ces gens à visage humain. A visage seulement. Il ne dit rien non plus lorsqu’ils fouillèrent ses poches puis lui prirent ses vêtements.

On tenta encore de le faire réagir en se gaussant de lui « un homme d’esprit est venu nous rejoindre, Sa Sainteté a été mise en prison, … »

En fin de compte, les voleurs lui rendirent ses vêtements, et quelques affamés seulement s’en prirent à ses provisions, sous son regard peiné et rempli de pitié devant une telle bassesse.

Les jours et les semaines passèrent. La plupart des prisonniers avaient finalement pris le jeune Reb Moché en estime, et s’adressaient à lui avec amitié, voire avec le respect qu’ils auraient donné à un de leurs aînés.

Même les non juifs de la cellule l’avaient adopté, et il n’était pas rare qu’on demande son arbitrage pour les mille et un accrochages qui se produisaient régulièrement dans cet espace surpeuplé.

Parfois on lui demandait des mots d’encouragement, une mélodie vivifiante du genre de celles qu’il psalmodiait durant ses prières quotidiennes. Combien de fois lui avait on demandé une prière, une bénédiction?

Il cédait chaque jour sa part de nourriture, non cachère, et recevait en échange une part de pain, sa seule nourriture hormis les rares colis qu’il recevait de la maison, et que personne n’aurait songer à lui voler.

Il avait même des « ‘Hassidim » à lui qui lui offraient de leurs propres colis ce qu’il pouvait en manger, et tous savaient maintenant ce qu’un juif religieux mange – ou ne mange pas.

Reb Moché avait été mis en prison quelques mois avant Pessa’h. L’approche de la fête l’inquiétait beaucoup. Il supportait cette faim permanente pour ne pas avoir à consommer des aliments impurs, non cachers.

Mais ce pain lui suffisait à peine. Qu’allait il se passer pendant Pessa’h où même ce pain lui serait interdit? L’espoir de recevoir un colis avec de la Matsah allait s’amenuisant de jour en jour.

La veille de Pessa’h était arrivée, et toujours pas de Matsah. Il découvrira deux semaines plus tard que le colis était bien arrivé, mais que la direction de la prison l’avait volontairement retenu…

Le changement d’humeur de Reb Moché n’avait pas échappé à ses compagnons de cellule.

Ils le questionnèrent en vain sur ses préoccupations, et il fallut l’intervention musclée d’un jeune juif aux épaules larges pour que Reb Moché accepte de se confier: il n’aurait rien à manger durant une semaine!

Un grand silence accueillit cette confidence. Tous ressentirent la peine de Reb Moché, et commencèrent à lui apporter leurs derniers trésors, leurs provisions secrètes, pour savoir ce qui lui conviendrait pour la fête.

Il n’en retint que 16 carreaux de sucre… contraint il est vrai par l’insistance du jeune juif.

Le soir du Séder arriva. Cet événement que tous fêtent dans la joie dans un monde libre. Lorsque le gardien eut fait sa dernière visite, après avoir vérifié que tous les prisonniers « dorment », les compagnons de Reb Moché se mirent au travail.

Un chiffon fut accroché sur l’unique fenêtre du cachot, un autre sur le guichet de la porte, et l’on sortit de quelque part un morceau de bougie, une allumette, et Reb Moché s’installa dans un coin, sur un tabouret pour son « Séder ».

Les yeux rouges de larmes qu’il pleurait en silence, il ne regardait que la petite flamme qui veillait au centre de la cellule, sans prêter attention aux prisonniers qui l’entouraient.

Personne ne s’était mis au lit. Même les non juifs s’étaient regroupés autour de lui et portaient le plus vif intérêt à l’événement.

Quelques juifs s’étaient assis autour de son tabouret. Ils se souvenaient du Séder autour d’une table richement garnie, décorée, illuminée, joyeuse. Ce soir, pas de vin, pas de Matsah, pas de ‘Harosseth.

Juste un verre de thé froid et des carreaux de sucre. Et ils voulaient un Séder! Ils voulaient entendre les mélodies traditionnelles de Pessa’h, la voix rassurante de Reb Moché prononcer des mots d’avenir, de la liberté dans laquelle il évoluait jusque dans cet infâme cachot.

Reb Moché craignait que sa voix ne s’étrangle tant il était ému en disant le Kiddouch. Il commença à mi-voix, puis prit de l’assurance et sa voix se fit plus gaie. Devant lui, trois morceaux de sucre empilés représentait les trois Matsoth du Séder.

Il posa les quatre questions de la Haggadah en pleurant au point que les « Matsoth » se mouillèrent. C’est sur ces Matsoth sucrées et salées de larme qu’il se rendit ensuite quitte des herbes amères.

Il entama la récitation de la Haggadah d’une voix encore hésitante, accueillie dans le silence le plus total de ses compagnons.

Tout juste s’ils ne se retenaient pas de respirer pour ne pas gêner leur jeune rabbin.

Le petit bout de bougie vacilla, lutta en vain avant de s’éteindre complètement, sous les gémissements de l’assemblée.

Reb Moché lui continuait son évocation, d’une voix crescendo, de la sortie d’Egypte passée, la promesse d’une nouvelle sortie d’exil au-delà de laquelle il n’y aura pas d’autre exil…

Ce soir là, tous vécurent une sortie d’Egypte. Même les plus endurcis se sentirent entrer dans un monde d’une autre dimension, et leurs larmes se joignirent à celles des autres. Et Reb Moché chantait, chantait …

D’autres morceaux de sucre se joignirent aux maigres provisions de Reb Moché, et il put terminer Pessa’h sans avoir à consommer du ‘Hamets.

Il avait fait une profonde impression sur tous ses compagnons de cellule, et nombre de juifs entamèrent ce Pessa’h une réflexion sur leur judéité, voire un retour à des valeurs juives.


Traduit de Si’hot LaNoar, Nissan 5730.

Aimer son prochain.

Reb Mendel Puterfass raconta un jour l’histoire suivante pour illustrer ce qu’est l’amour de son prochain. Son beau-frère, Reb BenTsion Chemtov était un « dangereux activiste » en Russie soviétique.

Entendez que sur les conseils de Rav Yossef Its’hak Schneerson, le précédent Rabbi de Loubavitch, il consacrait sa vie, je dis bien, il, à diffuser la Torah auprès des Juifs opprimés par le régime communiste, et notamment auprès des jeunes enfants, afin que la Torah puisse se perpétrer auprès des jeunes générations.

Une dangereuse activité « subversive », qui lui valut plus d’une fois la prison et des menaces constantes sur sa vie, sa famille. Mais nous avons bien dit qu’il « consacrait sa vie », au pied de la lettre.

Il fut une fois jeté en prison, un certain temps avant Pessa’h. Tous ses compagnons d’infortune étaient des juifs, intellectuels, membres du mouvement sioniste, et mis en prison pour leur activité sioniste.

Par exception au principe qui voudrait que l’ennemi de mon ennemi soit mon ami, ces gens là partageaient avec les communistes une haine du religieux véhémente.

Comme les communistes juifs de l’appareil d’état, qui vouaient aux juifs religieux en général, et aux ‘Hassidim adeptes du Rabbi de Loubavitch en particulier une haine féroce.

Reb Mendel savait de quoi il parlait. Lui-même avait écopé de plusieurs années de goulag et autres camps de travail sous le régime stalinien, et une année, la Matsah que lui avait envoyée sa famille fut retenue jusqu’après Pessa’h par les cadres juifs de l’inquisition communiste.

Juste de quoi laisser mourir de faim un prisonnier gênant, dont on savait qu’il ne mangeait que du pain durant toute l’année, et rien d’autre que de la Matsah et quelques patates durement économisées durant huit jours.

Lorsqu’il avait reçu son colis à la fin de la fête, il avait mis les Matsot de côté pour l’année suivante, malgré les fouilles, contrôles et menaces.

Reb BenTsion fit tout ce qu’il put pour recevoir de la Matsah avant la fête. Il ne voulait pas rater la Mitsvah de manger de la Matsah, et d’un autre côté savait qu’il ne pourrait rien manger d ‘autre.

D’un autre côté de la cellule, ses compagnons ne l’entendaient pas de cette oreille.

Ils le mirent en garde que s’il recevait de la Matsah, ils se feraient un plaisir de l’écraser et en détruire même les miettes, afin de l’empêcher d’accomplir une Mitsvah!

Il n’était pas question de se plaindre aux autorités de la prison, ce serait leur souffler à l’oreille une façon de plus d’opprimer les juifs religieux.

Reb BenTsion savait qu’il pouvait compter sur eux pour mettre leur menace à exécution, mais fit tout ce qu’il avait à faire, tant et si bien qu’il fut libéré à quelques jours de Pessa’h.

Il allait fêter la fête de la libération … libre.

Mais il n’oublia pas ses compagnons d’infortune. Il se hâta d’acheter des Matsot, du vin cacher, et toutes sortes d’autres bonnes choses cachères pour Pessa’h, si l’on peut parler de bonnes choses dans les conditions économiques d’alors, et les fit parvenir aux prisonniers.

Ceux là même qui l’avait menacé de lui souffler son Pessa’h!

Reb Mendel racontait cette histoire pour illustrer ce qu’est l’amour d’un autre juif, selon la définition donnée par le Sefer HaTanya: (Chapitre 12)

« Dès qu’il peut lui venir à l’esprit quelques sentiment de haine, de jalousie, de colère, de mécontentement, il ne les entérine pas, ni dans son intellect, ni dans son cœur.

Et au contraire, son intellect doit dominer le ressentiment qu’il a, et lui intime l’ordre de faire exactement le contraire, de se comporter avec l’autre avec bonté, affection, de supporter de sa part les pires choses sans se mettre en colère contre lui. Et bien sûr de ne pas se comporter avec lui de la même façon, au contraire, et lui rendre le bien pour le mal ».

Les tribulations d’un paquet de Matsah

En 1954, le Rabbi lança une nouvelle campagne de Mitsvot: permettre au plus grand nombre possible de Juifs de manger; le soir du Séder; de la « Matsah Chemourah », la « Matsah » ronde, pétrie à la main, comme celle consommée par nos ancêtres lors de la sortie d’Egypte Depuis lors, les ‘Hassidim ont fait parvenir à des milliers de Juifs des boîtes de « Matsah Chemourah »

Il était une fois, à Milwaukee dans le Wisconsin, un gentil et généreux émissaire du Rabbi, Rav Israël Schmotkin. Chaque année, il avait l’habitude d’envoyer par la poste des boîtes de Matsah Chemourah à ses amis et connaissances. Certainement chacune de ces boîtes a son histoire particulière; voici ce qui arriva à quatre d’entre elles.

La première boîte arriva à la maison d’un comptable, célibataire, d’âge mûr sans amis, qui vivait seul avec ses poissons rouges.

Un après-midi, quand il sortit chercher son courrier, une boîte en carton tomba à ses pieds: au début il crut que c’était une pizza livrée à la mauvaise adresse mais quand il l’ouvrit et vit la lettre à l’intérieur, il sourit, chose qui lui arrivait rarement, et remercia silencieusement Rav Schmotkin de s’être souvenu de lui.

Le lendemain après-midi, le petit comptable esseulé retourna prendre son courrier et, à nouveau, une boîte en carton tomba à ses pieds,

C’était encore de la Matsah Chemourah! « Etrange, se dit-il, une boîte, c’était parfait, mais deux, cela me semble peu raisonnable! ».

Et le surlendemain, notre comptable ouvrit à nouveau la porte pour chercher le courrier, Cette fois, il fit attention. Vous l’avez deviné, il y avait encore une boîte de Matsah!

Il faut savoir que notre homme était très ouvert au monde de l’ordinateur et il pensa qu’il était sans doute victime d’un « virus » informatique, ‘hassidique cette fois-ci, comme par exemple quand les pouvoirs publics oublient qu’ils vous ont déjà envoyé une allocation et décident de vous la renvoyer chaque semaine pour le restant de votre vie »

« Dommage, se dit-il, au lieu de profiter des largesses du gouvernement, je me retrouve dans un tourbillon de Matsah Chemourah. Tous les autres reçoivent de l’argent, quand il y a une erreur, et moi je reçois de la Matsah! »

Et au quatrième jour, bien évidemment, il reçut une quatrième boîte! « Rav Schmotkin essaie de me faire comprendre quelque chose, se dit le petit comptable, mais quoi? Les quatre boîtes de Matsah Chemourah sont sûrement un signe, comme les quatre questions posées par l’enfant le soir du Séder, sauf que c’est un peu plus cher ».

Que faire? Finalement, après avoir retourné le problème dans tous les sens, il décida d’agir exactement comme Rav Schmotkin, c’est-à-dire de distribuer les boîtes autour de lui, Comme il ne connaissait pas grand monde, il en donna une à une collègue juive, mariée à un non-Juif et l’autre à un collègue juif marié à une non-Juive.

La troisième boîte, il la poserait sur la table du Séder qu’il passait chez son père, et la quatrième boîte il la garderait pour lui.

Le soir du Séder, l’atmosphère était plutôt déprimante. La femme de son père était malade et pouvait à peine prendre part au repas. Apparemment ses jours étaient comptés. Mais quand notre comptable déballa ses Matsot, le visage de sa belle-mère s’illumina.

« Comme c’est magnifique! Pour moi, chaque jour est désormais très précieux, Et avec ce cadeau inespéré, tu as rendu pour moi ce jour encore plus précieux! »

Du coup, l’atmosphère se détendit et cette soirée morose devint véritablement une soirée de fête.

« Rav Schmotkin a vraiment bien agi quand il a distribué ces Matsot! » se dit le comptable, Trois jours plus tard, quand il retourna au travail, l’homme auquel il avait donné la seconde boîte se précipita vers lui avant même qu’il ait pu prendre son café.

« Cette Matsah spéciale que vous m’avez donnée pour Pessa’h a réellement fasciné ma femme qui n’est pas juive,

Cela fait longtemps que je n’ai plus participé à un Séder mais quand elle a vu combien la Matsah semblait venue du fond des âges, elle m’a obligé à reprendre notre vieille Bible poussiéreuse et à lire à haute voix, cette nuit de Pessa’h justement, toute l’histoire de la sortie d’Egypte! »

Un moment plus tard, la femme à laquelle il avait donné la troisième boîte arriva.

« Je ne sais comment vous remercier pour cette Matsah, Chaque année, ma fille, mon mari et moi nous célébrons le Séder chez mes parents,

En fait c’est simplement un repas, parce que mon mari n’est pas très intéressé, c’est le moins qu’on puisse dire,

« Mais quand ma fille a ouvert la boîte, a donné à chacun un morceau de Matsah et a lu à haute voix la lettre du Rabbi qui l’accompagnait, mon mari a compris combien elle appréciait tout cela et il a accepté de l’inscrire dans une école juive.

Jamais auparavant il n’avait voulu en entendre parler. Je ne sais ce qui l’a fait changer d’avis mais je crois que la « Matsah » y est pour quelque chose! »

Inutile de le dire mais pour le comptable, c’était une révélation. Il allait presque regretter d’avoir gardé la quatrième boîte pour lui.

« Quand je pense à tout le bien que j’aurais pu faire si j’avais distribué toutes les boîtes de Rav Schmotkin!

Mais après tout, moi aussi ma journée a été illuminée quand j’ai reçu ma première boîte et j’ai sans doute bien fait de la garder pour moi! »

Stan Lapon (traduit par Feiga Lubecki)

La Matsah du Rabbi

La ville de New Haven dans le Connecticut se préparait pour Pessa’h. Un Séder communautaire allait être organisé pour les immigrants de Russie, et on avait trouvé un jeune couple également fraîchement arrivé de Russie qui pourrait diriger les opérations et donner les explications nécessaires dans leur langue maternelle.

La veille de Pessa’h, le Rabbi distribuait lui-même des Matsot Chmourot, rondes, faites à la main, et à la cuisson desquelles il avait participé. Des milliers de ‘Hassidim faisaient la queue pour recevoir une Matsah ou même plusieurs Matsot pour leur communauté.

Rav Yossef Its’hak Stock, un émissaire du Rabbi à Bridgeport, non loin de New Haven, faisait la queue lui aussi.

Un de ses amis s’approcha alors de lui et lui signala que la voiture supposée emmener le jeune couple à New Haven n’était plus disponible. « Pouvez-vous donc, les emmener jusqu’à Bridgeport et de là on trouvera une autre voiture pour les emmener jusqu’à New Haven? », Rav Stock accepta.

Il raconte ce qui se passa ensuite.

« Le jeune rabbin russe faisait la queue juste devant moi. Il signala en russe au Rabbi, qu’il s’apprêtait à se rendre à New Haven pour y diriger un Séder communautaire pour des Juifs de Russie.

Le Rabbi secoua les épaules et se tournant vers moi, me dit en Yiddish: « Je ne comprends pas ce qu’il dit. Est-ce que vous, vous comprenez de quoi il parle? »

« J’étais stupéfait Le Rabbi comprend et parle parfaitement le russe et moi je n’en connais pas un mot! »

Le jeune rabbin répéta, toujours en russe, ce qu’il avait déjà dit (il me raconta par la suite qu’il avait toujours parlé en russe au Rabbi).

Le Rabbi le regarda, puis me regarda et le regarda à nouveau « Ah, vous voyagez avec lui! » dit le Rabbi au jeune rabbin « Vous vous rendez à Bridgeport pour diriger un Séder pour des Juifs de Russie! »

Le Rabbi lui donna finalement une Matsah en précisant: « C’est pour le Séder à Bridgeport! »

« Le jeune rabbin, étonné, prit la Matsah pour Bridgeport puis en demanda une autre pour New Haven. Le Rabbi hésita puis lui donna avec réticence une Matsah pour New Haven. A moi aussi, le Rabbi donna une Matsah avec une bénédiction pour un « Pessa’h Cachère et joyeux ».

Il y avait beaucoup de circulation en direction du Connecticut. Rav Stock et le jeune couple n’arrivèrent que 40 minutes avant le coucher du soleil à Bridgeport Il n’y avait plus le temps d’arriver à New Haven avant l’entrée de la fête Le jeune couple russe devrait passer le Séder à Bridgeport.

Pour les Juifs de Bridgeport c’était une aubaine De nombreuses familles russes s’étaient inscrites pour le Séder communautaire et maintenant il y aurait au moins un rabbin qui pourrait les guider dans leur langue natale. Les paroles du Rabbi se réalisaient dans les moindres détails.

Cependant, à New Haven, non seulement les Juifs de Russie n’avaient pas de rabbin mais, de plus, tous les Juifs de la ville étaient privés de la Matsah du Rabbi! Rav Chalom Ber Lévitine, l’émissaire du Rabbi à New Haven, décida de marcher jusqu’à Bridgeport pour y chercher la Matsah et avoir, au moins pour le second Séder, de la Matsah du Rabbi.

Dès le matin du premier jour de Pessa’h, après l’office, Rav Lévitine se mit en route. Il emportait avec lui pour toute provision, de la Matsah. Il connaissait parfaitement la route, un aller retour de 45 km, mais sans s’en rendre compte, une fois arrivé à Milfort, il se retrouva engagé sur une route inconnue, menant à une destination inconnue.

Il avait déjà marché quatre heures et il ne lui restait plus beaucoup de temps jusqu’au coucher du soleil.

Il n’avait donc plus le temps de retrouver la route jusqu’à Bridgeport et de retourner à New Haven pour le second Séder C’est alors qu’il remarqua un grand bâtiment, en fait un hôpital.

Fermement convaincu que, comme il en avait déjà fait l’expérience de nombreuses fois, « D.ieu dirige les pas de l’homme ». il décida de s’y rendre pour visiter d’éventuels Juifs hospitalisés. Effectivement, il trouva là-bas une seule dame juive.

Il se rendit dans sa chambre et se présenta « Bonjour, je suis le Rav Lévitine, je me demande si vous avez peut-être besoin d’une Matsah »

Pour la femme allongée dans son lit l’apparition d’un rabbin barbu avec un chapeau noir était plus qu’une agréable surprise.

En effet, elle lui raconta comment elle avait passé la nuit précédente. « Monsieur le Rabbin, je ne peux croire que vous êtes là! Je passe Pessa’h à l’hôpital.

J’avais tellement envie de manger de la Matsah et j’étais si déçue de ne pas en avoir. Toute la nuit j’ai pensé: « C’est la première nuit de Pessa’h et je n’ai pas de Matsah! »

J’ai prié Dieu pour qu’Il m’envoie, d’une manière ou d’une autre, un peu de Matsah pour que je puisse célébrer Pessa’h, moi aussi! Et vous voilà, avec de la Matsah! »

Heureux de cet accueil, Rav Lévitine souhaita à la femme un prompt rétablissement et une bonne fête et lui laissa la Matsah qu’il avait emportée pour son propre usage

Il refit en sens inverse les quatre heures de route pour New Haven, tout en s’émerveillant de cette mission inattendue.

Il arriva juste à temps pour le second Séder à New Haven; malgré sa journée passée à marcher sur les routes du Connecticut il n’avait pas rapporté de la Matsah du Rabbi mais une singulière histoire de Providence divine où D.ieu avait guidé ses pas pour apporter à une malade de la Matsah, quelque part, dans un hôpital.


Esther Altman traduite par Feiga Lubecki

Kiev, 1950, cuisson des Matsoth.

Extrait de « Une voix dans le silence ».

De Chlomoh Zalman Sonnenfeld.

© Éditions Kedem, Israël 1991.


Le livre qui vous est présenté relate l’histoire vraie de Batiah Meislik et de ses parents Rav Yéhoudah Lev et Alte Beile Meislik, que leur souvenir soit une bénédiction Ils ont lutté toute leur vie pour la propagation et le maintien de la foi en D » suivant ainsi la voie de notre ancêtre Abraham Ce récit a été dicté par Batiah Meislik à Chlomoh Zalman Sonnenfeld qui l’a retranscrit fidèlement C’est sa traduction qui vous est proposée.

Mon père se mit à apprendre à fabriquer et à réparer des matelas Ce n’était pas un travail facile, ni propre, mais il lui permettait d’être indépendant e de ne pas devoir travailler le Chabbath.

Avec les premiers roubles qu’il gagna, il se procura des briques réfractaires et il entreprit de construire, dans un coin de l’appartement un four pour la cuisson des Matsoth

Ce n’était ni le four ni le bois nécessaire qui le préoccupaient le plus, mais où se procurer le blé..

En régime communiste, le paysan n’est pas propriétaire de ce qu’il produit à la sueur de son front Tout appartient à l’État et aux coopératives gouvernementales Et malheur à celui qui est pris à détourner sa production agricole.

A une certaine époque cela était passible de mort. Bien plus tard, la peine prévue pour ce crime fut « allégée » en dix ans d’emprisonnement et de travaux forcés.

C’est pourquoi se procurer du blé était une chose risquée et délicate.

Mon père opéra d’abord une reconnaissance dans les villages voisins pour trouver où et à qui acheter illégalement du blé Sa profession de matelassier lui donnait une bonne couverture pour ses déplacements et lui fournissait un bon moyen de découvrir quel serait le paysan sûr avec lequel il pourrait conclure cette affaire.

C’est ainsi qu’il se lia d’amitié avec un paysan de ses clients

Et par une belle journée d’été, nous nous rendîmes dans son village à une dizaine de kilomètres de Kiev Nous y surveillâmes la récolte d’environ cent kilos de blé bien sec, tout juste mûri, sans avoir reçu les premières pluies le battage et le vannage se firent aussi sous notre surveillance.

Le travail fini, il nous resta deux sacs de blé « surveillé » de cinquante kilos chacun.

Pour transporter ce précieux chargement, nous reçûmes l’aide d’un juif qui avait une automobile Il s’arrangea pour le faire en plusieurs voyages Pour tout salaire, il reçut dix Matsoth bien rondes de la meilleure Cacherouth pour la nuit du Séder en plus de sa part ordinaire.

Cette livraison sans histoire nous remplit de joie et nous donna un sentiment tout spirituel de satisfaction.

C’était pour nous un trésor merveilleux.

Aux yeux de l’enfant que j’étais chaque grain représentait une perle rare de la plus grande valeur.

Il nous restait cependant encore un problème essentiel à résoudre comment conserver ce blé sans qu’il fermente à cause de l’humidité ambiante de notre logement en sous-sol L’ingéniosité juive que rien n’arrête nous vint encore en aide Ma mère cousit des chiffons et en fit des sacs de toile que nous remplîmes de blé.

Je les décorai avec de la gouache de différentes couleurs. Ensuite nous tendîmes des fils de fer sous le plafond sur lesquels nous plaçâmes les sacs colorés qui formèrent ainsi un faux plafond du plus bel effet.

Ce « plafond » permettait l’aération du blé, évitait qu’il ne s’humidifie, et le protégeait du « mauvais œil » des espions du KGB. Nos voisins non-juifs ne soupçonnèrent jamais ce que recelait ce faux plafond si décoratif qui suscitait leur admiration.

La coutume veut que l’on commence les préparatifs de Pessa’h trente jours avant la fête, mais nous, c’est soixante jours avant que nous nous y mîmes

Dès le lendemain de Tou Bichvat (15 Chevat, nouvel an des arbres) nous entreprîmes le tri du blé, en l’examinant grain par grain à la recherche de celui qui aurait gonflé et fermenté Nous procèdàmes à notre aise à cette opération en y consacrant toutes nos soirées pendant près de trois semaines

Mon père déclarait à ce sujet « La Mitsvah de Matsah est telle que plus on y met du zèle et plus on y fait attention, plus D nous aide à ne pas enfreindre les interdictions afférentes au ‘Hamets ». Ces paroles nous encourageaient à faire notre travail avec soin et à examiner attentivement chaque grain.

Le lendemain de Pourim, une fois le tri terminé, nous retournâmes au village où nous avions acheté le blé pour nous mettre en quête d’un paysan qui voudrait le moudre. Nous lui payâmes même un petit supplément pour qu’il nettoie bien les meules et nous laisse les cachériser comme il le faut.

Nous regagnâmes la maison, remplis de joie et de satisfaction, avec notre trésor de farine « Chemourah » à même de satisfaire les plus exigeants.

La cuisson des Matsoth nous prit un jour entier.Je devais tracer des traits sur chaque Matsah avec une roulette spéciale, destinée à cet usage. Toute cette animation qui entourait la fabrication des Matsoth procurait à l’enfant que j’étais un plaisir extraordinaire. De plus cela donnait du piquant à la vie sans charme que nous menions sous le joug communiste.

Fabriquer des Matsoth d’une telle qualité en déjouant la surveillance du KGB écrivit une page supplémentaire dans le grand livre de notre résistance. Ce fut un ajout au trésor d’héroïsme du peuple juif dans cet exil sans fin que nous vivions sous la patte de l’ours russe.

N’allez pas croire que toutes ces Matsoth étaient destinées à notre seul usage. Il ne nous en restait plus à la fin que quelques-unes unes, car nous avions de nombreux « clients » réguliers parmi ceux qui observaient les Mitsvoth. La ration d’une famille moyenne était de neuf Matsoth, et une famille nombreuse pouvait en recevoir jusqu’à dix huit.

C’est avec des Matsoth « spéciales cacher » et en compagnie de nombreux invités que nous célébrâmes ce Séder, suivant la Halakhah.

Nous étions remplis d’un sentiment profond de liberté et d’espoir en notre libération prochaine.

Je me souviens nous restâmes à table presque jusqu’à l’aube, parlant de la sortie d’Égypte. Entre chaque passage de la Haggadah nous chantions des chants évoquant la délivrance à laquelle nous aspirions.

Une émotion particulière nous envahit lorsque nous arrivâmes à la formule « Cette année esclaves, l’année prochaine hommes libres Aujourd’hui ici, l’année prochaine en Erets, Israël ». Je pouvais alors distinguer un rayonnement de sainteté émaner du visage de mon père, le transfigurant.

Ses yeux d’aigles fixaient un point imaginaire sur le mur de la pièce comme s’il voulait le percer pour aller jusqu’à la ville de ses désirs, Jérusalem, la Ville Sainte.

(…).

Une fois, alors que faisions cuire les Matsoth, il nous arriva d’oublier de fermer la porte Une gamine de ma classe qui habitait notre maison fit alors irruption en plein milieu de cette opération.

Mon père, ruisselant de sueur, se tenait devant le four et je passais ma petite roulette sur les galettes de pâte Lorsque nous nous aperçûmes de sa présence nous fûmes très gênés et nous ne sûmes comment réagir.

J’ai déjà dit que les enfants étaient en Russie les délateurs les plus dangereux. On les élevait ainsi dès leur plus jeune âge. Et celui qui dénonçait ses voisins et ses proches était considéré comme un héros. Après quelques instants de stupeur, je me tournai vers elle et lui demandai « Irotska, que cherches tu? »

« Je suis venue voir comment vous mettez du sang chrétien dans vos Matsoth », répondit-elle froidement.

De tels propos me laissèrent sans voix. J’avais déjà entendu évoquer la haine aveugle et fanatique que nous vouaient les non-juifs Mais à ce point, je ne l’aurais jamais imaginé.

Ces paroles étonnantes ne venaient pas d’une enfant élevée dans un quelconque village perdu et arriéré, au milieu de paysans grossiers et ignorants. Elles venaient d’une fille issue de la couche supérieure de la société russe. Son père était un physicien réputé et sa mère était médecin.

Quant à sa grand-mère elle était une artiste célèbre. Qu’une enfant de ce genre puisse recracher des paroles haineuses, aussi absurdes me stupéfia. Je me dis que discuter sur un pied ne servirait à rien, non plus que d’essayer de la raisonner à la sauvette.

Je lui proposai donc de revenir le soir même afin que parlions posément de tout cela.

Elle vint le soir alors que maman préparait une Matsah Achirah. Nous avions l’habitude d’en cuire quelques-unes unes avec des œufs.

Irotska observa avec une curiosité toute enfantine ma mère travailler la pâte. Je l’invitai à s’asseoir et lui offris une tasse de thé.

Je lui dis alors « Iroska, tu sais combien il est dur de trouver des œufs en ce moment. Le froid est à son maximum et c’est la période la plus défavorable pour la ponte. Chaque œuf est une rareté qui coûte très cher.

Et malgré cela, tu peux voir que maman casse chaque œuf et l’examine avec soin pour voir si elle n’y trouve pas du sang.

Car si c’est le cas, et qu’on y trouve ne fut-ce qu’une toute petite goutte de la taille d’une tête d’épingle, on jette l’œuf à la poubelle malgré son prix.

Comment peux-tu croire que nous mélangeons du sang humain aux Matsoth, alors que nous n’hésitons pas à jeter un œuf frais et coûteux lorsque nous y trouvons une goutte de sang à peine perceptible à l’œil?

Comment pouvez-vous accuser les juifs de commettre des choses qui vont tellement à l’encontre de leurs traditions?

Tu es une fille intelligente Comment peux-tu pu croire à de telles sottises que seule une imagination maladive peut produire? »

Son silence laissait supposer que j’avais réussi à la convaincre de l’absurdité de ses propos de l’après-midi. Notre discussion prit fin ainsi.

Irotska vint nous voir pendant la fête Je lui offris des pommes et des noix ainsi que de la Matsah. Elle mangea les fruits mais ne toucha pas à la Matsah. « Irotska », lui dis-je alors,

« Tu as pu constater toi-même comment nous préparons les Matsoth et quels sont les ingrédients que nous y mettons.

Pourquoi n’en manges-tu pas? » Elle répondit « Je crois à tout ce que tu m’as dit, et j’ai même pu le voir de mes propres yeux.

Mais je ne peux avaler la Matsah, elle me reste en travers de la gorge

Tu dois savoir que depuis que j’ai l’âge de comprendre on m’a inculqué que les juifs mettent du sang d’enfants chrétiens dans les Matsoth.

J’ai été nourrie de cette histoire en même temps que du lait de ma mère, et rien ne pourra jamais m’en libérer ».

C’est ainsi que je réalisai que cette haine est enracinée très profondément en eux.

Aucune explication raisonnable ne la justifie Elle se nourrit des instincts les plus obscurs surgissant du passé. C’est la haine éternelle et profonde d’Esaü pour Yaacov.

Elle doit dater d’avant même la naissance des deux peuples, lorsque les deux frères se disputaient dans le ventre de Rivkah, leur mère.

Aucune discussion aucune explication ne peut la déraciner tant elle est ancrée au plus profond de leur âme, depuis des générations. Les récits et les contes n’en sont pas les responsables, car même sans eux elle aurait existé.

Ils ne font que la ranimer de temps en temps. Les Russes, et plus particulièrement les Ukrainiens, plus encore que les autres peuples, se sont distingués par le fanatisme de leur haine ancestrale pour les juifs.

Ils sont toujours prêts à croire toutes les histoires, même les plus fantaisistes, du moment que l’on y trouve mêlé le nom des juifs. Et ces derniers sont confrontés continuellement avec cette haine tenace.

Mon père me disait à ce sujet « Le mot Yéhoudi commence par la lettre Yod et se termine par la même lettre.

Nous ne devons pas oublier que nous ressemblons à cette petite lettre. Si tu la divises ou la coupes, elle reste toujours un Yod, et toujours la plus petite lettre qui existe ».


Sidra de la Semaine 27, 2001.

Ragusa, 1623. Une accusation de meurtre rituel

Ragusa, petite ville de Dalmatie (de nos jours, Dubrovnic, en Croatie) sur les rives de la Mer Adriatique, avait une petite communauté juive de vingt familles lorsque se passa, il y a de cela 380 ans, l’histoire que nous allons vous raconter.

Rabbi Aharon Hacohen (l’auteur de « Zkan Aharon »), Talmudiste très connu et grand Kabbaliste, consigna les événements dont il avait été le témoin oculaire et dans lesquels il avait été personnellement impliqué.

Tout a commencé le premier jour de Souccoth (de l’an 1623). Une jeune fille chrétienne quitta sa maison ce jour-là et n’y retourna pas. Son père, un marchand de l’endroit, partit à sa recherche, aidé des gardes de la ville.

Ils parcoururent les champs et les bois autour de la ville et cherchèrent aussi dans les maisons.

Une de ces maisons foulées appartenait à une femme chrétienne qui vendait des légumes et qui avait en ville une mauvaise réputation.

Là, sous un lit, on trouva le corps de la jeune fille disparue. La femme fut arrêtée.

Entre temps, une foule nombreuse s’était rassemblée dans le voisinage et lorsque la femme arrêtée fut conduite à travers les rues, le peuple hurlait des insultes à la meurtrière.

Mais quelqu’un s’écria  » Peut-être les sales juifs t’ont-ils payé pour que tu le fasses, afin qu’ils puissent se servir du sang de l’enfant pour leur Pâque? ».

La femme ne répondit rien mais l’idée faisait son chemin. Lorsqu’elle fut menée devant les magistrats de la ville, elle avoua le crime, mais affirma que les Juifs l’avaient engagée pour tuer l’enfant.

– Qui sont les juifs qui t’ont engagée? lui demanda-t-on.

La femme ne connaissait qu’un juif en ville à qui elle avait une fois emprunté de l’argent sur gage.

Il s’appelait Its’hak Yechouroun. Elle dit que c’était lui qui l’avait engagée. Le Juif fut immédiatement arrêté et confronté avec celle qui l’accusait.

« Oui, déclara la femme, c’est cet homme « .

Its’hak Yechouroun, qui était un homme instruit et craignant Dieu, fut choqué et terrifié par cette fausse accusation.

Il nia naturellement avoir pris part dans ce meurtre brutal, et au cours de son démenti s’écria que jamais il n’avait parlé à cette femme.

Bien entendu, il voulait dire qu’il ne lui avait jamais parlé d’une telle chose, mais les magistrats l’interprétèrent qu’il affirmait n’avoir jamais parlé de sa vie à cette femme.

Or, des témoins vinrent confirmer qu’il lui avait une fois prêté de l’argent. C’était suffisant pour convaincre les magistrats que le juif mentait et que la femme avait dit la vérité.

Il n’y avait aucune preuve qu’Its’hak Yechouroun avait en fait engagé cette femme pour tuer l’enfant, mais ce n’était pas un problème. Il serait amené à avouer sous la torture.

Its’hak eut les mains liées derrière le dos et on le suspendit à une corde qui partait de ses mains attachées.

La corde fut soudain détendue et tendue à nouveau, tordant ses membres et lui causant des douleurs atroces.

Ceci fut répété trois fois, et chaque fois on le pressait « d’avouer », mais il continuait à proclamer son innocence.

Its’hak Yechouroun savait que s’il avouait être coupable de cette terrible accusation, cela amènerait des malheurs incroyables à toute la communauté juive, et tous ceux qui harcelaient les Juifs dans tous les pays, auraient la « preuve » que l’accusation de « meurtre rituel » était bien fondée.

Donc il était déterminé à endurer toutes les tortures même s’il devait être torturé à mort.

Brisé et rompu, Its’hak Yechouroun fut détaché et jeté dans sa cellule. Pendant plusieurs jours son corps inerte gisait là, tandis que les magistrats délibéraient de ce qui devait suivre.

Ils ne pouvaient pas comprendre qu’un être humain pût endurer tellement et cependant refuser d’avouer.

Ils décidèrent que le juif était certainement un sorcier et usait de la sorcellerie pour soulager sa douleur.

Aussi ils rasèrent tous les cheveux de sa tête et de son visage, et les poils de tout son corps, et le septième jour ils recommencèrent à employer toutes les tortures.

Mais il n’avouait toujours pas; au contraire, il murmurait : « Je suis innocent ».

Les magistrats décidèrent alors de soumettre le cas à une plus haute instance juridique qui consistait en douze juges.

Ceux-ci décidèrent d’employer des tortures plus cruelles. Its’hak fut suspendu à nouveau et un poids lourd fut attaché à ses pieds.

Il demeura ainsi un longue moment, et lorsque cela non plus ne l’a amené à « avouer », un bélier fut attaché par ses pieds aux pieds du supplicié.

Le bélier se convulsait et se tournait sans cesse, et chaque mouvement brutal entraînait des douleurs d’agonie dans le corps désarticulé d’Its’hak.

Cette manœuvre dura si longtemps que le pauvre bélier mourut de douleur; mais Its’hak n’avouait toujours pas.

Il raconta plus tard que plus d’une fois il était sur le point « d’avouer » car la torture était intolérable.

Mais chaque fois il sentit une nouvelle force et le courage lui revenait, et il sut que Dieu était avec lui.

Entre temps, des tortures semblables étaient infligées à la femme qui avait avoué le meurtre de l’enfant, pour lui faire dire la vérité.

Mais c’était trop fort pour qu’elle puisse supporter, et bientôt elle mourut, sans toutefois confesser qu’elle avait faussement accusé le juif.

La nouvelle de l’extraordinaire endurance de Its’hak Yechouroun avait atteint les plus hautes sphères du gouvernement et tous s’étonnaient des pouvoirs surhumains du Juif.

Néanmoins, il fut abandonné à ses inquisiteurs qui n’avaient pas perdu l’espoir de trouver un moyen d’arracher la confession de l’accusé.

De plus, les inquisiteurs décidèrent d’impliquer un ou plusieurs autres Juifs dans l’accusation afin qu’il leur soit plus facile d’arracher des aveux de quelque autre Juif.

L’occasion se présenta bientôt d’elle-même. Il se passa ce qui suit.

Tandis qu’Its’hak était en prison, le quartier juif de Ragusa fut scellé et des gardes furent postés afin d’empêcher les Juifs de quitter la ville.

Dans leur détresse, les pauvres juifs ne pouvaient rien faire d’autre que jeûner et prier Dieu, car si Its’hak Yechouroun avouait le crime qu’il n’avait pas commis, ils périraient tous.

Le vieux Rabbin de la communauté, qui était le père du chroniqueur mentionné au début, Rabbi Aharon Hacohen, tenta d’envoyer un message à un officiel influent qui avait été un de ses amis. La tentative fut découverte et maintenant le vieux Rabbin fut arrêté comme complice du crime.

Ceci se passa durant la fête de ‘Hanouccah.

Bien que normalement le jeûne soit interdit durant une fête, les dirigeants de la communauté juive décidèrent de proclamer un jeûne Public (Taânith Tzibbour).

Les prières angoissées des Juifs de Ragusa furent exaucées et leur saint vieux Rabbin fut libéré après 15 jours, sans avoir été soumis à la torture.

Cependant, peu après, son fils, Rabbi Aharon Hacohen, fut arrêté et soumis à une interrogation très serrée, dans l’espoir qu’il pourrait se trahir par quelque inadvertance.

Mais rien ne put être prouvé contre lui non plus, et il fut aussi libéré sans dommage.

Puis un autre Juif fut arrêté après le témoignage d’un chrétien du village qui disait l’avoir vu parler à l’accusé Its’hak Yechouroun le jour de la disparition de la fillette.

Après de longs interrogatoires, ce Juif fut également libéré.

Pourtant le sort de Its’hak Yechouroun était toujours en suspens.

Certains juges demandaient que l’accusé soit condamné à mort même sans un aveu. Mais ceci aurait été une violation de « la loi ».

Alors il fut finalement condamné à vingt ans d’incarcération. Il fut placé dans une petite cellule; il y avait une petite fenêtre, en haut, près du plafond.

Là on plaçait chaque jour sa ration de pain et d’eau.

Mais le prisonnier serait sûrement mort de faim, puisqu’il gisait impuissant sur le plancher de la cellule, incapable de bouger ses bras ou ses jambes qui étaient paralysés à la suite des tortures qu’on lui avait infligées. En vérité, c’est ce que les juges espéraient; cela servirait comme « preuve » qu’il était vraiment coupable.

Cependant, Rabbi Aharon Hacohen et plusieurs amis s’étaient arrangés pour convaincre un des gardiens de la prison de rapprocher du prisonnier, à l’aide d’une perche, sa ration journalière.

Une autre chose merveilleuse arriva au prisonnier : un chat amical venait régulièrement et s’installait douillettement sur ses épaules, le réchauffant de son corps.

Le « Guérisseur de toute chair Qui opère des miracles » lui envoyait un remède et, graduellement, il commençait à reprendre des forces. Un mois plus tard, Its’hak Yechouroun pouvait déjà se déplacer. Quelques braves jeunes juifs risquèrent leurs vies pour lui apporter de la nourriture plus riche. Ce fut vraiment un miracle que ces jeunes gens ne furent pas pris.

Peu avant Pessa’h, les gardes furent retirés du Ghetto juif. La communauté juive de Ragusa respirait désormais plus librement;

les Juifs se sentaient comme si on leur avait retiré les fers de l’esclavage.

Maintenant ils pourraient diriger tous leurs efforts pour disculper Its’hak Yechouroun de cette cruelle accusation et le sortir de sa condition difficile.

Cependant il fallut deux ans et huit mois avant qu’Its’hak ne soit libéré de sa prison.

Le jour où Its’hak Yechouroun fut libéré de prison fut un jour de fête pour les Juifs de Ragusa.

Ils se rendirent tous à sa rencontre devant les portes de la prison pour l’accompagner chez lui.

Plusieurs non-Juifs se joignirent à eux pour voir cet homme brave et magnifique.

Il était complètement guéri, sauf pour le petit orteil de son pied gauche, qui demeurait paralysé, comme pour lui rappeler quel merveilleux miracle lui était arrivé.

Its’hak Yechouroun fut considéré comme un saint homme par les Juifs et aussi par les non-Juifs et plusieurs venaient lui demander sa bénédiction et sa prière en temps de besoin.

Il vécut jusqu’à un âge avancé dans l’humilité et la sainteté.


Extrait de Conversation avec les Jeunes

Quatre coupes de lait pour le Séder?

Histoire très connue, dont nous sommes heureux de trouver une origine assumée par

http://ohr.edu/yhiy/article.php/1617.

Quelques jours avant Pessa’h, à Slotsk, un juif fut reçu par Rabbi Yossef Dov Soloveitchik pour recevoir l’aide donnée aux nécessiteux de la communauté pour les préparatifs de la fête. Il reçut effectivement de l’argent pour l’achat des Matsot, puis demanda au Rav s’il était possible de s’acquitter de la Mitsvah de boire quatre coupes de vin le soir du Séder en buvant … du lait.

Pour toute réponse, Rabbi Yossef Dov appela sa femme et lui demanda de trouver une importante somme d’argent pour cet homme, ce qu’elle fit.

Ce n’est qu’après son départ qu’elle fit par au Rav de son étonnement. Une si grande somme d’argent, alors qu’il en suffit de peu pour acheter le vin nécessaire?

« Si cet homme n’a pas de quoi acheter du vin, il n’a pas non plus de quoi acheter de la viande, du poisson, des légumes pour les huit jours de la fête… »

Aharon www.milah.info

Des Matsoth sans prix

Durant tout son séjour à Samarkand, mon grand père, le ‘Hassid Reb Tsvi Hirsch Lerner fit beaucoup pour assister ses frères juifs exilés à Samarkand, tout en développant la vie de la communauté ‘hassidique de la ville, au prix d’un dévouement extrême.

Ainsi, la fabrication des Matsoth fut une de ses grandes réalisations. Il tenait à ce que chaque juif qui en voulait puisse en avoir pour la fête de Pessa’h. Il les fabriquait avec le fameux ‘Hassid Rav Raphaël Hodaïdtov.

C’est lui qui fournissait le blé, la farine et parfois payait même les Matsoth. A des familles qu’il avait réussi à rapprocher de l’observance des Mitsvot, il racontait que la Matsah coûtait 50 kopeck le kilo, un prix ridicule avoisinant le tarif d’un ticket d’autobus, alors que cela coûtait bien plus.

La fabrication des Matsoth était certes difficile, dangereuse et coûteuse, mais requérait de plus beaucoup de temps et beaucoup de main d’œuvre. Voici chacune de ces étapes, liée à ses risques propres.

– Obtenir des pièces de rechange pour les machines agricoles.

– Localiser des entreprises agricoles défavorisées par l’usage de matériel vétuste ou endommagé.

– Déterminer l’endroit qui présenterait le moins de danger d’être dénoncé.

– Trouver un lieu de stockage du grain.

– Trouver un moyen de transport à l’abri des risques de pluie et d’humidité, des yeux indiscrets, des agents de la Police Secrète.

– Loger et nourrir l’équipe de jeunes gens venus cachériser le moulin et moudre le grain. C’était des jeunes se refusant à toute concession sur les temps de prières, la cacherouth de leur alimentation comme à celle de la farine.

– Trouver un lieu de stockage de la farine en ville même, faire justifier l’absence du travail ou de l’école de tous ceux qui prennent part à l’affaire.

Et ce casse tête se reproduisait chaque année, jusqu’à ce que Reb Tsvi quitte Samarkand.

La fabrication des pièces de rechange des machines agricoles était notre monnaie de base pour pouvoir convaincre un directeur d’exploitation. C’est à ce prix là que nous obtenions le droit de récolter par nous même le blé.

Elles se faisaient, en secret bien sûr, dans des ateliers militaires, ce qu’eux mêmes étaient incapables d’obtenir. La récolte durait de deux à quatre semaines.

L’étape suivant, la mouture, était bien plus compliquée. Il fallait d’abord cachériser le moulin. Ce moulin, alimenté par une chute d’eau était à l’écart de la ville.

Le patron respectait profondément mon grand père, et ne cachait à personne que chaque passage de mon grand père était une source de bénédiction pour son entreprise.

C’est pourquoi aucune de ses exigences n’était discutée. En pleine crise économique, il n’hésitait pas à arrêter toutes les machines pour les quelques jours nécessaires à leur cachérisation.

C’est le ‘Hassid Reb Feivish Genkin qui veillait à cette opération. Sans l’aide d’instrument de levage, il fallait déplacer la lourde meule tournante, passer le chalumeau sur toute sa surface et sur la meule gisante.

C’est seulement alors que pouvait commencer la mouture du blé.

Un des ouvriers du moulin était affecté à la garde: personne en devait pénétrer dans le moulin durant les quelques jours et quelques nuits où nos hommes y travaillaient.

La farine était ensuite acheminée en ville, non sans précaution: préservée de la pluie et l’humidité, comme il le faut pour qu’elle reste Cacher le Pessa’h, mais aussi préservée des regards inquisiteurs, stockée dans un lieu sec et discret.

Peu de temps avant Pessa’h, restait à cuire les Matsoth.

En pleine ville, c’était un véritable casse tête, car il était bien moins aisé de ne pas être découvert.

Pour le meilleur et pour le pire, étaient réunies plusieurs familles de ‘Hassidim de Samarkand: Michoulavin, Zaltsman, Goldschmidt, Lerner, Schiff.

Ils mangeaient ensemble, habitaient ensemble, avaient peur ensemble à la moindre alerte, et cherchaient ensemble les solutions les plus adaptes aux problèmes qui ne manquaient pas de surgir.

Bien que le plus jeune de tous, mon grand père était le plus habile à proposer et mettre en œuvre les solutions propices.


Traduit de Beth Machia’h, N° 446 Auteur: Ts. Maidenchik

Le moment venu

Il arriva qu’un Tsaddik s’approfondit devant ses ‘Hassidim sur la venue prochaine de Machia’h. Un des élèves objecta: « nous l’attendons depuis des générations, et il n’est toujours pas là! »

Le visage du Rebbe devint sérieux. Il se tut quelques minutes, puis raconta l’histoire suivante.

Deux mendiants, l’un juif, l’autre non juif parcouraient le pays. Ils partageaient leur bonne comme leur mauvaise fortune avec constance. Lorsqu’ils arrivaient dans une ville juive, le juif donnait à l’autre moitié de ce qu’il avait reçu de ses coreligionnaires, et vice versa.

Ils arrivèrent ainsi une veille de Pessa’h dans une communauté juive. « MMhhh, nous sommes arrivés à temps, c’est Pessa’h ce soir, on va se régaler », glissa notre homme à son compagnon.

Il décrivit avec enthousiasme les coutumes de la fête, les tables royales du moindre foyer juif, les plats traditionnels, l’hospitalité légendaire.

« Alors ce soir tu vas être à la fête, et moi à la rue? »

« Mais non. Ici personne ne te connaît. Tu viendras avec moi à la synagogue, et après l’office tu seras bien invité quelque part. « 

C’est ce qu’ils firent, et ce soir là, ils furent chacun invité dans une famille de la ville.

Arrivé chez son hôte; le mendiant non juif fut frappé par la table magnifique qui avait été dressée, les odeurs émanant de la cuisine.

Il se serait bien jeté sur les mets, mais son ami l’avait bien mis en garde de se conformer geste pour geste à ce que ferait le maître de maison.

On lui versa un verre de vin, qu’il n’hésita pas à vider d’un trait après le Kiddouch, ce qui ne fit qu’accroître son appétit.

On allait certainement servir le premier plat, mais le maître de maison invita son monde à se laver les mains « sans bénédiction ».

Il alla donc se laver les mains, sans réciter la bénédiction – qu’il ne connaissait bien sûr pas.

Prélude bien sûr à un repas garni? Non. On lui tendit une feuille de salade amère trempée dans de l’eau salée. Pour lui qui mourrait de faim, c’était une piètre consolation.

Le maître de maison prit ensuite une Matsah qu’il coupa en deux. « Un partage équitable » se dit le mendiant, prêt à avaler d’un coup cette étrange galette … que le maître de maison mit de côté sans lui en proposer même la moindre miette.

Vint le moment de réciter « ha la’hma anya » voici le pain de misère, puis tous écoutèrent les enfants chanter chacun à son tour « Ma Nichtana ».

Et le maître de maison de raconter avec fougue et dans le détail l’esclavage des Hébreux en Egypte, les merveilles que fit D.ieu pour nous en sortir.

Et pendant ce temps, notre mendiant s’efforce d’imiter les gestes et murmures des autres convives, alors que son ventre, crie famine, ses boyaux se tordent et tout son esprit est tendu vers ce moment où toutes ces parlottes vont enfin cesser et que l’on va passer aux choses sérieuses…, toutes ces bonnes choses dont son ami lui a parlé.

Arrive le second verre, puis tous se lèvent pour se laver les mains une seconde fois.

Les jambes chancelantes, le mendiant se lève et s’efforce de mimer le maître de maison. Cette fois c’est sûr qu’on va passer les plats…

Mais au lieu d’une tranche de pain frais, odorante, on lui tend cette étrange galette dure et sèche. « Mieux que rien, se dit il, mais où sont toutes ces fameuses choses si délicieuses? »

« Certainement cette mixture blanche que le maître de maison vient de faire passer sur la table. Chacun en prend un tout petit peu. C’est certainement un met recherché et fort délicieux. « 

Plus intelligent que tous, notre homme décida de s’en servir une bonne part. Et il glissa d’un coup dans sa bouche une énorme cuillère de ce raifort finement râpé utilisé comme ‘Hazeret …

Mal lui en prit. L’odeur du raifort faillit l’étouffer. Son visage vira au rouge pourpre, et il fut pris d’une toux incontrôlable.

C’en était trop pour lui, et il se leva furieux, se dirigea vers la porte au grand étonnement de tous, sortit et claqua la porte en grommelant des injures.

Il arpenta les rues de la ville de longues heures, maudissant son ami qu’il finit par rencontrer bien plus tard.

« Ah, quel repas! Ca fait bien longtemps que je ne m’étais pas rempli la panse comme ça! Et toi? »

Il ne reçut que des jurons en guise de réponse.

« Raconte moi ce qui t’es arrivé au lieu de te plaindre ».

En entendant son ami, le juif fut pris d’un fou rire.

« Quel sot tu es! Tu as bu ce vin si fort, mangé le Karpass trempé dans l’eau salée, tu as écouté toutes ces histoires sur l’esclavage et l’exil, tu as même mangé ces herbes amères, et c’est là que tu as renoncé au meilleur!

Quelques instants de plus, tu arrivais au chapitre de « la table dressée », celui où l’on sert toutes les bonnes choses, et tu aurais profité de ce grand festin. »

Le Tsaddik conclut ainsi son histoire:

Nous avons eu droit à tous ces exils, nous avons consommé toutes ces amertumes, ce serait la plus grande sottise que désespérer de la délivrance. Encore quelques instants et nous passons au festin final!

Pessa’h dans le Temple, vu par un citoyen romain.

Rabbi Chlomoh Ibn Warga (1460-1554) relate dans « Chevet Yehouda » les malheurs et misères arrivés aux Juifs dans les royaumes d’Espagne, du Portugal et Ottoman.

Au Chapitre 64, (la 64ème persécution!), il relate les velléités de Alphonse le Pieux (??) de construire un Temple à l’exemple du Temple de Jérusalem, déclarant posséder des plans établis par Titus.

C’est son conseiller Versores qui entreprit de l’en dissuader, devant la difficulté de l’entreprise.

Et de citer à l’appui un document trouvé à Rome, établi par Marcus Consul romain, relatant en une dizaine de chapitre l’histoire et l’archéologie du Temple, les détails de sa construction, et deux détails du Culte tel que relaté par les Prêtres, car en tant que non Juif il n’avait pas le droit de s’y rendre.

La première histoire est consacrée au Korban Pessa’h, la seconde aux préparatifs de Kippour.

Lorsque le Roi eut pris connaissance de la magnificence du Temple, il fit persécuter les juifs pour ne pas avoir su garder une telle grandeur…

Je ne sais pas identifier l’Alphonse en question: Espagne, Portugal? Deux seuls portent le nom de Alphonse le Sage. L’identification de ce roi permettrait de faire un bond de quelques dizaines d’années ou de un ou deux siècles en arrière, ce qui donne peut être encore plus de poids à ce témoignage.

Le livre Chevet Yéhoudah a fait l’objet d’une revue critique (et fort critique) dans la REJ, Revue des Etudes Juives vol 24 de 1892.

L’auteur semble situer le récit à l’époque Alphonse X le Sage, Roi 1252-1284.

Dans son Siddour Beith Ya‘aqov, Rav Ya‘aqov Emden rapporte la description enregistrée par un fonctionnaire romain en poste à Jérusalem qui fut le témoin oculaire de la célébration de Pessa‘h dans le deuxième Temple peu de temps avant sa destruction.

Extrait de TALELEI OROTH (Perles de rosée) – Recueil de commentaires sur la Haggada de Pessa’h par Yissakhar Dov Rubin – Adaptation française : Jacques KOHN – Editions EMOUNAH, Jérusalem

Ce récit, écrit par un non-Juif, consigné dans le séfèr Chévèt Yehouda de Chelomo Ibn Varga (1460-1554) au nom de Versores, conseiller du Roi Alphonse X (1252-1284), confirme toutes les lois écrites et orales relatives au sacrifice pascal et à d’autres services dans le Beith hamiqdach, telles qu’elles nous sont enseignées par nos Sages.

La description de cette cérémonie par ce fonctionnaire romain laisse transparaître l’impression profonde qu’elle a faite sur lui.

L’admiration qu’il y exprime nous permet de nous faire une certaine idée de l’atmosphère particulière qui régnait dans la Maison de Hachem sur terre et de sa merveilleuse splendeur.

Elle nous fournit aussi l’occasion de nous rendre compte de l’immense perte que nous avons subie à cause de nos péchés. Il convient donc de la lire attentivement, et de supplier ensuite le Saint béni soit-Il de reconstruire Sa Maison à Jérusalem et d’y rétablir les services d’antan. En voici le récit :

« Quand arrive le début du mois qu’ils appellent Nissan, le roi et les juges envoient des coursiers et des messagers pour faire hâter par les bergers des alentours l’envoi à Jérusalem de bétail et de moutons.

Ils doivent livrer assez de bétail pour satisfaire les besoins – tant sacrificiels que personnels – des pèlerins présents pendant la fête, qui arriveront bientôt en très grand nombre…

Les bergers font passer leurs animaux à travers une rivière près de Jérusalem afin de les nettoyer. C’est, prétend-on, ce que Chlomo a voulu dire dans le verset (Chir ha-Chirim 6, 6) :

“Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui remontent du bain.” Lorsqu’ils atteignent les collines autour de Jérusalem, les moutons sont si nombreux que le vert de l’herbe disparaît complètement sous l’immensité blanche de leur laine.

Quand arrive le dix du mois, ils vont tous acheter une offrande qu’ils appellent un Pessa‘h.

Les Juifs ont une tradition bien établie selon laquelle, lorsqu’ils sortent à cette fin, ils ne se disent pas les uns aux autres : “Avancez! ”, ou : “Laissez-moi passer! ”, et que même le roi Chlomo ou le roi David ne bénéficieraient d’aucune priorité.

J’ai fait remarquer aux prêtres que cette attitude était contraire aux convenances, mais ils m’ont expliqué que c’est pour montrer que le statut social n’a pas à intervenir dans la préparation pour le service de Temple, et encore moins pendant le service lui-même. A ces moments-là, tout le monde se trouve sur un pied d’égalité.

Quand arrive le quatorze du mois, [les prêtres] dressent une rampe vers une tour du Temple, que les Hébreux appellent le loul…

Ils se munissent de trois trompettes d’argent et en sonnent.

Et après qu’elles ont retenti, ils annoncent : “Peuple de Hachem, écoute! L’heure est venue d’égorger le sacrifice pascal pour Celui qui a fait résider Son Nom sur cette grande et sainte maison! ”

En entendant cet appel, les gens revêtent leurs habits de fête, car les festivités commencent pour les Juifs à midi, heure à laquelle on commence à apporter les sacrifices.

A l’entrée de la Grande Cour, douze Lévites se tiennent à l’extérieur en tenant des sceptres d’argent, et douze à l’intérieur avec des sceptres d’or.

Ceux de l’extérieur maintiennent l’ordre dans la foule, veillant à ce que personne ne soit blessé ou écrasé, et à ce que la ruée vers la cour se passe sans désordre.

Une fois, la bousculade a été si forte qu’un vieillard et son offrande ont été piétinés par la foule. Les Lévites à l’intérieur surveillent l’entrée de la foule. Ils ferment les portes de la cour quand ils estiment qu’il n’y reste plus de place.

Lorsque les gens atteignent l’endroit où s’effectue l’égorgement, ils sont accueillis par des rangées de prêtres qui tiennent en main des louches en argent et en or.

Tous les prêtres d’une rangée dont le premier tient une louche en argent tiennent aussi des louches du même métal. Tous ceux dont le premier saisit une louche en or tiennent également des louches en or.

Cela crée une ambiance de magnificence et de splendeur. Le prêtre situé au début de chaque rangée prend une louche remplie de sang et la transmet à celui derrière lui, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle atteigne l’autel.

Le prêtre qui se tient debout sur l’autel restitue la louche vide au prêtre le plus proche de lui, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle revienne au site d’abattage. De cette façon, chaque prêtre prend une louche pleine et rend une louche vide.

L’opération entière s’effectue dans le calme, les prêtres étant si bien entraînés dans leur tâche que les louches vont et viennent dans les deux sens comme des flèches tirées par des archers aguerris.

Ils commencent de s’exercer trente jours auparavant afin de pouvoir détecter ce qui pourrait ralentir le processus et entraver son bon fonctionnement.

Sur deux grandes estrades se tiennent deux prêtres munis de trompettes d’argent.

Ils en sonnent au début du service sacrificiel de chaque groupe qui entre dans la cour, signalant ainsi aux prêtres rangés sur la tribune qu’ils doivent entonner le Hallel avec chants et actions de grâces, en jouant de tous les instruments en leur possession. Ils sont en effet tous utilisés ce jour-là.

Le propriétaire de l’animal sacrifié doit aussi réciter le Hallel, et il doit le répéter si l’abattage n’a pas encore été achevé.

Après que leur animal a été abattu, les gens entrent dans les cours. Ils y trouvent sur les murs des crochets de fer et des fourches pour l’y accrocher et pour le dépecer.

Il y a aussi des piles de mâts à utiliser pour enlever les peaux en l’absence de fourches. Les mâts, sur lesquels sont suspendues les bêtes, sont placés sur les épaules de deux personnes et la peau est enlevée.

Les parties appropriées sont offertes sur l’autel et les propriétaires rentrent chez eux heureux et satisfaits, comme des soldats revenant victorieux du champ de bataille. Les Juifs ont toujours considéré comme un déshonneur de ne pas apporter le sacrifice pascal en temps voulu…

Les fours dans lesquels ils rôtissent le sacrifice se trouvent aux entrées, et l’on m’a dit que c’est pour rendre publique leur foi en Hachem et rehausser la célébration de la fête. Après que la viande a été rôtie, elle est mangée avec de si vibrantes expressions de louanges et de chants qu’on peut les entendre de très loin.

Aucune des portes de la ville de Jérusalem n’est fermée en cette nuit de Pessa‘h, et ce afin que l’on puisse accueillir les multitudes de gens qui vont et qui viennent.»

Aharon Altabe

Sueur de Mistvah

Extrait de Likouteï Dibbourim, recueil de discours de Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, Rabbi de Loubavitch. Traduction du Beth Loubavitch de Paris, Tome 2, 1991.

C’est donc dans le champ de Reb Zalman de Tcherbin qu’on moissonnait le blé pour la Matsah Chemoura. Le choix du champ qui avait produit le meilleur blé et la fixation du jour de la moisson étaient établis, selon un ordre connu d’avance.

Le jour de la moisson devait répondre à certaines caractéristiques. Il devait être clair et lumineux, le soleil devait briller avec force. Il fallait que la pluie ne soit pas tombée depuis trois jours. L’heure de la moisson était fixée entre midi et quatorze heures ou quatorze heures trente.

Lorsque le moment de la moisson approchait, Reb Zalman venait à Loubavitch, pour en fixer le détail.

L’habitude était alors la suivante. La date exacte ne pouvant être établie à l’avance, il conduisait à Loubavitch quelques charrettes lui appartenant. Ceux qui réalisaient d’ordinaire cette moisson y prenaient place et se rendaient à Tcherbin, afin de se tenir prêts.

En fait, le travail était surtout fait par Reb Zalman lui-même, sa famille et les quelques Juifs qui résidaient dans ce village. Mais quelques personnes qui se trouvaient de façon permanente à Loubavitch ou bien y étaient invités en cette période, venant d’autres régions, les accompagnaient également.

Parfois, il fallait attendre pendant une semaine le jour clair, répondant à toutes les conditions, afin de moissonner le blé de la Matsah Chemoura. La joie de Reb Zalman, en accomplissant tout cela était intense, double et même triple. Tout d’abord, il lui revenait de couper du blé pour la Matsah Chemoura du Rabbi.

De plus, il recevait des invités pendant quelques jours, ce qu’il appréciait tout particulièrement, étant, par nature, très hospitalier. Mais ce qui le réjouissait le plus, c’était la présence de mon grand-père, puis, à mon époque, de mon père, pendant la moisson. Il en tirait la vitalité pour de nombreuses années.

Entre le jour du départ de Reb Zalman, accompagnés des émissaires pour la Mitsvah et celui de la moisson du blé pour la Matsah Chemoura, l’objet quotidien de la discussion était le temps qu’il faisait.

On regardait le ciel, on se demandait si l’air était sec, s’il n’y avait pas d’humidité. Des dizaines de suppositions étaient faites, chaque jour, sur le climat du lendemain. Et l’on attendait sans cesse l’émissaire de Tcherbin qui viendrait annoncer la date de la moisson.

Le voyage, en compagnie de mon père, vers Tcherbin, qui durait deux heures, de même que tout ce qui l’accompagnait, m’avait beaucoup marqué. Comme tout enfant de mon âge, je reliais par la pensée chaque événement à un récit de la Torah ou du Midrach que je connaissais.

Tout ce qui se passa alors est resté, de cette façon, gravé dans mes souvenirs d’enfance.


La moisson et le battage étaient très joyeux, bien que le sérieux apparaissait sur chaque visage. Tous portaient un Gartel et leur Kippa était recouverte d’un chapeau. La chaleur étant intense, le travail était effectué très rapidement, comme si les hommes étaient rompus aux travaux des champs.

Le vieux ‘Hassid Reb Zalman, qui avait une longue et belle barbe, un visage agréable et bienveillant, tenait une serpe à la main. Ses gestes étaient précis et rapides, comme ceux d’un très jeune homme.

La joie le faisait bondir. Ses chaussures et ses chaussettes blanches se soulevaient, comme mues par une force spirituelle, telles les pieds de Naftali, dirigés par la mission divine.

Seul un homme pénétré du service de D.ieu peut adopter un tel comportement.

Même par ses talons, il ressentait le profond plaisir du cerveau, la volonté sincère et l’attrait du cœur pour cette forme du service de D.ieu.

Quelques hommes moissonnaient pendant que d’autres chantaient. L’agréable mélodie se répandait dans l’air et son écho raisonnait au loin.

Toute la région se revêtait de sainteté. Les femmes et les enfants des familles résidant à Tcherbin se tenaient à l’écart et assistaient à la grande joie. Tous portaient les vêtements du Chabbath et l’on pouvait lire sur tous les visages que quelque chose d’inhabituel se passait.

Après la moisson et le battage, une partie des hommes, parmi lesquels il y avait Reb Zalman, partaient se laver.

Au retour du bain, Reb Zalman portait ses vêtements du Chabbath et la prière de Min’ha commençait. Reb Zalman conduisait lui-même la prière, avec les airs de Sim’hat Torah. Le Ta’hanoun n’était pas récité.

Reb Zalman chantait la prière  » Alénou Lechabea ‘h » sur un air particulièrement joyeux.

Avant de dire « Ossé Chalom », à la fin du Kaddich, il attendait que deux solides paires de bras le fassent rouler en l’air, selon la coutume bien connue. Lorsqu’on ne le faisait pas, par déférence pour lui, il disait, avec insistance: « NOU? » (et alors?) et ne commençait pas les trois pas en arrière qui précèdent « Ossé Chalom ».

Il fallait bien, alors, le faire rouler. Reb Zalman commençait ensuite à danser avec tous les présents.

Pendant les danses, Reb Zalman disait les versets qui suivent la prière « Alénou », d’une voix forte et agréable, en suivant le rythme de la mélodie.

Lorsqu’il parvenait à la fin du verset « Akh Tsaddikim », il sautait et roulait trois fois sur lui-même, en avant puis en arrière.

Tous prenaient ensuite part au joyeux repas qui avait lieu dans le verger. Une grande table y était recouverte de toutes sortes d’aliments lactés.

Pendant le repas, mon père prononçait un discours ‘hassidique et passait quelques heures avec les présents. Ensuite, était dite la prière d’Arvit.

Mon père allait se reposer dans une pièce qui avait été disposée à cet effet et le Farbrenguen entre les présents se poursuivait pendant le reste de la nuit. Le lendemain matin, tous priaient ensemble, puis, vers dix heures, on rentrait à Loubavitch.

Reb Zalman et ceux qui l’aidaient n’y arrivaient que le soir. Ils apportaient avec eux un sac de blé qui était alors accroché au « crochet de la Matsah Chemoura », dans une chambre préparée pour cela.

Lorsque le ‘Hassid Reb Zalman quitta ce monde, on se procura le blé pour la Matsah Chemoura en différents endroits, dans les colonies juives de la région de Herson, ou bien chez le riche ‘Hassid Reb Na’hman Dolitsky, dans sa propriété de Nichayévka, sous la surveillance du ‘Hassid, le Rav Tsvi Sanin.

A partir de 5657(1897), lors de la fondation de la Yéchivah Tom’heï Temimim, à Loubavitch, la préparation de la Matsah Chemoura fut confiée à ses élèves.

Pendant toutes ces années, le blé était broyé dans un moulin à eau. Tout était réalisé de la meilleure façon possible, du point de vue halakhique. Ainsi, les pierres utilisées étaient toujours neuves. Mais, cette année là, les minotiers mécanisèrent leur moulin(1). Le blé fut alors moulu à la main, afin d’obtenir la farine de la Matsah Chemoura.

C’est lors du Roch ‘Hodech Adar que l’on commençait à moudre le blé. Celui-ci était tout d’abord trié trois fois. Puis, il était broyé selon l’ordre établi et toujours de la meilleure façon. Chaque détail de ces travaux était établi à l’avance.

De même, on puisait l’eau pour pétrir la farine, à la veille de la cuisson des Matsot, selon un ordre précis et au prix de grands efforts.

Il en était de même pour les préparatifs de la cuisson des Matsot, à la veille de Pessa’h. Les élèves les plus âgés de la Yéchivah en étaient chargés et recevaient, à cet effet, des instructions et des conseils, relatifs à la manière de puiser l’eau, à la cachérisation du four, à la cuisson, à la fabrication et au soin qui devait être apporté à chaque détail du processus.

Une fois, un élève vint à la Yéchivah. C’était un érudit, possédant de grandes aptitudes et le comité des examinateurs fut heureux de l’accepter dans ses rangs.

A Tom’heï Temimim, on avait coutume, lorsque l’on enregistrait les nouvelles inscriptions, d’établir une liste détaillée de ceux qui avaient été acceptés. En tant que directeur exécutif de la Yéchivah, je transmettais cette liste à mon père, avec une présentation détaillée de l’avis de chaque membre du comité officiel d’examen et d’un second comité concernant chaque élève en particulier.

Pour chacun des élèves, mon père s’intéressait à tous les détails. Lorsqu’il en vint à l’élève précédemment cité, il fut particulièrement attentif. Ce garçon était très doué, mais, selon le rapport du second comité, il avait des manières grossières et son visage n’était pas d’une grande finesse.

Mon père réfléchit longtemps, médita, relut plusieurs fois le rapport. Puis, il me dit qu’il fallait l’accepter comme élève, mais le prendre bien en main pendant un certain temps.

Tout de suite après l’approbation de cette liste, vers le milieu du mois de ‘Hechvan, je fixai un programme d’étude particulièrement sévère pour cet élève. Je demandai aux surveillants des études de Talmud et de ‘Hassidout de garder sur lui un oeil attentif. Ceci dura pendant tout le semestre d’hiver.

Lors du Roch ‘Hodech Tevet, mon père quitta le pays, Vers Roch ‘Hodech Adar, lorsqu’il fallut commencer à trier le blé pour la Matsah Chemoura, il m’écrivit que les travaux les plus durs, pour la fabrication de la Matsah Chemoura, devaient être confiés à cet élève.

Il me demanda de lui faire savoir de quelle manière il s’acquittait de cette tâche car, cette année là, mon père ne devait rentrer à Loubavitch que quelques jours avant Pessa’h.

Je mis en pratique ces instructions avec beaucoup de zèle. Les travaux les plus durs, le tri des grains de blé, le montage du moulin à main, le broyage du blé, furent confiés à cet élève.

Pendant deux semaines, il ne connut pas un seul instant de repos, n’eut plus de jour et plus de nuit. Conformément aux directives de mon père, il ne fallait pas qu’il s’aperçoive qu’un ordre spécifique avait été émis, le concernant.

De façon générale, les élèves de Tom’heï Temimim, à Loubavitch, ne demandaient jamais « pourquoi? » ou « comment cela? ».

Lorsqu’un ordre leur était donné, ils le mettaient aussitôt en pratique. La Yéchivah Tom’heï Temimim, à Loubavitch, était basée sur quatre valeurs, la vérité, l’amour, la fidélité et la soumission.

Chacun de ses élèves était considéré comme un fils. L’amour qui régnait entre eux était extraordinaire. Leur fidélité et leur soumission envers les professeurs, tout comme celles des professeurs envers les élèves, dépassaient toutes les limites, Seuls de tels principes permirent à la Yéchivah Tom’heï Temimim de former et d’éduquer les disciples qui furent effectivement les siens, puisse D.ieu les bénir.

Lorsqu’il fallait cuire de la Matsah pour toute la famille, la tâche fut confiée à cet élève. Certes, les autres élèves travaillèrent également, mais je lui confiai les besognes les plus dures.

Mon père, lorsqu’il revint à Loubavitch, s’informa, en plus de ce que je lui avais écrit, de tout ce qui le concernait.

Lorsqu’il fallut préparer la cuisson des Matsot de la veille de Pessa’h, je demandai à cet élève, en plus de tous les autres travaux qui lui incombaient, de vérifier l’absence de ‘Hamets dans la synagogue et dans le bureau de la Yéchivah.

Il s’y consacra jusqu’à deux ou trois heures du matin. Puis, à sept heures du matin, à la veille de Pessa’h, il devait être sur le lieu de la cuisson, afin de cachériser le four.

Lorsque tous ces travaux furent achevés, vers dix sept heures, je le convoquai et lui demandai d’étudier le discours ‘hassidique introduit par le verset « pendant six jours, tu mangeras des Matsot », qui se trouve dans le Siddour.

Le lendemain, premier jour de Pessa’h, il devait venir me voir à sept heures du matin, après l’avoir parfaitement appris, afin que je lui en explique la signification.

Je savais qu’il était chargé de dresser les tables dans la « grande salle ». Jusqu’à la fin du Séder, qui devait durer jusqu’à deux heures du matin au moins, il n’aurait pas même un quart d’heure pour apprendre ce discours. Il s’agissait ainsi d’établir l’importance que revêtait pour lui l’étude de la ‘Hassidout.

A sept heures du matin, il avait parfaitement compris ce discours, selon les connaissances de la ‘Hassidout qu’il possédait alors. Je l’étudiai avec lui jusqu’à huit heures. Puis, je me rendis chez mon père et lui fit savoir ce qui s’était passé particulièrement satisfait et me dit:

« Avec l’aide de D.ieu, nous venons de planter un arbre qui portera de bons fruits. J’espère qu’il saura recevoir et transmettre. Beaucoup de temps passera encore mais, au bout du compte, il aura de nombreuses feuilles, de multiples fruits et d’innombrables pousses ».

A A’haron Chel Pessa’h, pendant le repas de la fête pris avec les élèves de la Yéchivah dans la « grande salle », mon père désigna discrètement cet élève et me dit:

« Yossef Its’hak, regarde l’effet de la transpiration provoquée par la Mitsvah. Il a maintenant un visage tout à fait différent. La grossièreté a disparu et il a pris apparence humaine.

(1) On parla alors de  » Matsot faites à la machine », par opposition aux  » Matsot faites à la main ». De même, grâce au progrès technique, le chemin de fer fut étendu jusqu’à Loubavitch et les ‘Hassidim qui, auparavant, venaient voir le Rabbi à pied, purent le faire en train.

Les anciens les désignèrent alors comme « les ‘Hassidim faits à la machine ».


Aharon www.milah.fr

Pessah a Katmandou

Un Séder légendaire dans un pays de légendes

Un voyage à Katmandou, c’est comme arriver au ciel avec un siège près de la fenêtre…

Katmandou est la capitale du petit royaume du Népal, dans une large vallée bordée, à l’est, par l’Everest, et à l’ouest par les sommets spectaculaires de l’Anapurna. Les habitants sont très chaleureux et accueillants, la nourriture est délicieuse et Katmandou est le paradis des touristes: les prix sont très bas.

A Thamel, le quartier des étrangers, on peut trouver une chambre à trois dollars la nuit!

J’y suis arrivé en mars 1991; j’avais passé deux mois à sillonner l’Inde. J’avais pris une année sabbatique, laissant derrière moi à New York, mon poste d’architecte pour faire le tour du monde, un voyage dont je rêvais depuis toujours.

La Guerre du Golfe venait de se terminer, c’était le printemps.

Ma plus grande surprise à Katmandou, c’était le nombre incroyable de touristes israéliens. Il y avait bien des Européens, des Australiens, des Américains, mais il y avait plus d’Israéliens qu’aucune autre nationalité.

Il faut dire que de nombreux pays d’Asie ne laissent pas entrer des détenteurs de passeports israéliens et ceux-ci «se contentent» donc du Népal, de la Thaïlande et de l’Inde.

Il y avait des centaines d’Israéliens, jeunes, avec un budget réduit et pas spécialement religieux.

La plupart d’entre eux venaient de terminer leur service militaire et avaient besoin de changer d’air.

On dirait que ce genre de voyage était devenu pour eux comme un rite initiatique; certains se rendaient jusqu’au Japon, d’autres s’arrêtaient dans ce paradis du trekking qu’est le Népal.

Dans la rue, on n’entendait parler qu’hébreu; dans les restaurants, on trouvait des affiches avec «Broukhim Habaim», «Bienvenue» en hébreu, des menus traduits en hébreu et des petites annonces gribouillées en hébreu.

Certains Népalais s’étaient mis à apprendre l’hébreu, et de nombreux commerçants savaient compter en hébreu mieux que moi!

Je venais d’arriver à Katmandou et je m’étais déjà fait quelques amis israéliens.

L’un d’eux me demanda. «Vas-tu au Séder»? Sachant que Pessa’h n’était sans doute pas très loin mais que la plus proche communauté juive était à Calcutta (à quelques centaines de kilomètres et au delà des plus hautes montagnes du monde), je ne pus m’empêcher de rire.

C’est alors que j’appris l’existence du déjà légendaire «Séder de Katmandou», dans ce pays déjà riche en légendes

Effectivement, quelques jours plus tard, des listes apparurent dans tous les magasins et restaurants du quartier de Thamel.

Il suffisait de signer et de déposer 120 Roupies népalaises (environ quatre dollars) pour participation aux frais.

Lorsque je m’inscrivis, je fus très surpris de constater que j’étais déjà le convive numéro 384, et il y avait encore quatre jours avant le Séder!

Effectivement trois jeunes Loubavitch arrivèrent de Brooklyn, avec un énorme chargement de Matsot et tout ce qu’il fallait pour faire un Séder strictement cachère.

Ils avaient même emporté des poulets car les Népalais sont strictement végétariens et traitent d’ailleurs gentiment les étrangers de «mangeurs de viande».

La boulangerie Prumpernick était pratiquement envahie d’Israéliens. Elle fut même carrément réquisitionnée, cachérisée; des dizaines de volontaires se mirent à laver, éplucher, couper et mixer.

Il fallait préparer le ‘Harosset, les légumes et, bien sûr, comment pouvait-on envisager un Séder sans soupe de poulet?

Lorsqu’on payait ses quatre dollars d’inscription, on recevait une Haggadah qui devenait en quelque sorte le ticket d’entrée.

Plus Pessa’h approchait, plus on voyait des Israéliens dans les rues de Katmandou. On ne parlait plus que du Séder et des derniers préparatifs.

C’était la veille de la fête. Je mis mes plus beaux vêtements (après deux mois passés à bourlinguer en Inde, cela signifiait les vêtements qui avaient le moins de taches et de trous…) et mes chaussures de trekking.

Je me rendis à l’Ambassade d’Israël, dans un quartier résidentiel de la périphérie.

Il y eut un bref contrôle de sécurité, mon passeport américain ne présentait aucun problème; il y avait quelques soldats népalais en uniforme, au cas où…, bien qu’il semblât très improbable que les violences du Moyen Orient puissent arriver jusqu’à ce petit paradis perdu dans les montagnes.

Dans le jardin de l’ambassade, il y avait une énorme tente, remplie de chaises pliantes; il n’y avait pas de tables, toutes les chaises étaient tournées vers une table centrale.

Il y avait de la place pour huit cent personnes. Je trouvai une place entre deux Israéliens que j’avais rencontrés auparavant et je regardai l’assistance.

Il y avait là des Juifs que j’avais rencontrés non seulement à Katmandou mais dans mes voyages en Inde; et je vis des visages que je devais rencontrer par la suite lors de mon périple dans le reste de l’Asie.

C’est alors que je réalisai que ce Séder ne ressemblerait à aucun autre; j’allais en fait participer à un des plus grands Sédarim du monde, ici, sur le «Toit du Monde»…

Les gens se saluaient en riant et en pleurant de joie: de vieux amis du Kiboutz, du mochav, de l’armée, de l’école; des amis qui ignoraient l’un et l’autre qu’ils avaient quitté Tel Aviv; des cousins qui ne s’étaient pas vus depuis des années; des jeunes qui découvraient qu’ils habitaient en fait dans la même rue à Haïfa.

Il avait fallu qu’ils viennent jusqu’ici pour faire connaissance!

En Israël, ce petit pays de quatre millions de Juifs, chacun connaissait l’autre ou, au moins, le cousin ou le voisin de l’autre.

Il y avait aussi des Juifs américains et quelques familles. Quand le Séder commença, il y avait plus de convives que de chaises.

A la table d’honneur, il y avait, outre les trois jeunes Loubavitch, l’ambassadeur d’Israël avec sa femme et un représentant du gouvernement royal du Népal.

Les Hassidim se mirent à chanter. L’épouse de l’ambassadeur alluma les bougies avec les bénédictions ainsi que toutes les jeunes filles présentes.

La cérémonie commença, en hébreu, avec de fréquentes interruptions pour répondre aux questions, expliquer chaque étape de la prière, raconter des histoires, réfléchir sur le sens de la liberté, alors qu’on sortait à peine de la guerre du Golfe.

Tous participaient avec enthousiasme et ferveur, en hébreu ou en Anglais, tous se comprenaient.

Le repas avait été compliqué à organiser mais chacun eut à manger; même si la soupe de nos trois jeunes Hassidim n’avait pas le même goût que celle des huit cent mères ou grands-mères auxquelles elle était comparée, elle était chaude et réconfortante.

Il y avait suffisamment de vin et de Matsot, il y avait même pour chacun un minuscule morceau de Matsah que le Rabbi lui-même avait tenu à envoyer de Brooklyn au Népal.

Le Séder se termina, on chanta la Hatikva, nul ne voulait vraiment partir, de nombreux volontaires aidèrent à ranger et débarrasser.

Dans les rues de Katmandou, les jeunes Israéliens rentraient chez eux, en fredonnant encore les airs du Séder. J’appris par la suite que les restaurants de Thamel avaient été presque vides ce soir la.

Dans la suite de mon voyage en Asie, je rencontrai encore de nombreux Israéliens. Tous me demandèrent si j’avais été au Séder et je répondai fièrement: «Bien sûr!»


Joël A. Zack (J.T.A.) traduit par Feiga Lubecki

Paru dans « La Sidra de la Semaine, Beth Loubavitch de Paris, 5757, n° 31.

Kadech Ourehats

Dans la vie juive, les coutumes occupent une place de choix, et en particulier les coutumes du soir du Seder. Cette cérémonie familiale commence par la récitation des quinze étapes du Seder, afin que les enfants puissent bien les mémoriser. Cela commence par « Kaddech ourehats… » c’est à dire « réciter le Kiddouch, se laver les mains, etc ».

De tous temps, les professeurs l’ont appris à leurs élèves, afin que ceux ci les répètent le soir de la fête, en expliquant leur signification.

la première étape, Kadech, est développée en ces termes:

« lorsque le père rentre de la synagogue à la maison, le premier soir de Pessa’h, il doit immédiatement réciter le Kidouch afin que les petits enfants ne s’endorment pas sans avoir récité les «Quatre Questions» qui commencent par: Ma Nichtana… »

Il arriva une année où le Rabbi de Shpole, celui qu’on appelait «le Grand-Père de Shpole» écoutait son jeune fils réciter «Kadech»… avec l’explication traditionnelle: «lorsque papa rentre de la synagogue le soir du Séder, il doit réciter immédiatement le Kidouch». Il n’en dit pas plus. Et son père, le Rabbi, de demander:

«Pourquoi ne continues-tu pas?»

«Mon professeur ne m’a rien dit de plus» répondit l’enfant.

Le Grand-Père de Shpole donna alors lui-même l’explication traditionnelle: «afin que les petits enfants ne s’endorment pas sans avoir récité les «Quatre Questions» qui commencent par: «Pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits»~

Le second soir de Pessa’h, le professeur de l’enfant figurait parmi les invités du Grand-Père de Shpole et le Rabbi lui demanda:

«Pourquoi n avez-vous pas enseigne aux enfants la fin de l’explication traditionnelle du mot Kadech»? «Oh, répondit-il, je ne pensais pas qu’il était très important que les enfants sachent cela. Et d’ailleurs ce n’est pas l’explication la plus importante!».

Le Rabbi de Shpole fut choqué de cette réponse. Il répliqua: «Comment pouvez-vous rejeter avec tant de légèreté les vénérables coutumes de nos pères? C’est sûrement parce que vous n’en saisissez pas l’importance et la profondeur. Venez, je vais vous expliquer ce qui se cache dernière ces mots. Ces deux mots, « Kadech Oure’hatz», c’est-à-dire «Réciter le Kidouch et se laver les mains» forment l’introduction de tout le Séder.

Dans le Zohar, il est expliqué que Rabbi ‘Hiyah a commencé son discours en expliquant le verset du Cantique des Cantiques: «Je suis endormie, mais mon cœur est éveillé:» Cela fait allusion à l’âme juive: «Je suis endormie durant l’exil».

Durant leur long exil, les Juifs sont comme endormis, ils ne sont pas sensibles aux valeurs sublimes du judaïsme. lorsque les enfants commencent le Séder en disant: «lorsque papa rentre de la synagogue le soir du Séder» cela signifie en fait:

«lorsque notre Père retourne chez lui et voit que tous les Juifs, aussi fatigués qu’ils soient, ils font des préparatifs minutieux de la fête, se rendent à la synagogue et lui chantent des louanges, alors

«II doit réciter immédiatement le Kidouch», c’est-à-dire Il doit renouveler ce lien du mariage (Kidouchine) qui l’unit avec le peuple juif qui se sent abandonné dans l’exil, ainsi que le dit le prophète Osée: «Et Je t’épouserai pour toujours».

Et pourquoi devons-nous le faire immédiatement? «Afin que les petits enfants ne s’endorment pas». les prophètes ont souvent comparé le peuple juif à des enfants, délicats et précieux, chers aux yeux de D.ieu. le Tout-Puissant doit agir rapidement pour délivrer Son peuple, de peur que la torpeur de ce profond exil ne les submerge, D.ieu préserve!

Car alors comment pourrait-on les réveiller? La Délivrance serait impossible!

La fin de la phrase «afin qu’ils posent les Quatre Questions, En quoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits?» peut s’expliquer de la façon suivante:

«Pourquoi ce terrible exil, si obscur, dure-t-il plus longtemps que tous les autres exils que nous avons déjà endurés?»

Tandis qu’il prononçait ces mots, le Grand-Père de Shpole ne put retenir son émotion et fondit en larmes.

«Notre Père, notre Roi, délivre-nous bien vite de cet exil, alors que nous ne sommes qu’à moitié endormis, nos cœurs sont encore éveillés. N’attends pas jusqu’à ce que nous tombions dans un sommeil trop profond et que nous ne puissions plus nous réveiller»!

Tous les convives étaient impressionnés par la pureté des paroles du Rabbi. Beaucoup avaient fondu en larmes, du plus profond de leur cœur.

Le Rabbi dissipa bien vite ce trop plein d’émotion et, se ressaisissant, il dit: «les enfants, soyons vivants et joyeux; donnons à notre Père un peu de satisfaction. Montrons-lui comment Ses petits enfants peuvent danser et être joyeux même dans l’obscurité la plus intense».

Et le Tsaddik, le Grand-Père de Shpole, se leva et se mit à danser, dans un état d’intense extase spirituelle, comme lui seul pouvait danser.


Traduit par Feiga Lubecki

Paru dans « La Sidra de la Semaine, Beth Loubavitch de Paris, 5756, n° 27.

Pessa’h au cachot.

Notre premier Seder dans une prison soviétique fut remarquable.

Si cette soirée est appelée « Leïl Chimourim, nuit de protection », ce fut pour nous sous haute protection!

Peur et angoisse à la sauce tristesse.

Dès que les geôliers eurent terminé de distribuer notre maigre ration, nous nous rassemblèrent, une vingtaine de prisonniers juifs, assis par terre en demi-cercle, pour « fêter » le Seder.

Nos quatre coupes? Des boîtes de conserve bien nettoyées et « cachérisées », remplies d’eau sucrée.

Lorsque la première coupe fut vide, nous la remplîmes avec … nos larmes. Et c’est ainsi que nous poursuivîmes le Séder et le récit de la sortie d’Egypte.

Nous n’avions jamais saisi avec une telle clarté le sens de l’esclavage et de la sortie d’Egypte. Un des prisonniers, qui avait une voix agréable, récita à mi-voix la Haggadah, et nous la murmurâmes avec lui.

Il ne s’agissait pas de faire du bruit et de laisser les surveillants se douter de ce qui se tramait dans l’enceinte même de la « Terre Promise » de Staline: un rituel religieux organisé dans ce saint des saints de la dictature communiste!

Le second Séder se passa de la même façon. Notre seul repas fut quelques carreaux de sucre économisés sur la ration des jours précédents.

Le quatrième jour de Pessa’h, alors que nos compagnons d’infortune étaient occupés à consommer leur bol d’eau à la soupe, la porte s’ouvrit brutalement.

Plusieurs gardiens en uniforme firent irruption dans la cellule, comme pour éteindre un incendie, en hurlant.

« Qui sont les mutins qui ont organisé cette grève de la faim? Qui a refusé sa part de nourriture? »

Le surveillant chef compta ceux qui ne mangeaient pas.

L’un d’entre nous commença à expliquer qu’il ne s’agissait pas d’une grève de la faim, qu’il n’y avait pas là de mutinerie, mais que nous avions simplement refusé certaines nourritures par crainte de « levain ».

Le surveillant, qui me connaissait, moi et de deux amis, pour être des « meneurs contre révolutionnaires » avérés nous fit appeler et nous avertit des conséquences graves de nos agissements « contre le régime des travailleurs ». Il était clair qu’il allait nous arriver quelque chose.

Dès qu’ils furent partis, je consolai mes compagnons. « Ceux qui accomplissent une Mitsvah ne peuvent être lésés », surtout lorsqu’il s’agit d’une épreuve pour leur foi.

Une heure plus tard, le surveillant chef vint nous convoquer « avec le paquetage ». C’était la formule utilisée pour appeler ceux qui sont convoqués pour une séance de torture ou un exil lointain, ou pire encore…

De couloir en couloir, de porte verrouillée en porte verrouillée, nous fûmes conduits dans un bureau cossu, devant un haut gradé à l’allure désagréable.

Durant deux heures, il nous questionna, puis décréta « trois jours en cachot sans manger. Juste de l’eau chaude! ».

Il agita la cloche qui se trouvait sur son bureau, et un soldat en uniforme du NKVD rentra dans la pièce, et se mit au garde à vous, raide comme un clou.

Nous traversâmes de nouveaux couloirs obscurs, des portes verrouillées, des escaliers vers un énième sous-sol, et fûmes jetés dans un petit cachot, éclairé par un tout petit guichet, meublé d’un seul lit.

Nous n’avions pas perdu le moral, certains que toutes les souffrances peuvent nous arriver lorsque notre foi est en jeu, et surtout pour une Mitsvah aussi importante que s’abstenir de ‘Hamets à Pessa’h.

La faim avait pour nous bon goût.

Vers minuit, alors que nous essayions de dormir sur la seule couchette du cachot, la porte s’ouvrit.

L’officier qui nous avait interrogés entra dans la cellule, et la porte fut fermée de l’extérieur par un gardien.

« Gare à vous si vous osez à nouveau vous rebeller contre le règlement de la prison! » hurla-t-il d’une voix menaçante, dont l’écho se fît entendre jusqu’au planton de garde dans le couloir.

Il se planta devant le guichet, qu’il cachait complètement.

Et il continua de nous dérouler une longue liste de menaces, d’accusations, d’insultes et toute la hargne qu’un officier du NKVD peut agiter.

Tout en nous menaçant, il porta la main sous son manteau. Un frisson nous parcourut: il allait sortir son pistolet …

Il en sortit un paquet enveloppé dans un vieux papier journal, et nous fit un clin d’œil. « Criminels comme vous, vous le regretterez » hurla-t-il à nouveau avant de sortir en claquant la porte.

Nous restâmes cloués par la crainte. Ouvrir le paquet? Il contenait sûrement quelque objet interdit, dont ce manipulateur allait nous attribuer la possession pour mieux nous liquider. Mais comment le faire disparaître?

Dès que nous fûmes apaisés, nous ouvrîmes le paquet, avec mille précautions. L’un d’entre nous s’était posté devant le guichet, pour empêcher le planton de voir ce qui se tramait. A notre grande surprise, le paquet ne contenait que … trois Matsot rondes, faites à la main.

Comment ne pas crier notre étonnement? Ce ne pouvait être que le Prophète Elie lui-même, qui était venu nous apporter ce cadeau inestimable, crime à l’époque stalinienne et entre les mains mêmes de Staline. Nous n’osions même pas nous parler à voix basse, de peur d’hurler de joie.

Il ne nous fallut pas longtemps pour faire disparaître toute trace du « crime », et même les dernières miettes furent mangées avec délice.

Le lendemain matin, après avoir repris nos esprits, il nous apparut notre sentence « trois jours en cachot sans manger. Juste de l’eau chaude! » était le temps qu’il fallait pour terminer la fête sans être taxé de rébellion et de grève de la faim. La punition devenait une récompense, sinon un encouragement!

Les deux nuits suivantes, à minuit précise, la porte s’ouvrit à nouveau, avec un flot de menaces et d’insultes, et l’officier nous tendit à nouveau -grondant et hurlant- un petit paquet de Matsah.

Au lendemain de Pessa’h, nous fûmes reconduits à notre cellule.

Nos compagnons de cellule ne purent comprendre la raison ni de notre retour inattendu, ni de notre moral au plus haut, et nous firent attention à ne rien laisser filtrer de cette heureuse histoire.


Récit de Dr Leïb Tchaszkesz,

Paru dans « Chearim » Pessa’h 5729.

Chapeau le ‘hamets!

Rav Chemouel Salant a été Rav de Jérusalem à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Un jeune couple venait se marier quelques jours avant Pessa‘h, et, conformément à la coutume, il avait été invité à passer cette fête chez les parents de la jeune femme.

Pendant la soirée du Sédèr, on servit aux convives une assiettée de soupe.

Horreur ! constata le jeune marié : Il flottait dans son assiette un grain de blé, du pur ‘hamets !

Il se mit à pousser des hurlements stridents, à ameuter tout le quartier, humiliant ainsi en public sa belle-mère qui ne comprenait pas ce qui avait pu se passer.

Finalement, toute la famille se dirigea vers la maison de Rav Chemouel. Celui-ci, après avoir entendu les protestations de celle-ci contre l’attitude du jeune marié, demanda à celui-ci d’ôter son chapeau et de le lui tendre.

On s’aperçut alors que des grains de blé s’y trouvaient dissimulés. Il était en effet d’usage à Jérusalem, à cette époque-là, de lancer des poignées de grains de blé en direction du fiancé lorsqu’il était appelé à la Tora le Chabbath précédant les noces. C’est l’un de ces grains qui était tombé dans la soupe de Pessa‘h.

La morale de cet histoire ? Mieux vaut, avant de critiquer ou d’accuser quelqu’un, et notamment sa belle-mère, regarder sous son propre chapeau. Peut-être ce qu’on lui reproche ne se trouve-t-il que dans la tête de son dénonciateur !

Un article de Jacques KOHN dans http://www.shemayisrael.com/rabbiforsythe/interpersonal/mitzvasshalom.htm

Avec la permission de l’auteur.

Aharon Altabe


Traduit et adapté de Si’hat Hachavoua 955, Pessa’h 5765

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